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de l'Histoire de l'École Martini
Marius AUTRAN
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Histoire de l'École Martini (1982)
L'enseignement à La Seyne-sur-Mer (1789-1980)
CHAPITRE QUATRIÈME :
De 1851 à 1905
(Texte intégral du chapitre)

 

 

On sait que la guerre franco-allemande voulue par Napoléon III se termina par la honteuse capitulation de Sedan, le 2 septembre 1870.

Dès le 4 septembre, nous l'avons vu, la République fut proclamée. Un gouvernement de Défense nationale fut alors constitué à Paris, appuyé sur des comités de quartiers et un comité central pour les vingt arrondissements.

Mais bientôt Paris est encerclé et le gouvernement, indécis et modéré, perd son autorité. Certains Parisiens furent alors favorables à la création d'une commune insurrectionnelle.

Les 28 et 29 janvier 1871, l'armistice est signé avec les Prussiens qui occupent alors Paris. Le gouvernement se réfugie à Bordeaux. Alors les Parisiens forment la Fédération républicaine de la Garde nationale.

Mais Adolphe Thiers (1), après avoir transféré le gouvernement à Versailles, tenta de récupérer les canons de la Garde nationale regroupés à Montmartre, afin d'occuper Paris pour mater la canaille parisienne. Une insurrection s'ensuivit à laquelle des soldats de la troupe participèrent en se joignant aux Gardes nationaux. Un Conseil de la Commune fut alors élu démocratiquement.

(1) Adolphe Thiers - Voir note (18) du Chapitre 1.

Le mouvement gagnera rapidement la province : Marseille, Narbonne, Lyon, Toulouse et Saint-Étienne. C'est le 28 mars 1871 que le premier gouvernement ouvrier, la Commune de Paris, fut officiellement proclamé. Dix commissions se mirent à l'œuvre pour prendre des mesures économiques, sociales et politiques. Nous y reviendrons.

Mais des dissensions apparurent bientôt parmi les Communards, entre néo-jacobins, proudhoniens, blanquistes et socialistes marxistes. Les Versaillais, soldats du gouvernement de Thiers réussirent à entrer dans Paris et se livrèrent, du 22 mai au 28 mai, pendant la Semaine sanglante à une féroce répression. Deux mille cinq cents communards périrent et la plupart des survivants furent déportés.

 

Le programme audacieux de la Commune de Paris

Le 29 mars 1871, sous la direction d'Édouard Vaillant (2), la commission de l'Enseignement de ce gouvernement se réunit pour mettre au point un programme audacieux résumé ici à grands traits :

(2) Édouard Vaillant (1840-1915) : Marxiste, membre de la l'Internationale et de la Commune de Paris, il dut se réfugier en Angleterre de 1871 à 1880. Leader de la IIIe Internationale et ami de Jaurès, il se rallia à L'Union sacrée au début de la première guerre mondiale.

Le 2 avril, la commission adoptait le décret de la Séparation de l'Église et de l'État. Les Communards ne voulaient pas d'un enseignement limité pour les enfants du peuple, afin de ne pas incarcérer les travailleurs dans un métier, selon l'expression de Blanqui (3).

(3) Blanqui (Louis-Auguste) - 1805-1881 - Théoricien socialiste et révolutionnaire. Dès 1827, étudiant en droit il participa aux mouvements anti-monarchistes. Il se familiarisa avec les théories des socialistes utopiques (Saint-Simon, Fourrier, Babeuf). À partir de 1831, organisateur de sociétés secrètes, il conspira. Il fut arrêté plusieurs fois jusqu'en 1870 où il fonda le journal La Patrie en danger. Arrêté à nouveau après la Commune. Il ne recouvra la liberté qu'en 1877 et reprit ses activités d'organisateur de mouvement socialiste, publiant le journal Ni Dieu, ni Maître. Lecteur de Marx, il critiqua le communisme utopique et préconisa l'action révolutionnaire.

Ces nobles tâches que le gouvernement de la Commune voulait réaliser ne reçurent qu'un commencement d'application, car sa durée ne fut que de trois mois.

L'insurrection noyée dans le sang, il faudra encore plus de dix ans de luttes pour que l'école soit décrétée gratuite, laïque et obligatoire.

Mais les Communards ont fait œuvre de précurseurs. Il fallait le dire pour montrer que nous entrons désormais dans une période de l'Histoire où le Prolétariat prend conscience de l'importance de ces problèmes et qu'il n'hésite pas, en accord avec les autres couches sociales, les intellectuels en particulier, à tenter lui-même de les résoudre.

Des décisions du gouvernement de la Commune, une ville de province comme la nôtre, si éloignée de la capitale, ne reçut aucun effet.

