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du Tome IV
Marius AUTRAN
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Images de la vie seynoise d'antan - Tome IV (1992)
Monsieur Dutasta et la croix
(Texte intégral du chapitre)

 

 Monsieur Dutasta et la croix

On sait bien que l'entente parfaite entre les élus municipaux et leurs administrés n'existe guère. Il est rare qu'un maire fasse l'unanimité de ses concitoyens qu'il s'agisse d'une grande ville où les courants politiques, idéologiques, économiques ou religieux s'opposent parfois avec violence, ou même d'un village où normalement l'intimité et la convivialité devraient régner entre les habitants.

Dans la vie associative complexe apparaissent souvent des luttes d'intérêt, des ambitions, des jalousies qui creusent parfois des fossés profonds bien nuisibles à la collectivité.

L'Histoire de La Seynoise, parue en 1984, a montré par un exemple manifeste les querelles qui surgirent en 1896 entre la Philharmonique et le maire François Bernard et dont les prolongements prirent un aspect dramatique pendant quatre ans où l'on vit la moitié de la population seynoise dressée contre l'autre moitié dans des situations grotesques et même rocambolesques qui ne pouvaient guère grandir le prestige de notre cité.

Le récit qui va suivre est celui d'un conflit toulonnais qui opposa les catholiques de la ville et ses faubourgs au Maire Henri Dutasta, libre-penseur et franc-maçon, conflit qui se déroula entre 1883 et 1889 et dont les ressentiments ne sont peut-être pas effacés tout à fait aujourd'hui.

Pourquoi direz-vous avoir inclus dans les Images de la vie seynoise d'antan un récit qui concerne surtout des Toulonnais ? Tout simplement parce que le point de départ se trouve précisément en territoire seynois au quartier Berthe dans la propriété de Monsieur Costel, Directeur de La Sentinelle du Midi, organe quotidien de la catholicité régionale. Il faut préciser également que de nombreux Seynois furent mêlés à cette querelle qui prit surtout un caractère idéologique et génératrice de véhémences, de passions ô combien nuisibles à la vie toulonnaise.

La propriété de Monsieur Costel était sise dans la zone urbaine prioritaire sur l'emplacement du grand ensemble immobilier nommé le Germinal. Il l'avait appelée La Berthe en souvenir de cette vieille famille seynoise dont le quartier portait le nom. En 1972, la maison de maître fut détruite. Avant cette date, elle fut habitée par Mademoiselle Costel qui fut Présidente de la Croix-Rouge et collaboratrice de Madame Poilroux dont le mari avocat seynois fut propriétaire de la Commandante, domaine qui disparut dans les années soixante pour faire place à un ensemble immobilier très important auquel est adjoint celui du Bercail, le tout représentant plusieurs centaines de logements dans le quartier Chateaubanne.

Les causes du conflit dont seront développés ici les tenants et les aboutissants, il faut les situer d'abord dans le contexte historique de la fin du XIXe siècle.

Après l'effondrement de l'Empire napoléonien, l'idéal républicain s'affirme ; l'aspiration des Français à la Démocratie se développe avec impétuosité. Le peuple souffre terriblement. Les conditions de vie des travailleurs sont dramatiques. Ils s'organisent en syndicats ; ils exigent l'instruction publique ; ils luttent pour plus de justice, de liberté, d'égalité. Ils mènent avec Jaurès à leur tête, le combat pour la paix entre les peuples, ils dénoncent les profiteurs des guerres coloniales. L'idée du socialisme prend corps. L'école laïque s'impose par les lois de 1881-1882-1886 qui instituent l'obligation et la gratuité de l'Enseignement.

Les cléricaux fulminent de voir s'échapper progressivement leur influence sur la jeunesse.

Le parti radical tout puissant gouverne la France. Il prend des mesures antireligieuses, supprime les congrégations, interdit des processions...

On s'achemine progressivement vers les lois de séparation de l'Église et de l'État.

