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de l'Histoire de l'École Martini
Marius AUTRAN
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Histoire de l'École Martini (1982)
L'enseignement à La Seyne-sur-Mer (1789-1980)
CHAPITRE NEUVIÈME : Le déclin
Sous la drection de MM. Grac et Bertrand
(Texte intégral du chapitre)

 

 

Il n'est guère possible d'accorder de longs développements sur cette dernière période de l'École Martini. Entre le départ de M. Malsert et le transfert du Lycée au quartier Beaussier, en 1960, sept années vont s'écouler.

M. Grac avait quitté son poste de professeur à Toulon et comptait terminer sa carrière à la tête d'une école. Il accepta le poste de directeur du Lycée Martini qui ne l'éloignait pas trop de sa famille, puisqu'il résidait à Toulon.

Sa tâche ne fut pas facile, ou plutôt, elle ne fut pas facilitée par une ambiance nouvelle qui s'était créée au sein du personnel placé sous ses ordres.

Dans notre localité, comme à travers la France, les batailles politiques se succédaient. Des élections municipales eurent lieu en 1950, puis en 1953. La municipalité avait en effet été dissoute, lorsque la commune de Saint-Mandrier fut détachée de La Seyne.

Puis, des élections législatives eurent lieu en 1956.

Ces luttes, depuis la fameuse loi sur les apparentements avaient créé des situations confuses ; elles eurent des répercussions à l'échelle locale et des professeurs ayant été candidats, l'École Martini ou plutôt le Lycée Martini fut mêlé indirectement à ces événements.

Il se trouva parmi le corps professoral un personnage particulièrement hargneux, spécialiste de la zizanie et de la calomnie, qui mena campagne pour dresser la direction du lycée contre la Municipalité dont l'étiquette politique n'était pas à son goût.

Indépendamment de questions d'étiquette politique, il essaya de dresser les professeurs du Moderne contre les enseignants du Technique pour lesquels il nourrissait un mépris souverain.

Alors, chaque jour, des incidents se produisaient. La Municipalité était quelquefois prise à partie devant les élèves et comme Toussaint Merle, Maire de La Seyne, n'était pas un homme à se laisser dénigrer sans rien dire, on devine les réactions qui s'ensuivaient.

Ce fut, à l'échelon local, le règne de la guerre froide.

M. Malsert, avec un art diplomatique consommé, savait éviter ce type d'incidents. Son successeur n'ayant pas le même talent, la hargne prit le dessus.

Si auparavant la balance entre l'enseignement Technique et l'enseignement Moderne était faite équitablement, il n'en fut plus de même.

Une propagande partisane se fit alors au niveau du recrutement et de l'orientation pour que les meilleurs élèves n'optent pas pour l'enseignement Technique.

Quelle étroitesse d'esprit !

Quelle politique à courte vue !

Dans cette période, pendant deux ou trois années consécutives, on vit arriver sur les rangs des Sixièmes techniques des enfants retardés dans leurs études pour les raisons les plus diverses. Nombre d'entre eux étaient des enfants d'immigrés que les parents préféraient utiliser chez eux à des tâches diverses.

Quand M. Baude, à la rentrée d'octobre, faisait l'appel, on assistait à des scènes de ce genre :

- Répondez présent à l'appel de votre nom !
- Incastasciato !
- Présent !
- Picchiachio !
- Présent !
- Boccheciampe !
- Présent !

Alors le Chef des travaux, sensibles sans doute aux sentiments xénophobes qui avaient marqué la fin du siècle dernier, maniant l'ironie avec un art consommé, s'écriait : " C'est la noblesse tourangelle qui nous arrive de Buti (1) ".

(1) Buti : ville italienne d'où sont arrivés bon nombre de travailleurs immigrés qui ont fait souche à La Seyne.

Et comme il se doutait du niveau d'études des arrivants, il ajoutait, s'adressant au professeur qui prenait leur tête : " Et maintenant allez-y ! Vous pouvez labourer la mer ! " Autrement dit, les résultats seront bien maigres...

Cette plaisanterie passée, les professeurs allaient tout de même s'efforcer de tirer le maximum des enfants qu'on leur avait confiés.

L'expérience prouve qu'il y a toujours quelque chose à tirer, même de ceux qui ne sont pas particulièrement ouverts. C'est bien à cela que l'on reconnaît la virtuosité d'un enseignant.

N'y revenons pas.

Dans les chapitres précédents, nous avons dénoncé les tendances intellectualistes de certains milieux. La preuve est faite, particulièrement dans notre localité, que les élèves de la branche technique ont accédé à des situations brillantes.

À cette période, les réunions dans la salle des professeurs étaient houleuses et les disputes fréquentes. Un mauvais climat s'était créé. Plus question d'aller fraterniser dans des banquets de fin d'année.

NDJCA : Nous avons retrouvé, en 2006, dans les archives familiales (25 ans après la parution de l'Histoire de l'Ecole Martini) le texte d'une chanson satirique écrite en 1953 par Marius Autran pour illustrer l'ambiance des conseils de professeurs de l'époque... Nous la reproduisons ci-dessous.
Au collège Martini
Paroles de "Modeste" 1
Musique du "Grand Vicaire" 2
I
Quand arrive la fin de l'année
Dans le collège Martini
La salle des profs est animée
Le grand conseil va faire du bruit
 
Le Principal tout en sourire
Reçoit les profs très poliment
Et cependant chacun soupire
A la pensée de fout' le camp
 
Voici qu'arrive doucement
Et bon dernier le père Autran

II
Autour de la table en chêne verni
Se mettent en place tous les pédants
Faber, Laure, Muraccioli
Prennent des airs très importants
 
Turquay, Martin, se congratulent
Tandis qu' Troubat fait le malin
Le crâne pelé d' Dary calcule
Comment contrer le p'tit Roussin
 
Mam'zelle Philip, le cœur battant
Zieut' la barbich' de Papazian
III
Le père Grac ouvre la séance
Le nez perdu dans ses papiers
Et se confond en obligeances
En déballant des tas d' dossiers
 
Il lit, relit, des circulaires
Se retranch' derrière le règlement
Compulse textes et annuaires
De l'écouter n'est pas marrant
 
Pauvre collège Martini !
Deux ans comm' ça et c'est fini !