Après le désastre de Sedan, la France connut une période de luttes politiques sévères entre Républicains et Monarchistes. L'élection du Maréchal Mac Mahon (4), qui succéda à Thiers à la tête de l'État, ne fut pas de nature à calmer des conflits.

(4) Mac Mahon (Edme Patrice Maurice, Comte de) - 1808-1893 - Officier supérieur, il gagna son bâton de Maréchal dans les conquêtes coloniales du Second Empire et pendant la campagne d'Italie. En 1870, il fut battu par les Prussiens, se replia sur Sedan fut blessé et fait prisonnier. Libéré peu après, il fut nommé Commandant de l'armée de Versailles par Thiers et gagna l'estime des conservateurs en réprimant la Commune de Paris. Après l'échec de la tentative de restauration de la Monarchie à la chute de Thiers en 1873, échec dû à l'intransigeance du Comte de Chambord qui refusa de régner sous le drapeau tricolore, Mac Mahon fut porté à la Présidence de la République par la coalition monarchiste de l'Assemblée nationale et pour sept ans. Durant son mandat, il soutint la réaction politique et religieuse et choisit ses ministres parmi les monarchistes. Mais en 1876, les Républicains triomphèrent à l'Assemblée que Mac Mahon dissout en mai 1877. Les élections d'octobre renforcèrent le parti Républicain dans lequel Mac Mahon dut choisir ses ministres. Il démissionna en janvier 1879 après que des élections sénatoriales eurent assuré une nouvelle victoire aux Républicains.

La Constitution de la IIIe République fut donc élaborée dans des conditions très difficiles. Son triomphe définitif ne s'affirmera qu'en 1879, avec la démission de Mac Mahon. À partir de cette victoire républicaine seulement, l'École laïque pourra s'implanter solidement.

En attendant les clarifications politiques nécessaires l'École subit le contre coup des fluctuations, des hésitations et des désirs de revanche de part et d'autre.

 

L'action de nos municipalités républicaines

Dans cette période transitoire, les Municipalités républicaines font tout pour favoriser l'Enseignement laïque, mais leurs moyens demeurent limités.

Par exemple, en 1871, on réorganisa les études afin, dit le Conseil Municipal, " d'éviter le vagabondage ". En février 1872, décision est prise par dix-neuf voix sur dix-neuf votants, de remplacer les institutrices congréganistes par des institutrices laïques.

Les deux écoles communales - La Dîme (Martini) et l'école congréganiste se trouvent alors à égalité de personnel.

Puis se pose le problème du remplacement du personnel à la salle d'asile. Le poste de directrice et celui de surveillante, assurés jusque-là par des Religieuses, est confié à des institutrices laïques.

Dans cette même période, le Conseil municipal demande la création de cours d'adultes pour les jeunes filles.

Mais les cléricaux ne se tiennent pas pour battus. Ils continueront d'encaisser des participations familiales alors que l'Enseignement devrait être gratuit partout. Ils vont même jusqu'à organiser des cours de musique payants.

Le Conseil municipal s'insurge contre de telles pratiques et déclare au Pouvoir de tutelle que la gratuité de l'Enseignement communal est violée.

Ce même Pouvoir, il faut le savoir, même après le triomphe de la République, tiendra compte des réactions cléricales pendant plusieurs années. Il mettra les municipalités - et ce fut le cas de La Seyne - en demeure de voter les crédits en faveur des congréganistes. Rappelons qu'au moment même où Jules Ferry (5) fut Ministre de l'instruction Publique, une circulaire en date du 27 février 1879 accorda aux municipalités le droit d'option entre congréganistes et laïques pour l'organisation de l'enseignement dans leur commune.

(5) Ferry (Jules François Camille) - 1832-1893 - Rédacteur au Temps, il se fit connaître à la fin du Second Empire en publiant des brochures dénonçant les abus du régime. Député républicain, il fut nommé préfet de la Seine, puis maire de Paris après que la déchéance de Napoléon III fut prononcée, le 4 septembre 1870. Chargé du ravitaillement de la population et du maintien de l'ordre dans la capitale pendant le siège de Paris, il se rendit rapidement impopulaire.
Député en 1871, il siégea dans l'opposition républicaine au régime de Mac Mahon et après que ce dernier ait démissionné - janvier 1879 - il occupa le poste de Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, puis il fut nommé Président du Conseil. On lui doit les principales mesures de réforme de l'Enseignement public : laïcité, gratuité, caractère obligatoire de l'Enseignement primaire, extension de l'Enseignement secondaire d'État aux jeunes filles. Il contribua à rétablir les grandes libertés publiques : liberté de réunion, de presse, liberté syndicale. Mais sa politique coloniale lui attira l'hostilité de l'opposition - en particulier de Clemenceau - et fut la cause de sa démission en 1885. Il resta au Sénat et en assuma la Présidence en 1891.