Dans notre département, Clemenceau mène une campagne acharnée contre les cléricaux. Il pousse à la création des associations de la Libre-pensée et de la Franc-maçonnerie.

C'est le cas à Toulon et à La Seyne - on entend parler de loges maçonniques appelées : La Réunion, Les amis devenus frères, L'école de la sagesse, Le triomphe de la Concorde, etc.

Le maire Dutasta est adhérent au Parti radical, à la Libre-pensée et à la Franc-maçonnerie.

Dès le début de ses fonctions municipales, il eut à plusieurs reprises bien des lances brisées avec ses adversaires cléricaux, rédacteurs de La Sentinelle du Midi, journal catholique de Toulon dont nous parlions au début du texte. Mais à partir de 1883, les hostilités allaient prendre un caractère d'une violence extrême. Avant de montrer avec le maximum de précisions la cause des discordes profondes qui opposèrent les toulonnais, faisons d'abord la connaissance du Maire Dutasta qui n'était pas d'origine toulonnaise mais sut s'imposer par sa forte personnalité.

 

Qui était Henri Dutasta ?

C'est à Bordeaux, où il naquit le 11 octobre 1843, qu'Henri Dutasta commença ses premières études. Il montrait déjà des velléités d'indépendance, mais aussi une intelligence rare qui lui fit pardonner par ses professeurs bien des incartades.

Élève à l'une des plus hautes écoles de Paris, il y prépara son professorat. Déjà il écrivait des articles de critique et de philosophie pour la Presse scientifique des deux mondes. Un goût très vif le porta vers l'étude des langues : italien, espagnol, arabe...

Au sortir de l'École Normale Supérieure, Dutasta fut nommé professeur de philosophie au Lycée de Cahors et deux ans plus tard au Lycée de Toulon. Il ne cachait pas ses idées libérales, donnait des conférences au nom de la Ligue de l'Enseignement.

En 1869, un camarade influent lui proposa une belle position dans la presse gouvernementale. Il la refusa.

Le ministre de l'Instruction publique de l'époque tenta de le dissuader d'entrer au Conseil Municipal de Toulon. Il brandit la menace d'un déplacement d'office. Rien ne put fléchir sa détermination. Il reçut l'ordre de se rendre à Rodez ; il refusa de partir. Alors le Recteur de l'Université le mit en disponibilité.

Il prit alors le parti de donner des leçons particulières pour vivre.

En 1871, il entra au Conseil Municipal. Pendant dix-sept ans, entre 1871 et 1888, il administrera la ville de Toulon soit comme Conseiller Municipal, soit comme Maire en tenant haut et ferme le drapeau de la démocratie.

Il fut élu conseiller général et siégea à l'Assemblée départementale pendant huit ans.

Ses camarades l'avaient désigné pour la candidature à la députation, mais il refusa.

Son oeuvre au plan municipal a été prodigieuse dans les domaines de l'urbanisme, de l'hygiène, de l'enseignement, des transports. Le Musée-bibliothèque, l'École Rouvière, datent de son passage aux affaires publiques.

Parallèlement à ses activités municipales, il fit du journalisme. Il écrivit dans L'Égalité, puis à la Jeune République et devint rédacteur en chef du Petit Var.

Durant ses rares loisirs, il eut deux passions : la campagne et la pêche qu'il pratiquait vers le Cap Brun. Il fut marié deux fois. De sa première épouse, il eut un fils, brillant élève au Lycée Charlemagne à Paris en 1887. Il eut plusieurs enfants de sa deuxième épouse dont un seul a survécu dans cette même période.

Voilà donc tracée à grands traits une biographie qui mériterait tout un volume de commentaires sur sa vie et ses activités fécondes, sur ses qualités de lutteur infatigable, d'administrateur émérite et son dévouement illimité à la cause républicaine.

 

Une mesure vexatoire

Le point de départ du conflit entre la Municipalité présidée par M. Dutasta et les catholiques de Toulon fut le retrait de l'allée centrale du cimetière d'une imposante croix de bois, symbole de l'espérance et du salut pour les chrétiens, décision prise le 30 juin 1883. Le 2 juillet La Sentinelle du Midi réagissait sur un ton à la fois incisif et ironique. Voici quelques extraits de l'article consacré à la décision municipale.