IV
Voyez, messieurs, prenez bonn' note
De c' que je dis, c'est important
Si vous voulez qu'on passe au vote
Ce sera fait rapidement
 
Après deux heures de discussions
On n'a pas avancé d'un pouce
On r'vient sur les propositions
Que l' clan des Corses torpille en douce
 
A tout c' que l' Principal propose
Dary dépond : « Je m'y oppose »
V
Entre l' Moderne et le Technique
Le fossé s' creuse de plus en plus
On prend le ton très ironique
On nargu' les ouvriers malotrus
 
On ne veut pas d' sixième technique
On méprise les profs roturiers
On veut créer la gross' panique
Dans l' petit coin des ateliers
 
Que de bobards leur bouche débite
Pauvres crétins qui s' croient l'élite

VI
Sur chaque élève on discutaille
Toujours interminablement
Dary dit : « Ça, c'est une canaille »
Et Turquay : « Non ! il est charmant ! »
 
On perd des heures sans raison
Chacun s' complait dans sa marotte
Faut faire la Révolution
Autran dit : « J'en ai plein la botte ! »
 
Et puis arrivent les conclusions
Le Princip' dit : « Nous reverrons »
VII
C'est un spectacle bien lamentable
L' conseil des profs de Martini
C'pendant il s'rait si maniable
Si Malsert n'était pas parti
 
Aussi, maîtres, parents, élèves
Disent chaque jour avec ferveur
Moins d' surveillants pour la relève
Faut un patron animateur
 
Souhaitons que très rapidement
Arrive quelqu'un d'intelligent !

1 "Modeste" était le surnom de Marius Autran à l'école Normale d'Instituteurs de Draguignan (1928-1931).
 
2 "Le Grand Vicaire" était son surnom dans la Section de La Seyne du P.C.F. vers 1950. En réalité, ce texte avait été écrit pour être chanté sur l'un des airs utilisés à l'époque par les chansonniers du "Grenier de Montmartre" dans leurs émissions hebdomadaires à la Radio.

 

La Seyne, le 25 décembre 1953

Si les conditions de travail demeuraient mauvaises, les battus du suffrage universel en accusaient la Municipalité. Il fallait vraiment manquer d'objectivité pour se perdre dans de telles argumentations quand on sait que les Élus Seynois accordaient toujours ce qui leur était demandé comme réparations, entretien, matériel d'équipement scolaire, etc.

Quant à la construction d'un lycée, établissement entièrement à la charge de l'État, il est évident que la Ville ne pouvait la décider seule ! Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de procurer le terrain et on lira plus loin lequel des deux, de la Commune ou de l'État, respectera ses obligations.

Des améliorations furent apportées, comme l'aménagement de la Salle des Professeurs, comme la construction de sanitaires pour remplacer les installations vétustes.

Mais répétons-le ! les préfabriqués, les baraques offertes par le Ministère de l'Éducation nationale étaient loin de représenter le confort maximum.

N'ayant pu dominer une situation intérieure qui s'été dégradée, M. Grac quitta l'établissement profondément ulcéré. Je n'ai pas souvenir que le personnel se soit réuni pour faire des libations ou formuler des souhaits de bonne retraite.

Il fut remplacé par M. Bertrand, ancien professeur qui venait département de la Drôme. Animé des meilleures intentions, il aurait bien voulu, lui aussi, donner de l'air et de l'espace à l'établissement qui s'asphyxiait.

 

L'inspection de M. Obré

À ce point de notre récit et pour montrer dans quelle misère était dispensé l'enseignement à Martini, il est plaisant de conter la visite de M. Obré, Inspecteur général en Sciences naturelles, durant cette matinée du 12 novembre 1958.

La scène se passe dans une classe de Quatrième Moderne. Le professeur principal en Sciences naturelles, M. Laure, étant tombé malade, le Proviseur m'avait demandé de le remplacer en attendant l'arrivée problématique d'un suppléant.

Le programme de la Quatrième portait sur la géologie.

La rentrée venait de s'effectuer. Chaque élève rangeait ses affaires discrètement et se préparait à l'interrogation habituelle.

De mon côté, je disposais sur le bureau quelques échantillons de schistes recueillis les jours précédents sur la presqu'île de Sicié, extrêmement riche en roches de cette espèce.

Je terminais ce rangement lorsque j'entendis frapper à la porte. J'invitai, à entrer, sans me retourner, pensant qu'il s'agissait tout simplement d'un retardataire.

Les élèves se levèrent respectueusement et je me trouvai en présence d'un petit bonhomme qui se présenta : " Inspecteur Général Obré ! ".

Je ne m'attendais certes pas à une telle visite.

Le moment de surprise passé, je l'invitai à s'asseoir. Il prit place à mon bureau, mais pour quelques minutes seulement. Il remplit un imprimé, après m'avoir demandé quelques renseignements : mes nom et prénoms, mon âge, mon ancienneté, ma qualification, etc.

Ordinairement, les Inspecteurs généraux arrivaient dans les classes accompagnés du Chef d'établissement qui faisait les présentations d'usage. On allait chercher des chaises chez le concierge, on installait tout le monde, enfin bref, un certain cérémonial précédait la leçon que le professeur devait faire devant son supérieur.

Rien de semblable ce jour-là. M. Bertrand, le Principal du Collège, avait seulement indiqué à Monsieur l'Inspecteur le chemin de ma classe. La fiche de renseignements remplie, M. Obré me demanda quelle leçon j'avais à faire.

Je ne connaissais M. Obré que par les nombreux livres de Sciences naturelles dont il était l'auteur. Il se trouvait d'ailleurs que les élèves étaient en possession de l'un de ses ouvrages et il en éprouva probablement in petto une certaine satisfaction.

Il me demanda donc de commencer mon cours. Au bout de quelques minutes, ne tenant pas en place, il se mit à circuler entre les bancs des élèves.

M. Obré était un homme remuant. Sa petite taille n'était pas pour lui un handicap car son regard luisant et pénétrant, en se fixant sur les élèves, incitait les plus effrontés à une conduite exemplaire. Il en interrogeait trois en même temps. Les deux tableaux furent utilisés pour les croquis et, dans le même temps, il interrogeait dans les rangs, examinait la tenue des cahiers, bref, toute la classe était tenue en haleine.

Il jugeait ne pas avoir besoin de voir comment un professeur s'y était pris pour enseigner. L'essentiel, pour lui, résidait dans la qualité des réponses à ses questions précises.

L'inspection terminée - elle dura moins d'une heure - M. Obré me donna quelques conseils. Comme il avait remarqué l'indigence du matériel d'enseignement dont je disposais, je lui fis part de mes difficultés.

Le programme de Sciences naturelles des classes de Sixième comportait l'étude des vertébrés en général et celle de l'homme en particulier. Il m'aurait fallu disposer d'un squelette complet. Or, il en existait un seul à l'usage des classes terminales et qui se trouvait à l'autre bout de l'établissement. On ne pouvait tout de même pas se partager les tibias et les vertèbres entre professeurs chargés des mêmes cours. Il fallait donc se borner à un enseignement livresque, ce dont M. Obré, avec juste raison, ne voulait à aucun prix.