En 1876, La Seyne compte neuf mille cinq cents habitants. Elle doit entretenir quatre écoles communales gratuites, dont trois pour les garçons. En ce temps-là, l'agglomération de Saint-Mandrier possédait une école de garçons et une salle d'asile. Pour La Seyne seulement, le personnel enseignant était composé de treize maîtres pour les garçons - huit congréganistes et cinq laïques. Pour l'école des filles, il y avait deux institutrices et une surveillante laïque.

L'effectif scolaire s'élevait alors à mille enfants environ, ce qui représentait une moyenne de SOIXANTE DEUX élèves par classe. La Municipalité d'alors estimait qu'il n'y avait pas lieu de créer de nouvelles classes. Cette moyenne lui paraissait tout à fait normale.

C'est alors qu'une discipline qui n'était pas enseignée jusque-là, le Dessin, fit l'objet d'une discussion qui aboutit à une demande de création de cours pour l'enseigner.

Il y eut certainement de la part de certains de nos édiles, dans cette période de transition une bonne volonté évidente pour faciliter le développement de l'Enseignement laïque. Il n'en reste pas moins vrai que les cléricaux allaient continuer à multiplier les obstacles pour faire frein. Le Maire, Cyrus Hugues, s'en plaignait amèrement.

Pour donner une idée du climat qui régnait alors à La Seyne entre les écoles congréganistes et la Municipalité, citons deux faits :

Dans l'impossibilité d'encaisser l'argent que leur rapportaient les cours d'adultes, les congréganistes préféreront les supprimer carrément, sans même en informer l'autorité municipale.

Les Frères Maristes les plus combatifs continueront à tenter de discréditer en la calomniant, la Municipalité, y compris à travers des articles publiés dans la presse toulonnaise.

Alors, la Municipalité Cyrus Hugues en viendra à suspendre la fixation des traitements des instituteurs congréganistes. La bataille de la laïcité se poursuivra ainsi jusqu'à l'application des grandes lois républicaines de 1881, 1882 et 1886.

 

La bataille pour l'école laïque

On n'insistera jamais assez sur le dévouement des instituteurs laïques qui, dans cette période difficile, militèrent pour leur idéal.

Ainsi, alors que les luttes pour la victoire de l'Enseignement Public sont particulièrement ardentes, afin d'accroître le bon renom de l'école laïque, les instituteurs assuraient le service des études du soir, en heures supplémentaires entièrement bénévoles.

La Municipalité Hugues, profondément touchée par leur dévouement, votera des crédits pour leur payer une gratification en remerciement.

En 1879, Jules Ferry, est Ministre de l'Instruction Publique. En 1880-1881, il est Président du Conseil. C'est le triomphe des Républicains.

Ces derniers reprochent au clergé son attitude favorable aux Monarchistes et les conflits que nous avons mentionnés pour notre localité durant la période d'ascension vers la République, vont se généraliser dans tout le pays.

Jules Ferry dépose alors un projet de loi dont l'article 7 interdit l'Enseignement à tout membre d'une congrégation non autorisée.

La dissolution de la Compagnie de Jésus est prononcée. Des centaines de congrégations d'hommes sont dissoutes également et leurs établissements fermés par la force.

Une vive agitation s'ensuivit dans tout le pays. Mais les apôtres de l'instruction laïque auront le dernier mot.

Le mérite de Jules Ferry a été grand. Mais il ne faut pas perdre de vue que son œuvre a été préparée par d'autres partisans acharnés de l'instruction populaire, comme Edgar Quinet (6), Ernest Renan (7), Victor Hugo (8), Jean Macé (9), etc.

(6) Quinet (Edgar) - 1803-1875 - Historien français qui fut, avec Michelet, un des plus ardents adversaires du cléricalisme. Les thèmes de ses cours au Collège de France qui s'attaquaient à l'Église lui valurent d'être suspendu en 1846. Élu député en 1848, il se prononça pour une séparation radicale de l'Église et de L'État. Proscrit après le Coup d'État de 1851, il vécut en exil, poursuivant ses travaux historiques (La Révolution d'Italie, La Révolution,…) Rentré en France en 1870, il est élu député en 1871.