" Un fleuron manquait à la couronne du citoyen Dutasta, Maire de Toulon : la laïcisation du cimetière.

... Après avoir supprimé les processions de la Fête-Dieu, celles au champ du repos le 1er novembre, M. Dutasta vient de commettre le plus odieux sacrilège, suprême outrage aux sentiments chrétiens de toute une population...

... Sur son ordre, la grande croix qui s'élevait au milieu de notre cimetière, à l'ombre de laquelle reposaient nos morts bien aimés, a été abattue hier samedi 30 juin, sous le prétexte hypocrite qu'elle était vermoulue ".

Cet article se terminait par un appel à la protestation de tous les chrétiens contre la décision municipale.

Dans les jours qui suivirent, La Sentinelle du Midi lança une véritable campagne de dénigrement contre la municipalité et surtout le Maire Dutasta. Elle annonça à grands fracas qu'une souscription serait ouverte pour remplacer la croix.

Durant la séance du 9 juillet, le Conseil Municipal enregistra le texte d'une lettre de Monseigneur Tortel, nom d'une famille dont on connaît bien les origines seynoises, demandant instamment le rétablissement de la croix au cimetière.

En réponse à l'archiprêtre, curé de Sainte-Marie, le Conseil décida à l'unanimité moins une voix, qu'il n'y avait pas lieu de voter un crédit pour le rétablissement de cette croix.

Signalons au passage qu'elle avait été entreposée dans la cathédrale Sainte-Marie et son enlèvement pleinement approuvé par les délégués de dix cercles républicains - radicaux de la ville et des faubourgs - qui avaient également souhaité qu'elle ne soit pas rétablie mais remplacée par une fontaine, ce qui fut fait par la suite.

Par surcroît, les cercles républicains demandaient qu'aucune concession de terrain ne soit accordée aux protestataires pour le rétablissement de la croix.

Les polémiques s'envenimaient chaque jour, les uns appelant la population à verser à la souscription ouverte depuis plusieurs mois, les autres la dissuadant de le faire.

Au mois de novembre, le montant s'élevait à 1 447,35 F, somme insuffisante car le double était nécessaire.

De nouveau, les catholiques toulonnais allaient faire appel à la générosité publique.

Le 8 décembre 1883, Monsieur Costel, Directeur de la Sentinelle du Midi écrivit à Monsieur le Maire pour lui demander si la ville pouvait prendre à sa charge le transport de la nouvelle croix à l'emplacement primitif ou au moins que lui, Émile Costel, soit autorisé à le faire.

 

Le refus de Dutasta

La réponse du Maire de Toulon ne se fit pas attendre. Le 10 décembre, il adressait à Monsieur Costel, une longue lettre dont le contenu peut peut-être résumé en ces termes :

- " Si la croix a été retirée c'est que le Directeur des travaux m'a signalé qu'elle était vermoulue. Si la violence du vent avait précipité la croix sur la tête de quelqu'un, vous m'accuseriez certainement d'une cruelle imprévoyance.

- Si l'autorité publique a le devoir de faire respecter tous les emblèmes religieux que les particuliers jugent convenables de placer sur leurs tombeaux, elle sortirait de son rôle et se départirait de la neutralité protectrice qui est la garantie même de la liberté de conscience en affectant officiellement une préférence pour tel ou tel culte et en érigeant sur le sol municipal, des symboles destinés à proclamer la supériorité d'une religion sur une autre.

- Autrefois, chaque culte pouvait avoir sa distinction, aujourd'hui la loi est changée et elle a rendu le champ de repos véritablement commun.

- Dans ces conditions, il serait inconvenant, irrespectueux, illégal de placer sous la domination d'un emblème religieux unique le lieu où viennent reposer ensemble catholiques, protestants, juifs et libres-penseurs.