Pour les petits animaux, je fis part à Monsieur l'Inspecteur de mon travail, de mes préparations personnelles et aussi de la collaboration de mes petits élèves.

Il nous arrivait souvent de nettoyer, de décaper, de blanchir des crânes de lapin, de chat ou de mouton, d'en extraire, par exemple, les dents pour mieux expliquer leur rôle, etc. Mais allez donc trouver des fémurs ou des crânes humains dans la nature !

Dans un vieux placard nous avions bien entassé quelques pièces trouvées au hasard des promenades du jeudi, mais tout cela était bien incomplet pour l'enseignement prévu par notre programme.

Alors M. Obré me demanda de dresser une liste complète des pièces et des objets nécessaires à l'enseignement qui m'avait été confié, tandis qu'il continuait ses interrogations.

Je m'en acquittai sur le champ et, en quelques minutes, sur trois pages de cahier, j'écrivis des multitudes de choses, dans un ordre quelconque, pas tellement convaincu, du reste, des suites possibles.

M. Obré me salua courtoisement et emporta dans son cartable mes papiers à peine lisibles.

Une quinzaine se passa.

Un matin, Monsieur le Proviseur me fit demander à son bureau pour y retirer un colis qui m'était destiné.

J'y courus.

La provenance ? Muséum d'Histoire Naturelle de Paris.

J'apportai le colis, ou plutôt la caisse assez volumineuse dans ma classe où, devant tous mes élèves, je me mis à en déballer le contenu.

Ah ! ce fut un véritable festin ! La commande que j'avais faite était là, intégralement livrée : squelette humain complet, crânes de chien, de chat, de lapin, de taupe, de hérisson. Collection de roches dont les échantillons étaient soigneusement rangés dans de petites boites vertes étiquetées, collections de loupes, insectes divers, etc.

Je n'en croyais pas mes yeux !

Je fis part de ma grande joie à Monsieur le Proviseur et je remerciai M. Obré par une lettre que j'adressai au Ministère de l'Éducation nationale.

Quel homme providentiel, ce M. Obré !

Mais son inspection me réjouit et m'attrista à la fois.

Il avait donc fallu le passage inattendu de ce haut fonctionnaire pour satisfaire une revendication que la direction de l'école devait poser sans doute chaque année... On reste rêveur en sachant que cette revendication, à l'échelon du pays, ne devait pas être un cas isolé... Pour en revenir à notre vieille école qui se mourait, disons qu'il n'était plus possible compte tenu du nombre des divisions qui se multipliaient, d'y assurer un fonctionnement normal et efficace.

Que pouvait faire d'autre Monsieur le Proviseur, que d'organiser le service des professeurs de manière à ce que les programmes officiels soient enseignés ? Il fut, disons-le, grandement aidé dans sa tâche par M. Garceries, quand ce dernier, en 1957, fut nommé Surveillant Général.

Dans cette période, nous savions que la situation de l'École Martini allait se régler. Le choix du terrain, pour la construction du Lycée nouveau avait été arrêté.

On installa dans la cour, face au préau, une construction métallique que le M.R.U. (2) avait offerte et qu'il avait fallu transporter de Marseille jusqu'à La Seyne. Ce local divisé pouvait recevoir deux classes à effectif réduit. Mais il fallut également cloisonner la grande classe au rez-de-chaussée de la salle des manipulations - amphithéâtre - construit vers 1923.

(2) M.R.U. - Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme.

Chacun comprenait la nécessité de solutions d'attente.

On savait, maintenant qu'un lycée allait sortir de terre au quartier Beaussier, on savait aussi qu'il serait mixte. Les professeurs du Collège Curie qui recevait les jeunes filles, espéraient également trouver des conditions de travail meilleures car cet établissement lui aussi, devenait insuffisant.

Il faut rappeler, à ce point de notre récit, qu'avant le projet de lycée nationalisé mixte lancé par le Ministère de l'Éducation nationale, la Municipalité avait avancé une autre proposition qui consistait à regrouper les deux collèges - garçons et filles - à l'école Curie, ce qui supposait l'agrandissement et l'aménagement des bâtiments existants, ainsi que le transfert à la périphérie des seize classes primaires qui y fonctionnaient.

Ce n'était pas une solution grandiose, mais elle avait le mérite d'être rapidement réalisable et d'éviter de longues et coûteuses acquisitions de terrain, donc, elle avait le mérite de l'efficacité immédiate sans dépenses exorbitantes.

Un Inspecteur général venu sur place pour étudier la proposition municipale l'approuva entièrement.

Monsieur le Ministre donna son accord, ainsi qu'en témoigne une lettre de Monsieur l'inspecteur d'Académie en date du 28 février 1956.

Les mois passèrent. Le silence se fit sur les propositions municipales. Le 6 novembre 1956, le Ministère informa la ville de La Seyne qu'il allait-lui même construire un lycée tenant compte à la fois de la population de La Seyne et de celle des communes voisines, soit cinquante mille habitants environ. Il s'agirait alors d'un lycée nationalisé et non plus d'un collège communal.

 

Supercherie ministérielle

Les frais d'études, le financement des travaux, devaient être à la charge de l'État. L'acquisition des terrains revenant à la ville.

Effectivement, la Ville de La Seyne fit face à ses obligations. Les terrains nécessaires à la réalisation de la première tranche coûtèrent aux contribuables seynois 23 850 000 AF. Ceci se passait en 1957.

Mais il y avait deux autres tranches de travaux, à savoir ceux du second cycle et la demi-pension avec les logements. Le montant était de 80 000 000 AF, que la Municipalité allait devoir emprunter.

Mais quelle ne fut pas sa désagréable surprise en prenant connaissance du contenu d'une lettre en date du 8 septembre 1958, émanant du Ministère de l'Éducation nationale et relative aux établissements du second degré à La Seyne.

En voici le contenu :

" Le statu quo devra être maintenu tant que les travaux de construction du nouveau collège mixte n'auront pas été terminés. La transformation du nouveau collège mixte en lycée national pourra alors être envisagée. La Ville devra en faire la demande au 5e Bureau de la Direction de l'Enseignement du Second degré et constituer un dossier de nationalisation /../ mais tant que le décret de nationalisation n'aura pas été signé, la nature juridique des collèges de La Seyne ne sera pas modifiée et la Ville de La Seyne devra donc continuer à assurer les dépenses de fonctionnement de ces établissements ".

En clair, cela signifiait que, du fait qu'il ne s'agirait plus d'un Lycée d'État, le financement des travaux allait être modifié. À partir de ces changements imprévus et imprévisibles, la Ville dut apporter une contribution de 100 000 000 AF.

Toussaint Merle dira dans une conférence de presse : " Nous voilà loin du fameux Lycée d'État qui ne devait rien coûter à la Ville, pas plus pour les travaux que pour le fonctionnement et la gestion, sans oublier l'équipement du nouvel établissement ".