(7) Renan (Ernest) - 1823-1892 - D'abord destiné à la prêtrise, il éprouva à la lecture des œuvres d'Hegel une crise religieuse. Dans l'Avenir de la Science (1848, publié en 1890), il affirme que la religion doit être remplacée par la poésie supérieure de la réalité et que le temps était venu d'une science de l'humanité : la philologie. Il s'attacha à concilier le sentiment religieux et l'analyse scientifique et sa Vie de Jésus où sont rejetés les dogmes du catholicisme présente Jésus sous un angle déférent, mais rationaliste. Elle eut un grand retentissement. Après 1870, il devint un personnage officiel, jouissant d'un grand prestige auprès de ses disciples : Maurras, Bourget et Barrès.

(8) Hugo (Victor Marie) - 1802-1885 - Fils d'un général de Napoléon Ier, il s'adonna très tôt aux lettres : " je veux être Chateaubriand ou rien ". Il rêva d'être un " écho sonore " des préoccupations morales et politiques aussi bien que littéraires de son siècle. En 1843, après l'échec de sa pièce de théâtre Les Burgraves et la mort de sa fille Léopoldine, il délaissa quelque temps la création littéraire pour se consacrer à la politique. Partisan d'une démocratie libérale et humanitaire, il est député en 1848, mais doit s'exiler après le Coup d'État de 1851. Il fit alors paraître Les Châtiments, recueil satirique contre Napoléon III. C'est de 1859 à 1883 que paraît La légende des siècles, mais dès 1870, il est revenu en France et évoque la Commune de Paris dans l'Année terrible. Il mourut donc en 1885 et la République lui fit des funérailles nationales.

Hugo était convaincu qu'il était investi d'une mission humanitaire et religieuse - " L'art d'à présent ne doit plus chercher seulement le Beau, mais encore le Bien " - " Le Mot c'est le Verbe, et le Verbe c'est Dieu ". Il soutient également que " le génie est un sacerdoce ". Son talent, servi par une rhétorique complexe, est bâti sur une imagination visionnaire dont les paysages qu'il a peints laissent entrevoir l'aspect " crépusculaire, obstrué, noir, hideux ". Académicien Français.

(9) Macé (Jean) : Voir note (6) du Chapitre 3.

N'est-ce pas Victor Hugo, partisan passionné de l'Instruction du peuple qui avait écrit ces vers quelques années auparavant ?

" Chaque enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne
" Quatre-vingt-dix voleurs, sur cent qui sont au bagne
" Ne sont jamais allés à l'école une fois
" Et ne savent pas lire et signent d'une croix...
" L'école est un sanctuaire autant que la Chapelle
" L'alphabet que l'enfant, avec son doigt épelle,
" Contient sous chaque lettre une vertu ".

Des hommes politiques célèbres, comme Paul Bert (10), Berthelot (11), Ferdinand Buisson (12), Gambetta (13) et tant d'autres qu'il est impossible de citer, appuyèrent de toutes leurs convictions les grandes réformes proposées par Jules Ferry et ses amis. Une poussée collective d'une extrême puissance se développa dans tout le pays. Sans elle, les lois d'organisation de l'Enseignement, les grandes lois scolaires de 1881, 1882 et 1886, n'auraient pas été adoptées par le Parlement.

(10) Paul Bert - 1833-1886 - D'abord physiologiste, il abandonna les sciences pour la politique. Ministre de l'instruction publique en 1881-1882, il contribua à réformer l'Enseignement.

(11) Berthelot (Marcellin) - 1827-1907 - Chimiste de formation, il fut élu sénateur inamovible en 1881 et devint Ministre de l'Instruction publique en 1886.

(12) Buisson (Ferdinand) - 1841-1932 - Inspecteur général de l'Instruction publique en 1878, il ne cessa de lutter, dès 1880, puis comme député à partir de 1902, pour la laïcité de l'Enseignement, sa gratuité et pour l'enseignement professionnel obligatoire. Il milita aussi pour le droit de vote accordé aux femmes. Président de la Ligue des Droits de l'Homme de 1913 à 1926, il reçut le prix Nobel de la Paix en 1927.

(13) Gambetta (Léon) - 1838-1882 - Avocat, il se fit remarquer en 1868 par un réquisitoire contre l'Empire. Député en 1869, il siégea avec la minorité républicaine. Après le 4 septembre 1870, où il participa à la proclamation de la IIIe République, il fut nommé Ministre de l'Intérieur et quitta Paris en ballon afin d'aller à Tours organiser la lutte contre l'ennemi. Il refusa de signer le traité de paix qui ratifiait l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine et quitta l'Assemblée avec, notamment, Victor Hugo. Élu en 1871, il siégea à l'extrême gauche et soutint la politique de Thiers. Puis il lutta contre les orientations monarchistes de Mac Mahon en s'alliant au Centre. Il contribua ainsi à la chute de ce Chef d'État, en 1879, mais sera maintenu à l'écart du pouvoir jusqu'en 1881. Il tentera alors de former un ministère qui sera rapidement renversé. Il mourra peu après d'une septicémie consécutive à une blessure involontaire.