- Tant que l'ancienne croix est restée solide, l'Administration s'est abstenue d'y toucher, bien que la loi fut votée depuis deux ans. Mais cette croix étant d'elle-même tombée en ruines, il n'y a pas lieu, dans les circonstances présentes d'en ériger une nouvelle.

- Vous avez envenimé la question de la croix de telle façon que son rétablissement prendrait le caractère d'une manifestation politique autant que religieuse et le cimetière est un lieu mal choisi pour manifester. Laissons donc les morts à leur repos, à la piété de leurs parents. Laissons à chacun la liberté de placer sur les tombes les emblèmes religieux qu'il désire. Cette liberté-là est sacrée ".

Dans la conclusion, M. Dutasta indique qu'une fontaine a été édifiée à l'emplacement de la croix, cette fontaine réclamée depuis longtemps est bien utile pour l'entretien des fleurs.

Il ajoute qu'il ne peut se charger du transport d'une nouvelle croix ni d'autoriser quiconque à le faire. Si ma décision vous paraît constituer un abus de pouvoir, adressez-vous à l'autorité supérieure.

Veuillez agréer, etc.

On remarquera que M. Dutasta ne manquait pas d'arguments, mais sa lettre ne put convaincre le rédacteur de La Sentinelle du Midi qui réagit le 13 décembre en parlant d'atteinte à la liberté, de la tyrannie républicaine, de despotisme antireligieux.

... Dieu vous jugera demain...

Monsieur Costel indiqua dans la conclusion que la lutte allait continuer et que la tyrannie n'aurait qu'un temps.

Le temps passa. Nous voici au 6 mars 1886 et la polémique continue. La souscription n'a pas atteint les 3.000 francs nécessaires pour l'érection d'une nouvelle croix. Le journal La Croix se lamente, mais annonce que l'argent récolté sera utilisé et que la croix nouvelle sera élevée sur un terrain privé à la limite du cimetière.

À l'article du 6 mars, il fut répondu dans le Petit Var par des sarcasmes :

" On croyait, chez les catholiques toulonnais, que les souscripteurs allaient affluer. Hélas ! Hélas ! Si les chrétiens ont en paroles la foi ardente, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de délier les cordons de la bourse et plus loin, ces lignes qui firent sursauter M. Costel ".

" Même pour faire une croix à jour, une croix laissant filtrer des courants d'air qui n'auraient pas manqué de glacer les chairs divines du Christ, on n'a pu réunir la somme nécessaire. Qu'eut-ce été si on avait fait une croix massive ? "

Dans la sévère conclusion de l'article, il est proposé à M. Costel d'utiliser l'argent de la souscription pour acheter un champ et s'y pendre haut et court, pour avoir trahi les intérêts du Christ, comme le fit Judas Iscariote.

Bien évidemment, la polémique relancée sur ce ton allait rallumer les rancoeurs et même la haine des catholiques toulonnais qui ne pouvaient tolérer les blasphèmes du Maire de Toulon.

 

Que faire ?

Monsieur Costel se démena pour trouver un terrain attenant au cimetière où la croix pourrait être érigée et jouer tout de même son rôle protecteur sur toutes les tombes. La souscription ne pouvant à la fois suffire à payer la croix et le terrain, les catholiques toulonnais se tournèrent vers Monseigneur Alexis Tortel, chanoine, archiprêtre ; lequel s'aboucha avec un nommé Veissière, propriétaire d'un terrain qui longeait le mur nord du cimetière.

Les pourparlers furent laborieux, mais au moment où l'accord allait se conclure entre vendeurs et acheteurs une indiscrétion parvint à la Mairie de Toulon.

Sans retard, des membres de la Libre-pensée intervinrent auprès du vendeur pour lui dire qu'ils seraient acquéreurs du terrain en promettant d'en doubler le prix demandé par lui aux premiers acheteurs c'est-à-dire aux représentants des catholiques toulonnais.

La manoeuvre sautait aux yeux : il s'agissait d'empêcher la réalisation de leurs projets. Les libres-penseurs ne voulaient voir à aucun prix s'ériger la croix à côté du cimetière.