En résumé, le gouvernement avait agi de la façon suivante :

- Il avait commencé un soi-disant Lycée d'État.

- Il termina une première tranche.

- Il se retourna vers la Ville en déclarant que le Lycée d'État redevenait un collège communal et que, si la Ville voulait le voir fonctionner, une seule solution lui était proposée : payer.

Nous sortons du cadre de notre histoire du Collège Martini. Mais entrant dans celle de son successeur, le Lycée Beaussier, nous avons voulu rappeler aux Seynois comment s'est faite la transmutation du vétuste établissement dont il fallait, sans plus tarder, assurer la relève. Conséquents, les Élus seynois ne pouvaient plus différer l'édification de cet établissement dont on a vu qu'il devenait indispensable pour permettre à l'Enseignement de poursuivre sa mission à La Seyne. Le Ministère savait sans doute cela et c'est sans scrupules qu'il mit le couteau sur la gorge des Élus seynois.

Pensez-vous, devant ces revers, que les adversaires de la Municipalité prirent en compte l'intérêt de milliers de jeunes Seynois ?

Vous rêvez ! Tous leurs efforts portèrent sur la tentative de freiner encore le projet en essayant d'empêcher l'acquisition des terrains choisis et agréés par le Ministère.

Ils allèrent jusqu'à soudoyer certains propriétaires concernés, pour les inciter à refuser tout accord amiable. Il fallut alors procéder à des expropriations pour cause d'utilité publique. Cela demanda des procès ; les estimations furent contestées, les formalités s'éternisaient...

Pendant ce temps, les jeunes étudiants et leurs professeurs continuaient de travailler dans des conditions qui voisinaient le seuil de l'intolérable.

Entre 1947, où la Municipalité dirigée par Toussaint Merle envisagea une structure moderne pour l'enseignement secondaire et 1960, date à laquelle entra en fonction le Lycée du quartier Beaussier, il s'est écoulé une période de treize ans.

Treize ans pendant lesquels les parents d'élèves, les syndicats d'enseignants, les organisations laïques, la délégation cantonale et la Municipalité luttèrent d'arrache-pied pour obtenir satisfaction.

Dans la même période qui vit le transfert du Lycée Martini dans les murs du nouvel établissement, une réforme de l'enseignement créa les Collèges d'Enseignement Secondaire (C.E.S.) Les classes de Sixième et de Cinquième furent regroupées dans le cycle d'observation qui fonctionna à l'école Curie pendant plusieurs années.

Les écoles primaires Martini et Curie furent alors dispersées dans plusieurs directions : préfabriqués de l'école Ernest Renan, école Jules Verne, école Amable Mabily, terrain de l'ancien Comédia, place de la Lune, école Jean-Baptiste Coste, etc.

L'atelier d'ajustage rénové

Un transfert laborieux

Quelques classes primaires restèrent dans les bâtiments de Martini, après quoi il fut nécessaire de les transférer sur des terrains du stade municipal, au moment où la vieille école fut détruite.

Dans la période de 1960 à 1970, les problèmes scolaires revêtiront à La Seyne une complexité extraordinaire pour plusieurs raisons :

La Municipalité voulait à tout prix réaliser le vaste programme établi en 1957 et dont il sera question dans la Seconde partie de cet ouvrage.

À partir de 1958, une réforme de l'Enseignement entra en application et il fallut dès lors modifier, surtout dans l'enseignement du second degré et l'enseignement technique, les structures, les horaires et les programmes.

Il devint donc indispensable d'évacuer les vieux locaux inadaptés et même dangereux, comme Martini. Et c'est à ce moment précis que l'Administration de l'Éducation nationale demanda à La Seyne d'accueillir le Collège d'Enseignement Technique de la Garde, supprimé dans cette localité.

De plus, il fallait faire face à un accroissement des effectifs dont on pourra juger l'importance d'après les graphiques inclus dans notre ouvrage.

En 1960-1961, le Lycée Classique, Moderne et Technique entre en service.

Il comportait cent-huit classes, mais n'était en rien adapté à l'enseignement Technique. Il n'avait pas été conçu pour recevoir des tours, des raboteuses, des scies mécaniques ou autres machines-outils.

M. Baude parti à la retraite fut remplacé par M. Massé, autre pionnier de l'Enseignement technique et qui allait œuvrer efficacement, avec les syndicats d'enseignants, avec les parents d'élèves, avec la Municipalité, pour que soient créées les structures d'un véritable enseignement technique autonome à La Seyne. Dans une intervention au S.N.E.T., il dit son indignation en évoquant les conditions lamentables qui lui étaient faites.

" Le chauffage des locaux dans les ateliers de la vieille École Martini est toujours le même depuis cinquante ans : Il est assuré par des poêles à bois. Les vestiaires et les lavabos sont inexistants. La toiture fuit, les infiltrations causent des dégâts dans les ateliers.

La sécurité de l'installation électrique est nulle. Mise en place sous baguette, elle date d'au moins trente ans. Tout est à l'avenant ".

Les réunions syndicales, les assemblées de parents d'élèves, les réunions publiques aboutissaient toutes à la même conclusion : La construction d'un lycée technique est impérative.

Malgré cette urgence unanimement reconnue, il faudra attendre dix ans pour voir se concrétiser les vœux des parents, des élèves, des enseignants et des élus. Certains intérêts particuliers ayant joué et surtout les réticences de l'État expliquent ces inadmissibles retards.

On sait bien qu'un lycée technique coûte TROIS FOIS plus cher qu'un lycée classique et moderne, mais il est vraiment regrettable que notre Ville industrielle ait dû attendre si longtemps avant d'être dotée des structures d'un enseignement technique moderne.

L'Administration, pour parer à une situation qui devenait dramatique, fit édifier des préfabriqués sur les terrains du lycée. Allait-on assister à la multiplication des verrues comme dans la vieille École Martini ?

À la rentrée d'octobre 1960, les cours de l'enseignement technique ne se feront plus dans les vieux bâtiments de Martini, mais dans trois constructions en préfabriqués qui ont été annexées au Lycée neuf du quartier Beaussier.

Elles recevront un équipement perfectionné avec un bureau d'étude, des machines-outils modernes : fraiseuses, rectifieuses planes et cylindriques, perceuses perfectionnées, tours, raboteuses, etc., des laboratoires de métrologie, d'essais des matériaux, et de traitements thermiques.

Cependant, notre vieille École Martini resta encore utilisée. Elle recevra des enfants jusqu'à ce que les conditions de sécurité ne le permettent plus.

Les sections de menuiserie, métaux en feuilles, y viendront jusqu'en 1973. C'est à ce moment-là seulement qu'elles seront transférées à la cité technique Langevin, décrite dans la fiche spéciale qu'on trouvera en deuxième partie.