Il y avait tant de préjugés à vaincre !

La loi de 1881 voulait instituer l'obligation scolaire. Les adversaires de Jules Ferry objectaient que le père seul avait le droit de décider de l'éducation de son enfant. D'autres estimaient que l'instruction n'était pas bien nécessaire. " Il vaut mieux pour un berger avoir l'oeil sur ses bêtes que sur son livre. Qu'a-t-il besoin de savoir lire ? ". D'autres, enfin, estimaient que la culture devait rester l'apanage des classes dirigeantes parce qu'il devait y avoir dans l'ordre social des inégalités nécessaires.

N'est-il pas vrai - soit dit en passant - qu'il n'y a pas si longtemps, nous eûmes l'écho officiel de théories similaires de la part d'hommes politiques exerçant alors des responsabilités gouvernementales. Ne parlait-on pas de savoir minimum ? Chaque fois que des Ministres des gouvernements de la Ve République ont jusqu'ici proposé des réformes de l'Enseignement, les Syndicats d'Enseignants et les Associations de Parents d'élèves n'ont-ils pas été amenés à protester avec la dernière énergie contre les filtrages, les sélections, les barrages et les ségrégations toujours mieux renforcés ?

La bataille de l'obligation scolaire n'a pas été facile à gagner. Mais comment pouvait-on vouloir un régime démocratique sans vouloir en même temps une éducation populaire ?

D'autres difficultés surgirent en 1882 pour obtenir la gratuité au profit de tous les enfants. Les adversaires de la loi objectèrent que les charges seraient trop lourdes pour les municipalités et pour l'État que l'on devrait au moins faire payer ceux qui le pouvaient. Jules Ferry objectait qu'en instituant un tel système on ferait de l'école publique la maison de l'inégalité. Il fallait surtout éviter d'en faire une maison de commerce. N'a-t-on pas vu précédemment les difficultés que rencontraient les percepteurs pour encaisser la cote des familles ?

L'argument principal des partisans de l'école républicaine était que l'on ne doit pas faire payer à quelqu'un ce qu'on lui doit. La République a besoin de citoyens instruits, il faut donc faire de l'École un service public.

Ces lois furent finalement adoptées. Mais le troisième volet celui de la laïcité fut le plus difficile à emporter.

Qu'entendait-on par maître laïque ? Tout simplement un instituteur qui n'appartenait pas au clergé.

Il y eut tout une période transitoire pendant laquelle les partisans de l'École laïque s'efforcèrent de convaincre le peuple français que l'enseignement donné sur les bases de la neutralité religieuse devait unir les Français au lieu de les diviser. Les vérités scientifiques étant les mêmes pour tous, l'école laïque devait rassembler sur ses bancs les enfants de toutes les familles, même d'opinions différentes.

Par la loi de 1886, les écoles publiques passèrent progressivement aux mains des laïques. Mais faute d'un nombre suffisant d'instituteurs, des enseignants congréganistes restèrent encore quelques temps en place.

Cette évolution différait sensiblement d'un département à l'autre. Dans certaines écoles, les crucifix n'avaient pas disparu et les instituteurs faisaient encore réciter le catéchisme.

Par ailleurs, les congréganistes ne se tenaient pas pour battus et partout où ils le pouvaient, ils ouvraient une école libre. Ainsi, dans la période qui va de 1878 à 1901, l'effectif des écoles congréganistes passa de 623 000 à 1 257 000 élèves et le gouvernement de la République n'entrava pas cette progression.

Après le vote de la loi de 1886, la réaction cléricale déchaînée engagea une campagne d'une violence sans précédent contre la laïcité. L'Enseignement laïque était accusé de tous les maux. On n'en finirait pas de citer les déclarations et les écrits du Saint Siège où l'on trouve les expressions de Foyer de corruption, Pépinière de mauvais fils ou encore : Une école qui se dit neutre est la négation de Dieu, L'école contre Dieu, L'école qui enseigne la morale de la jouissance, qui développe la criminalité, qui fait des révolutionnaires, des rebelles, des sans-patrie, etc.

Vers 1890, on peut noter un certain apaisement des esprits. Mais il fut bien précaire et se trouva tout à fait remis en question par le déchaînement des passions que provoqua l'affaire Dreyfus, du nom de cet officier d'État-major, d'origine juive, accusé à tort d'avoir trahi les secrets de la Défense nationale et qui fut condamné puis déporté au bagne de l'Ile du Diable. Émile Zola (14) le défendît passionnément contre une justice militaire aveugle et bornée.