Revenons une dernière fois dans notre vieille école qui semblait vouloir par instants retrouver un peu d'animation.

 

Jours d'examen

Dans les périodes de fin d'année, l'École Martini presque au terme de son déclin connut encore quelques journées de fièvre.

On y passait le Certificat d'Etudes primaires, et le concours d'entrée en classe de Sixième. À une certaine époque, y furent également organisées les épreuves du Brevet d'Études du Premier Cycle (B.E.P.C.)

Parmi les candidats et les candidates, il s'en trouvait qui venaient des différents points du canton, et même au-delà. Les maîtres et les maîtresses qui accompagnaient leurs élèves, attendaient l'appel fait par des surveillants avec une inquiétude mal dissimulée. Souvent, ils procédaient aux dernières recommandations :

- Et toi, Pierre ! forme bien tes lettres ! Jacques ! N'oublie pas les accents ! Relisez bien votre dictée !

On révisait même in extremis les règles d'accord du participe passé avec les auxiliaires être ou avoir...

Enfin, la sonnerie retentissait.

Les rangs se formaient à l'appel dans l'ordre alphabétique. Les élèves avançaient sagement, quelquefois avec l'antique sous-main de la famille plaqué au corps. Ce jour-là, même les garnements réservaient leur effronterie coutumière.

Les premières épreuves étaient généralement celles d'Orthographe et Grammaire.

En attendant la divulgation du texte de la dictée, les maîtres arpentaient le préau, tout en parlant du niveau de leurs élèves, des programmes, de la discipline, des problèmes de cantine, de la surveillance, etc. Les sujets ne manquaient pas !

Les directeurs et les directrices étoffaient la conversation de leurs rapports avec Monsieur l'Inspecteur ou avec la Municipalité.

En général, les propos étaient plutôt pessimistes.

Alors, Bertolucci, qui aimait collectionner les réponses fantaisistes et les stupidités de certains élèves, que l'on n'appelait pas encore des perles, sortait de sa poche un joli calepin vert et disait à ses collègues :

- Écoutez celle-là ! " Le bouvier est l'homme qui s'occupe des bœufs. Quel est l'homme qui s'occupe des chèvres ? Réponse : l'homme qui s'occupe des chèvres, c'est le bouc ".

- Ça ne manque pas de logique, répondait Francis. Et encore :

- Leçon de récitation : le texte de Musset disait :

On voit le pêcher au soleil
Ouvrir ses bourgeons roses.

- Et l'élève avait récité :

On voit le pêcheur au soleil
Ouvrir son bourgeon rose.

- Croyez-vous qu'il y a eu de sa part une insinuation malveillante ? demandait une institutrice amusée.

Furieux, Henri Bertolucci répondait :

- J'espère bien que non ! Et l'on riait à gorge déployée.

D'autres, qui ne voulaient pas être en reste, avaient eux aussi des histoires de ce genre à raconter.

François en avait retenu un grand nombre. Ainsi, dans une dictée intitulée Football américain, il avait extrait le passage suivant : Pour moi , profane, le spectacle n'est pas sur la pelouse, mais plutôt sur les gradins avec la foule.

À la question : " Expliquez le sens du mot profane " un élève avait répondu : " Profane, c'est le nom d'un marchand de pistaches qui préfère vendre dans la foule que de regarder le match ".

Et l'on riait aux éclats ! estimant que les enseignants éprouvaient de temps à autre quelque détente en compensation des moments d'irritation qu'ils subissaient.

Mais soudain, une estafette qui avait pu se procurer le texte de la dictée arrivait précipitamment : Un groupe se formait. La dictée était lue à haute voix, mais il n'était pas aisé d'entendre. Les interruptions se succédaient.

- Répétez la deuxième phrase, s'il vous plait !

Des cas litigieux commençaient à être discutés. On se livrait à toutes sortes de supputations, quant au comportement du Jury.

- On comptera la faute entière ! disait l'un.
- Pourtant, avec une demie, ce serait suffisant, estimait l'autre.

Il a toujours été difficile de mettre d'accord les enseignants sur les barèmes de correction.

Péniblement, l'estafette arrivait au bout du texte. Chaque maître ne pensait qu'à ses élèves.

- Je suis sûr que Constant n'aura pas écrit " littoral " avec deux " t ".
- Et que mon Robert n'aura pas su écrire " horrifier ".

À l'heure de la récréation, les candidats sortaient un à un sans trop d'enthousiasme, sachant que le maître ou la maîtresse allait les soumettre au feu roulant de ses questions.

- Et comment as-tu écrit ceci ?
- Et comment as-tu répondu à cela ?

Certains maîtres avisés, soucieux de ne pas troubler leurs élèves dans la poursuite des épreuves, leur recommandaient d'aller jouer à l'autre bout de la cour.

Dans l'après-midi se déroulaient généralement les épreuves orales : Entre deux interrogations, on voyait des candidats rendre compte à leur maître des questions et des réponses.

Il était curieux d'observer les réactions des uns et des autres.

Certains élèves sont toujours contents d'eux ; d'autres, par contre, se laissent facilement abattre. Le visage impénétrable d'un professeur hautain les désarçonne avant même d'avoir pu articuler la première syllabe.

- Que t'a dit le professeur après ta réponse ?
- Il ne m'a rien dit.
- Comment ! il ne t'a pas dit si c'était bien ou mal ?
- Non ! Il m'a dit : " vous pouvez disposer ! "

Et les discussions s'animaient sous le grand préau séculaire qui enregistrait les lamentations des uns, les récriminations des autres...

- Et toi, Pierre, quelle question as-tu tirée en histoire ?
- Les inventions du XVIIIe siècle.
- C'était facile, ça !
- Oh oui ! Monsieur ! Il m'a demandé qui avait inventé la machine à vapeur et j'ai répondu : " Denis Pépin le Bref ".

Furieux, le maître s'exclama : " Imbécile ! Et tu es content de toi ? ".

Voilà le genre de conversations qui animaient l'école les jours d'examen. Et le soir, quelquefois à une heure avancée, les résultats étaient proclamés. Les responsables du jury, renonçant à se faire entendre dans le tumulte qu'ils n'auraient pas pu dominer de leur voix, affichaient les listes d'admis. L'affichage se faisait en plusieurs exemplaires pour disperser les attroupements et atténuer éventuellement les effets tonitruants d'enthousiasmes démesurés.

Mais comme toujours, hélas ! il y avait ceux qui s'en allaient tête basse, les larmes dans les yeux et qu'il fallait encourager face à l'adversité, pour qu'ils fassent mieux la prochaine fois...

 

L'École Martini ne veut pas mourir

Sachant que les locaux allaient être abandonnés à plus ou moins brève échéance, la municipalité ne dépensait plus guère pour les travaux d'entretien, exception faite pour les réparations les plus urgentes.

Il s'écoulera cependant une période de quatre ans durant laquelle les murs de l'École Martini offriront encore leurs services à la jeunesse seynoise.

Les ateliers, nous l'avons dit, seront encore utilisés jusqu'à la construction de la cité technique.

Une école primaire continuera de fonctionner avec un effectif réduit de moitié, dans le bâtiment confortable bâti en 1950 en bordure de la rue Jacques Laurent. Les classes du préau laisseront la place de l'École Municipale des Beaux-Arts à la recherche de locaux spacieux. Un réfectoire sera installé dans deux classes du rez-de-chaussée qui accueillera les enfants de plusieurs écoles : Primaire, Beaux-Arts, Maternelle Anatole France.

Après l'heure des classes, les préfabriqués seront utilisés par des associations comme les Anciens combattants pour leurs réunions, et ce sera l'occasion pour eux, non seulement de raviver leurs souvenirs de 1940 ou de 1914, mais aussi de retracer leur vie d'écolier.

- Souviens-toi ! Ici, c'était la classe de M. Faurel ! Ici, celle du père Trotobas...
- Ah oui ! celui qui avait le pied-bot ? Tu te souviens ?
- Il portait toujours une blouse grise flottante et se coiffait d'une calotte...

Et chacun de raconter la sienne...

Puis, toujours avec la même générosité, l'École Martini reçut l'École de Musique et même, à un certain moment les musiciens de la Philharmonique L'Avenir Seynois qui cherchèrent, sans succès d'ailleurs, à reconstituer leur association disparue depuis la guerre.

Les vieux murs s'égayèrent un temps du son joyeux des clarinettes, pendant qu'au sous-sol retentissaient les clairons de la clique qui y faisait ses répétitions.

Les boxeurs, les gymnastes utilisèrent les installations sportives jusqu'à la limite extrême avant la destruction.

Il fallut à la concierge de l'époque beaucoup de patience.

S'il y avait moins d'enfants, qu'autrefois dans l'établissement, davantage d'adultes le fréquentaient. Malgré la réglementation d'usage des locaux, les réunions se prolongeaient parfois à des heures tardives. Des grincheux refusaient de quitter les lieux à l'heure prescrite et les algarades avec la concierge se multipliaient.

Quelques années se passèrent ainsi : Martini était toujours debout.

Les murs se délabraient. Les intempéries aidant, de larges plaques d'enduit s'effondraient de temps à autre, laissant apparaître la pierre d'origine. Les bâtiments prenaient alors peu à peu des allures de ruines.

La toiture du grand préau se gondolait et se rouillait.

Puis il fallut interdire l'accès à certaines salles dont les planchers et les plafonds devenaient branlants.

Peu à peu, la vie s'éteignit dans l'immense masure.

Plus d'enclumes qui résonnaient, plus de scies qui miaulaient, plus de cloches qui tintaient. Plus de cris, plus de rires joyeux d'enfants.

Le grand clocher, qui émergeait de cette masse lugubre de bâtiments et de constructions disparates, assisterait bientôt à la disparition de l'école de la Dîme. Il n'y serait pas insensible, car la Dîme, le presbytère, la Chapelle des pénitents blancs ne formaient qu'un seul tenant au XVIIe siècle. Déjà, en 1925, il avait vu tomber la Chapelle; maintenant, il ne pourrait pas assister imperturbable au travail impitoyable des bulldozers qui viendraient tout raser jusqu'à ses pieds.

Du côté de la cour nord de l'école, c'était un tout autre spectacle qui s'offrait aux yeux des Seynois. Les anciennes classes en bordure de la rue Martini avaient déjà été rasées. Le mur de soutènement, vestige du mur de la Dîme avait été conservé et la cour était transformée en parking en attendant l'arasement des vieux locaux.

Le lourd portail de fer scellé depuis plus d'un siècle fut enlevé de manière à faciliter l'accès de ce qui fut la cour nord.

Les automobilistes y trouvaient un refuge et même de l'ombre pendant l'été.

Les deux dernières années, on utilisa encore la Salle de Manipulations, c'est-à-dire l'ancien laboratoire que nous avions pompeusement appelé Amphithéâtre, salle construite en 1923 en bordure de la rue Jacques Laurent.

Des cours d'alphabétisation y furent donnés à des étrangers, reçus tout de même de façon décente malgré la vétusté des locaux. Les salles étaient éclairées et chauffées convenablement.

Presque tous les soirs, après la fermeture des ateliers, des usines, on voyait arriver des Africains, des Portugais, des Espagnols, des Italiens, qui venaient apprendre la langue française et des notions élémentaires de calcul que des professeurs bénévoles leur enseignaient.

L'École Martini n'était plus guère familiarisée avec l'accent de ces sortes d'élèves.

Mais peut-être les vieux murs avaient-ils gardé mémoire du nombre impressionnant d'enfants de travailleurs italiens qui arrivèrent à La Seyne vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

Dans cette période où le colonialisme en pleine expansion exigeait la construction de navires pour assurer la liaison avec l'Afrique, l'Asie, l'Océanie, nos chantiers recrutèrent des milliers d'émigrés italiens ce qui posa momentanément des problèmes racistes dans notre localité.

La population autochtone voit toujours d'un mauvais oeil s'installer sur son terroir, les gens qui viennent d'ailleurs.

On les accuse souvent de tous les malheurs et parfois même de maléfice. Les anciens disaient : « aqueli piantou que venoum mangea lou pan dei Seignen ! ». Piantou ! c'était le vocable méprisable dont on qualifiait les Italiens originaires du Piémont pour la plupart.

Fort heureusement les enfants ignoraient le racisme. Nous nous amusions indifféremment avec les jeunes Italiens et autres étrangers pendant notre enfance à La Seyne.

Oui ! L'École Martini se souvenait d'avoir accueilli des milliers d'enfants d'émigrés chassés de chez eux par la misère et la peur.

Elle les avait instruits. Elle avait concouru à en faire des citoyens français.

Sans doute se souvenait-elle aussi qu'après la première guerre mondiale, des populations entières, fuyant les massacres en Arménie, avaient été contraintes à l'exode et qu'elles avaient trouvé refuge sur nos rivages.

Comment aurait-elle oublié, aussi, qu'après la naissance du fascisme italien, de nombreux militants socialistes et communistes, et non des moindres, comme Saragat, qui deviendra Président de la République italienne, ou comme Pietro Nenni qui aura aussi une carrière politique dans son pays après la guerre, ou comme Cresci, Teply, Aschero, Dionelli, etc... trouvèrent refuge dans notre commune.