(14) Zola (Émile) - 1840-1902 - Orphelin de bonne heure, élevé par sa mère dans la gêne, il abandonne tôt ses études et pratique divers métiers. D'abord romantique et critique d'art naturaliste, il évolue avec Thérèse Raquin vers le naturalisme (1867). Enthousiasmé par les théories du Prof. Claude Bernard, il ambitionne d'écrire le roman expérimental. Ce sera l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire, plus connue sous le nom de Les Rougon-Macquart. Commencée en 1868, cette série n'assurera le succès à son auteur qu'avec la Parution de L'Assommoir en 1877. D'autres titres suivront, que l'on connaît : Nana (1880), Germinal (1885). Lecteur de Marx, de Fourrier, de Proudhon, Zola, dans ses enquêtes sur le Milieu ouvrier se sentira concerné par les thèses socialistes. Il ne s'engagera jamais avant l'Affaire Dreyfus, prenant parti pour la révision du procès et publiant dans l'Aurore en 1892, un retentissant article : J'accuse. Conspué, vilipendé par les anti-dreyfusards, il mourut, peut-être à la suite de tentatives criminelles, asphyxié à l'oxyde de carbone. Une foule immense suivit sa dépouille mortelle. Quoi que positiviste dans sa démarche qui veut faire du roman un compte-rendu expérimental où la psychologie est subordonnée à la physiologie, Zola proclame que " l'art est un coin de la création vu à travers un tempérament ". Par là même il transcende sa doctrine simplificatrice par une imagination puissante et un souffle épique servi par une prose lyrique et un vocabulaire foisonnant, ce qui n'empêchera pas les critiques bourgeois de son temps, comme Edmond de Goncourt, de lui reprocher une psychologie sommaire et un style pauvre.

Les cléricaux - qu'il ne faut pas confondre avec les catholiques - se firent durement condamner par l'opinion publique lorsqu'au dénouement de l'Affaire, le capitaine Dreyfus fut réhabilité. Ce sont eux, en effet qui avaient soutenu l'État-major qui n'hésita pas, dans le dessein de maintenir Dreyfus au bagne pour protéger un autre officier, Esterhazy, à fabriquer de faux documents et à répandre la calomnie.

La France se trouva divisée en deux camps : les dreyfusards et les anti-dreyfusards, le tout alimenté d'un fond savamment entretenu d'anti-sémitisme. Une vive agitation secoua le pays au point que les nationalistes qui refusaient tout des progrès sociaux, depuis les principes de la République jusqu'à l'École laïque, espéraient un coup de force contre le régime. L'Église, qui fit cause commune avec ces nationalistes, apparut comme responsable de ce péril et à partir de là, son statut juridique et plus particulièrement celui des congrégations fut remis en question sous les Ministres Waldeck-Rousseau (15) et Émile Combes (16).

(15) Waldeck-Rousseau (Pierre Marie René) - 1846-1904 - De 1879 à 1889, il siégea à la Chambre des députés avec l'Union républicaine. Nommé Ministre de l'Intérieur en 1881, il permit le développement du mouvement syndical. Après une éclipse politique de quelques années, il fut rappelé de 1899 à 1902 à la Présidence du Conseil et décida la révision du procès de Dreyfus. C'est à lui que l'on doit la loi sur les associations de 1901 visant particulièrement les congrégations et qui devait aboutir en 1906, à la Séparation de l'Église et de l'État.

(16) Émile Combes - 1835-1921 - Docteur en théologie, il abandonna l'état ecclésiastique auquel il se destinait, étudia la médecine et se lança dans la politique. Rallié au radicalisme, il fut successivement président du Sénat (1894-1895), ministre de l'Instruction publique (1895-1896) et Président du Conseil (1902-1905). Sa politique anticléricale qui aboutit en 1906 à Séparation de l'Église et de l'État provoqua en juillet 1904 une rupture avec le Saint-Siège.

C'est ainsi que l'on s'achemina par des lois successives vers la Séparation de l'Église et de l'État (17).

(17) Séparation de l'Église et de l'État : Voir note (5) de l'Introduction.

En 1902, deux mille cinq cents écoles fondées par des congrégations furent fermées. Dans cette période, à La Seyne, le couvent de la Présentation subit les rigueurs de la loi Émile Combes (Voir la notice spéciale relative à l'établissement en seconde partie).