Il en alla de même après la guerre d'Espagne où de nombreux républicains espagnols, fuyant la barbarie franquiste, vinrent dans notre région pour y organiser la résistance au fascisme, avec des militants comme Santana, Martinez et bien d'autres.

Les enfants de tous ces persécutés qui ont grandi sur les bancs de notre vieille École Martini, sont nombreux à avoir fait souche à La Seyne.

Il n'est pas excessif de dire que notre vieille école de la Dîme a été le creuset où se sont réunis de nombreux descendants de peuplades issues de tout le pourtour du bassin méditerranée.

Les Seynois de naissance connaissent bien ces Arméniens, ces Grecs, ces Espagnols, ces Italiens, ces Israélites, ces Maghrébins, avec lesquels ils ont souvent noué de solides amitiés, des sentiments d'affection, donnant ainsi des exemples magnifiques de fraternité et de solidarité humaines.

Et si la vieille école existait encore, n'accueillerait-elle pas, comme le font toutes ses descendantes, les autres écoles de la ville, les petits Algériens, Tunisiens, Marocains, Sénégalais, Ivoiriens, etc. Et si elle pouvait exprimer ses sentiments, elle dirait sa joie d'entendre notre langue française dans la bouche de ces enfants venus d'un peu partout.

Oui ! notre École Martini, jusqu'à la limite de ses forces, a rendu des services considérables aux Seynois de souche ou de fraîche date, tant que ne fut pas prise la décision cruelle mais inéluctable de nos édiles d'en venir à sa démolition. Et c'est ainsi, que le mois de décembre 1976 la vit disparaître.

Disparition non sans retour, puisque les lignes suivantes en attestent, la continuité est assurée.

L'aïeule vénérable repose en paix, les générations futures sont autant de fruits qui passent la promesse des fleurs.

Une résurrection : Une autre école Martini est née

Et nous voilà revenus au point de départ de notre ouvrage.

Si grand qu'ait été le chagrin des anciens de voir disparaître les vieilles pierres, témoins de leur enfance, porteuses de souvenirs riches et émouvants, il leur restera la satisfaction d'avoir assisté à la renaissance, en 1980, d'une école dirigée par un ancien élève de la maison-mère, M. Vogin.

Faut-il évoquer un phénomène de métempsycose ? Martini est toujours présente.

Mieux ! nous avons une rue Martini, un parking Martini et une école Martini.

Espérons que les touristes et les vacanciers en mal d'exégèse, en lisant le nom de Martini, ne croiront pas à un hommage déplacé rendu pour des raisons inattendues à une certaine marque d'apéritif...

Comment le directeur d'école du XIXe siècle aurait-il pu imaginer un instant que son nom, 128 ans après sa mort, serait prononcé avec sympathie par tant d'écoliers, d'étudiants, d'enseignants, mais aussi par tant d'automobilistes heureux de trouver une place sûre au centre-ville, pour leur véhicule.

 

Mes élèves

Il m'a été difficile de conter cette longue histoire de l'École Martini sans lui donner, par moments, le tour de souvenirs personnels, surtout lorsque je parlais des années vécues dans l'établissement, entre 1920 et 1966, année de mon départ à la retraite.

Il me semble que cette évocation aurait été bien incomplète, si quelques-unes de ces lignes n'étaient consacrées à mes élèves.

J'en ai vu passer environ TROIS MILLE sur les bancs des classes où j'ai enseigné. Une bonne moitié est encore présente à mon esprit.

[Les listes complètes des élèves de toutes les classes de 6e moderne (et certaines classes de 5e ou de 4e) auxquelles Marius Autran a enseigné à l'École Martini entre 1938 et 1965 peuvent être consultées dans ce site internet (JCA)].

Comment oublier tous ceux et toutes celles qui sont aujourd'hui établis à La Seyne pour y exercer les professions les plus diverses ?

C'est avec un plaisir qui n'a en rien perdu de son acuité qu'au cours de mes rencontres en ville, dans les administrations, les écoles, les ateliers, les réunions d'associations locales, etc., nous rappelons le temps passé. Un passé déjà lointain pour certains d'entre eux aussi.

Les plus jeunes, que j'ai quittés en 1966 sont âgés aujourd'hui de 25 à 30 ans. Mais ceux que j'ai connus en 1932 ont atteint la soixantaine. Ils sont devenus des papas, des mamans et, souvent aussi, des grands-parents.

Confrontés aux problèmes de la vie courante, aux difficultés de leur profession, aux soucis d'éducation de leurs enfants, ils n'hésitent pas à me demander des conseils à moi qui, des années durant, ai répandu les préceptes de la bonne vieille morale de nos pères, avec toute la chaleur de ma conviction. Une morale que l'on n'enseigne plus aujourd'hui dans les écoles, ce qui est peut-être regrettable...

Ils m'écoutent toujours avec la même attention qu'autrefois. Ils veulent savoir mon avis sur tel ou tel événement d'actualité, sur le développement de notre ville natale, mais au cours de nos conversations, nous en revenons toujours aux souvenirs indélébiles de Martini, restés dans nos cœurs, profondément enracinés.

- Rappelez-vous, ce Garcia qui vous faisait enrager ! Et ce Rochas qui fut rossé de belle manière par le directeur devant toute la classe... Un gars robuste et brutal qui terrorisait ses camarades pendant les récréations... Et celui qui perçait les tubes à essai, au laboratoire, pour que le professeur de sciences rate ses expériences...

Et quand les élèves hauts en couleur sont passés en revue, immanquablement, ce sont les professeurs qui sont sur la sellette.

On passe au crible leur caractère, leur méthode de travail, leurs attitudes, leurs marottes, les farces dont ils ont été parfois victimes. Et l'on reparle de Pitche, de Fraise, de Bogue, autant de sobriquets qu'il y avait de professeurs, surnoms imaginés en fonction de la taille, d'un détail risible de son visage, d'un défaut de langue, etc.

Les élèves ridiculisent toujours ceux dont la clémence excessive engendre les chahuts organisés. Par contre, ils vénèrent et ils respectent toujours ceux qui ne transigèrent pas avec une discipline rigoureuse.

Il est vrai que j'ai parfois été très sévère avec certains élèves. Parvenus à leur âge d'homme, ils me remercient de ma rigueur, car ils comprennent aujourd'hui qu'elle prévenait plus de fautes qu'elle n'en réprimait.

Songeant à leurs propres enfants sur lesquels ils n'ont déjà plus l'ascendant paternel d'autrefois, ils regrettent les excès d'indulgence et cette tendance au laxisme, comme on dit aujourd'hui.

Alors ils me demandent des conseils et je leur explique les difficultés de ce métier d'enseignant qui doit consister d'abord à bien connaître le caractère des enfants.