Dans la même période, l'Externat Saint-Joseph qui avait connu sous le Second Empire sa période la plus faste, vit ses effectifs décroître sensiblement.

La loi du 9 décembre 1905 consacra la séparation de l'Église de l'État.

Une période d'apaisement s'ensuivit au cours de laquelle l'organisation de l'Enseignement public devait se renforcer.

En quelques années, le nombre des élèves dans les écoles primaires supérieures et les cours complémentaires tripla. Ils étaie cent trente cinq mille en 1913.

Entre 1880 et 1913, le nombre des maîtres passa de cent dix huit mille à cent cinquante mille, alors que la démographie n'avait pas sensiblement varié. Un fait appréciable est à noter : les deux tiers des enseignants étaient alors formés dans les Écoles normales.

À La Seyne, l'École Martini s'affirmait par la qualité de l'enseignement qui y était dispensé. Nous avons recueilli de nombre témoignages de vieux Seynois qui l'ont fréquentée au début du siècle. Notre concitoyen Joseph Augias nous a confié :

" J'étais élève chez les Frères Maristes depuis plusieurs années. Mes parents, propriétaires de quelques arpents de terre, estimaient, comme tous les propriétaires exploitants de l'époque, appartenir à une classe sociale d'un niveau respectable et qu'ils devaient se différencier des ouvriers, des manœuvres et autres manants, en donnant à leurs enfants une instruction choisie.

Pendant longtemps, ils estimèrent que seule l'Église pouvait la répandre. Mais peu à peu la population se rendait compte que l'Enseignement public avait formé des maîtres d'élite. À l'École Martini, on savait que des maîtres comme Aillaud, Guigou, Lenoir, Carle et bien d'autres s'étaient taillé une solide réputation d'instituteurs sévères mais efficaces. Avec mes camarades, nous trouvions l'enseignement des Frères désuet, la récitation des prières nous ennuyait.

J'entendais mes parents maugréer quand il fallait payer les Frères.

Pourquoi ne pas profiter de l'école gratuite ?

Avec le développement des idées nouvelles, la propagande anti-laïque du clergé n'avait plus de prise sur la population seynoise.

Ainsi, en 1905, au moment de la Séparation de l'Église et de l'État, je fus inscrit à l'École des Messieurs - c'est ainsi qu'on appelait l'École Martini - pour y préparer mon Certificat d'Études primaires.

Ce fut précisément dans la classe de M. Aillaud que je fus affecté.

J'obtins mon Certificat dans d'excellentes conditions et le maître regretta bien mon départ. Il estimait que mes aptitudes à poursuivre des études étaient certaines.

Mais dans ces temps-là, les parents ne visaient pas très haut pour l'avenir de leurs garçons. Ils envisageaient dans l'immédiat le bénéfice qu'ils pouvaient tirer de la main d'œuvre enfantine.

Et c'est ainsi qu'à l'âge de onze ans, j'appris à remuer la terre, à semer, à tailler les vignes, à soigner les chevaux ".

Les lois d'organisation de l'Enseignement sous la IIIe République s'appliquaient sérieusement sous la poussée collective puissante en leur faveur.

L'État, à ce moment-là, prenant à sa charge les plus grosses dépenses, laissant aux Municipalités républicaines plus de facilités pour résoudre les problèmes scolaires.

Sans doute auraient-elles pu réaliser de grandes et belles choses si, hélas ! la guerre de 1914-1918 n'avait pas mis un frein au développement de l'instruction publique par les destructions qu'elle occasionnera, accompagnées de pertes irréparables en vies humaines.

 


Annexe 1

Tableau de la situation de l'Enseignement à La Seyne en 1888


Nom de l'école

Nombre d'élèves
Nombre de maîtres
élèves/maître

Martini (primaire)

552
11
50

Martini (primaire sup.)

107
4
27

St Mandrier (primaire)

85
2
43

Filles (primaires)

448
9
50

St Mandrier filles (primaire)

84
2
42

Maternelle

373
2
187

Total 6 écoles

1649
30
54




Annexe 2
Etat nominatif des enseignants de La Seyne-sur-Mer en 1890
(Source : Archives municipales)

Ecole primaire supérieure - Directeur : M. HUGUES ; adjoints : M. PORRE, M. MARCEL

Ecole primaire de garçons - MM. CARLE, LENOIR, FABRE, GUIGOU, MERLE, CAYOL, BOURRELY (stagiaire), GIAMPIETRI, FABRE, AILLAUD

Ecole primaire de garçons - Saint-Mandrier : Direction : M. BRUNEL, M. FASSY

Ecole primaire de filles - Directrice : Mme CARLE ; adjointes : Mmes OTTAVY, SAVORNIN, GIVAUDAN, GAUTIER, PADRONI, TESTA, PORTEAU, CURET

Ecole primaire de filles - Saint-Mandrier : Directrice : Mme GINOUVES ; adjointe : Mme DAVID

Ecole Maternelle (asile) : Mmes JOLY et BLANC

 


Annexe 3

Des programmes d'enseignement

En cette fin du XIXe siècle, les temps ont bien changé.

Les dirigeants du pays se sont rendu compte que l'évolution des institutions politiques n'avait pas vertu de changer les mœurs. Si on voulait des hommes nouveaux, il fallait les former et les éduquer. C'est donc par l'enfance qu'il fallait commencer.

Sous les régimes d'autrefois et jusqu'au XIXe siècle, les rois, les empereurs, souhaitaient gouverner des sujets et des plébéiens.

L'Enseignement qu'ils proposaient ne s'adressait qu'à l'élite qui leur était fidèle, de sorte que la nourriture intellectuelle était refusée à la grande masse du peuple.

L'évolution de la société, le développement des sciences et des techniques devaient conduire les dirigeants de la IIIe République à créer des structures nouvelles en matière d'Enseignement.

Il fallut bien tenir compte au fait que les classes sociales - et la classe ouvrière en particulier - se trouvant de plus en plus mêlées à la vie économique par le fait de l'industrialisation croissante - c'était, nous l'avons dit, le cas de La Seyne - les dirigeants politiques devaient prendre conscience que les Français offraient un nouvel éventail de possibilités en tant que main d'œuvre, mais qu'ils réclamaient aussi des droits nouveaux.

L'État se devait alors de former des esprits éclairés, des citoyens qu'il fallait préparer aux devoirs civiques imposés par la Constitution républicaine.

Il fallait donc une instruction fidèle à l'esprit républicain, ce qui explique l'apparition, dans les programmes, de l'Instruction civique en tant que discipline nouvelle.

Il fallait aussi des citoyens forts physiquement, ce qui impliquait l'enseignement de la gymnastique et l'encouragement à la création de sociétés sportives.

On avait certes donné aux Français le suffrage universel, mais corrélativement, il fallait qu'ils fussent capables de le défendre, y compris par la force des armes...

Aussi, en même temps que le droit à l'instruction, naquit la notion de Service militaire pour défendre le cas échéant cette conquête de la IIIe République.

Ci-dessous le texte des sujets du Certificat d'Etudes Primaires pour La Seyne en 1901 : Orthographe, Calligraphie, Composition française, Arithmétique. On note qu'en Composition française le sujet comporte la phrase suivante : « Votre maître vous a fait le récit de la guerre franco-allemande (1870-71 ; il vous a parlé aussi des causes de cette guerre désastreuse pour la France, du traité qui la suivit et des espérances qui demeurent dans le cœur français... ». C'est sans commentaire.

Extrait du Petit Var, 25 juin 1901

Ce fut sur une triple base d'éducation physique, morale et intellectuelle que furent établis les programmes de 1882, affinés par les instructions ministérielles de 1887.

Par rapport à ce qu'ils étaient avant le vote des lois sur l'organisation de 1881, 1882 et 1886, les programmes virent le nombre des disciplines qu'ils contenaient passer de six à douze. Ainsi,

vinrent s'ajouter aux matières obligatoires traditionnelles. Observons en outre que certaines disciplines comme les Sciences physiques, la Zoologie, la Botanique ou la Minéralogie, se divisent, en plusieurs parties.

De plus, à l'Histoire et à la Géographie de la France, vinrent s'adjoindre des notions d'Histoire et de Géographie générales.

Cet enseignement, nous verrons par la suite comment il pourra être complété et adapté aux nécessités locales.

Nous citerons par exemple le cas de nos Municipalités qui soucieuses d'aider les jeunes à s'établir dans la vie, organiseront de cours d'adultes, des cours spéciaux de dessin industriel, des cours de préparation à l'école de maistrance, des cours d'agriculture et de cours de musique.

D'ailleurs, dès sa création en 1905, notre Bourse du Travail s'animait chaque soir en accueillant des jeunes gens qui venaient compléter leur instruction grâce à des professeurs rétribués sur le budget communal.

Les programmes d'enseignement, nous le verrons durant tout notre vie d'écolier, d'étudiant puis de maître, doivent être obligatoirement revus, adaptés à chaque période de l'Histoire du Pays. Les années 1923, 1936, 1945, etc. ont été des étapes importantes dans le développement de l'Éducation nationale.

Notre École Martini, qui a toujours appliqué les programmes du moment, a su également adapter son enseignement aux contingences locales.



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