Ils sont si divers, ces petits êtres confiés à l'éducation d'un enseignant ! Il y a ceux qui demandent toujours à répondre, il y a ceux qui ne parlent jamais.

Il y a des agités, des inquiets qu'il faut sans cesse rappeler à l'ordre. Il y a les flegmatiques, les indifférents qui ne sourient même pas quand le maître essaie par quelque plaisanterie d'exciter l'enthousiasme de la classe. Comment réussir à se faire entendre et à se faire comprendre par tous ? Comment les rendre réceptifs à nos propos ?

C'est là-dessus que se juge l'art difficile d'enseigner.

Savoir gouverner un menu peuple d'écoliers, faciliter sa compréhension par des moyens concrets, attrayants, faire admettre la nécessité de l'effort pour mieux goûter les joies de la difficulté vaincue, se faire aimer des enfants...

Comme nous le disait le Directeur de l'École normale de Draguignan, " Il faut qu'il y ait de l'aimant, dans le maître, il faut que l'enfant éprouve le besoin de se rapprocher de lui ".

Se faire aimer des enfants ne signifie pas que la bonté doive dégénérer en faiblesse, car l'excès de faiblesse finit par engendrer le mépris. L'enfant doit sentir qu'à un certain moment l'indulgence a des limites. Le maître doit savoir concilier l'indulgence et la fermeté.

Voilà la nature de nos conversations que j'aime à renouveler avec tous les anciens élèves de notre École Martini.

Par milliers, je les retrouve dans les activités de notre ville, qu'ils soient commerçants, artisans ou employés. C'est par centaines que je les rencontre à la sortie du chantier naval.

Il y a aussi ceux qui firent carrière dans le spectacle, chanteurs, musiciens, comédiens et ceux qui ont à leur tour, choisi le métier d'enseignant.

Il m'arrive aussi de rencontrer de loin en loin ceux qui ont quitté La Seyne, mais qui généralement cherchent à y revenir.

Oui ! à de rares exceptions près, tous ont pris une bonne voie, celle du travail, de l'honnêteté et du devoir.

Je ne manquerai pas d'évoquer aussi ceux qui nous laissent le souvenir ému des disparus prématurément. Les brutalités de la vie, la maladie, les guerres, ont éprouvé bien des familles seynoises dont les enfants ont été les victimes innocentes de tous ces fléaux.

Hommage leur soit rendu, à mes braves petits que je vis sur les bancs de l'école, dans leur prime jeunesse, confiants dans l'avenir, désireux de mordre dans la vie et que le destin arracha à l'affection des leurs.

 

Des simples gens à ne pas oublier

En vous racontant la longue histoire de notre École Martini, j'ai évoqué pour vous les aspects les plus divers de son fonctionnement : conditions matérielles, travail des enseignants, méthodes pédagogiques, comportement des élèves, résultats obtenus, luttes, etc.

Une large place a été faite aux directeurs, aux professeurs, aux institutrices et aux instituteurs, car leur mérite fut grand pour avoir travaillé dans des conditions souvent très difficiles.

Mais on ne rend pas compte totalement de la vie de l'école, si on se borne à évoquer la seule vie des maîtres et des élèves.

Il aurait été profondément injuste de ne chanter que les louanges de ceux ou de celles qui eurent la noble tâche de dispenser le savoir.

Celles dont il est maintenant question avaient la charge d'assurer la propreté des classes, du mobilier scolaire, des carreaux vitrés, des tableaux noirs, de la cour, des sanitaires, etc., avec des moyens plutôt rudimentaires.

Comment ne pas se souvenir de ce personnel de service composé de centaines de femmes qui travaillèrent, elles aussi, dans des conditions extrêmement pénibles et dont l'histoire, souvent, mais non nos souvenirs, ne retiendra pas le nom ?

Au risque d'être taxé de misérabilisme, souvenons-nous des matinées glacées d'hiver où on les voyait monter dans les étages les seaux de bois, de charbon, s'affairer autour des poêles en fonte dont le tirage laissait parfois à désirer. C'est elles qui, depuis très tôt le matin, rinçaient des serpillières à l'eau glacée, de leurs doigts gourds et rougis.

Après la classe, les corvées reprenaient. Il fallait déplacer les bancs, tâche souvent malaisée, quand on pense à l'époque où ils étaient conçus pour recevoir quatre ou six élèves. Puis, elles balayaient, quelquefois avec de la sciure humide, elle transportaient les ordures vers la poubelle centrale de la cour et, une fois la classe propre, elles refaisaient les travées rectilignes.

Ah ! ces bancs dont l'alignement était parfois si mal reconstitué, de combien d'algarades ne furent-ils pas responsables, entre femmes de service et enseignants !

La concierge, généralement responsable du personnel de service, avait bien des soucis. Depuis l'ouverture des locaux qu'elle assurait le matin de bonne heure, jusqu'à l'heure tardive où ils étaient évacués, après l'étude du soir, après les nettoyages, il lui fallait bien vérifier partout si les bâtiments étaient convenablement verrouillés, si les éclairages avaient été éteints, si la propreté et l'ordre étaient assurés partout. À ce moment-là, les clefs de toutes les classes et de tous les ateliers étaient accrochées au grand tableau de la loge.

Elle avait aussi la charge de réceptionner le courrier, les colis, les marchandises destinées à la cantine dont elle assura longtemps la gestion.

Comme il n'y eut jamais à l'École Martini, ni infirmière, ni assistante sanitaire, c'est la concierge qui donnait les premiers soins en cas d'urgence : pansements sommaires aux accidentés de la cour et des ateliers, aspirines pour les migraineux, infusions ou tisanes pour les digestions laborieuses.

Et dans les dernières années, quand l'administration décida que la concierge actionnerait la sirène - car la vieille cloche avait disparu - ce fut un véritable esclavage. Ce n'était plus seulement les entrées et les sorties, mais aussi les récréations et les changements d'heures, qu'il fallait signaler.

La pauvre femme fut alors contrainte de faire son marché de très bonne heure et trouver en même temps quelqu'un qui la remplace pendant son absence.

Malgré tous les désagréments qu'elles connurent, ces honorables personnes que furent les concierges de Martini ont toujours accueilli les uns et les autres avec la même gentillesse.

Qu'un hommage leur soit ici rendu pour avoir contribué indéfectiblement à la bonne marche de l'établissement.

Les anciens élèves se souviennent certainement de ces employées communales qui s'acquittèrent des tâches difficiles de la conciergerie pendant les cinquante dernières années. Sans pouvoir les nommer toutes, nous pensons surtout à Mmes Blanc, Broquier, Grimaud, Fiéroni, dont le nom restera attaché à l'institution qu'elles servirent avec une fidélité et un dévouement dignes d'éloges.



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