Les négociations furent retardées et finalement grâce à la générosité de Monseigneur Tortel, M. Costel et ses amis achetèrent 103 mètres carrés pour la somme de 1.000 F. La manoeuvre des libres-penseurs avait échoué.

 

Érection et bénédiction de la croix

Le 8 avril 1887, jour du Vendredi Saint, la croix fut érigée et un procès-verbal d'érection et de bénédiction fut établi et signé par de nombreuses personnalités de haut rang dont quelques seynoises, comme M. Poilroux, avocat, le Docteur Jaubert, M. Rebufat, M. Eydoux, professeur de mathématiques à l'Institution Sainte-Marie. En tête figuraient les noms de Monseigneur Tortel, d'Émile Costel, Directeur de la Sentinelle du Midi, Raimbert constructeur de la croix.

Du procès-verbal de l'érection voici un extrait :

" La France gémit encore depuis 16 ans sous le régime d'hommes ennemis de la croix qui s'efforcent de détruire la religion et qu'Henri Dutasta, par l'ordre duquel la croix a été enlevée du cimetière, est encore Maire de cette ville de Toulon ; afin de réparer l'injure sacrilège faite à la Sainte-Croix et à notre divin sauveur, et aussi pour ramener la piété envers les morts, celle croix de fer acquise par les offrandes des catholiques a été érigée par les soins d'hommes distingués qui n'ont cessé de combattre pour la cause du Christ et surtout par le zèle de M. Costel qui, ayant mis en avant cette entreprise, l'a poursuivie avec persévérance à l'aide de braves ouvriers MM. Raimbert, forgeron et Imbert, maçon, elle a été le même jour bénite par nous, soussignés, Curé de Sainte-Marie, chanoine, archiprêtre, camérier de S.S. Léon XIII en présence du clergé et d'un peuple nombreux, applaudissant à cet acte et en rendant grâces à Dieu ".

En foi de quoi nous avons signé ce procès-verbal avec les hommes distingués soit du clergé, soit des rangs des laïques.

Monseigneur Tortel - Eydoux, professeur - Costel - Raimbert - Belcastel, avocat - Cartier, inspecteur de la marine - Teissier, capitaine de frégate - Vincent, inspecteur des forêts - Cazals, journaliste - Venel, avocat - Daumas, vicaire - Pelabon, poète - Poilroux, avocat - Daniel, abbé - Imbert père et fils - Toche, abbé Seradel - Brémond, propriétaire.

LA NOUVELLE CROIX
 
Dimensions
 
Hauteur : 11,45 m
Longueur des bras : 5,10 m
Poids : 2370 kg

Après l'érection de la croix

Quand la croix fut plantée, les entrepreneurs chargés des travaux creusèrent à ses pieds une fosse de 80 centimètres de profondeur pour y ensevelir un coffre en plomb contenant divers documents :

- une copie en latin du procès-verbal d'érection sur papier parchemin,

- les noms des entrepreneurs, serruriers, ouvriers maçons ayant édifié et scellé la croix,

- des numéros de La Sentinelle du Midi du 13 juillet 1876, rendant compte de l'arrivée à Toulon de Monseigneur Terris, nouvel évêque de Fréjus et un numéro du 8 octobre 1886 rendant compte de l'arrivée de Monseigneur Oury, successeur de Monseigneur Terris.

- Des bouquets de pensées et de roses.

- Des enveloppes contenant des manuscrits d'Émile Costel :

Mon Dieu ! Ayez pitié de nous...
Ayez pitié de nos chers enfants
Ayez pitié de notre pauvre France égarée
... que votre volonté soit faite
... que Dieu protège notre ville de Toulon, etc. etc.

Il serait bien long de reproduire ici les textes de tous les remerciements et de toutes les suppliques adressées à Dieu.

Malgré les obstacles dressés contre leurs projets, les catholiques avaient triomphé. Certes la croix n'était pas placée à l'endroit où ils l'auraient souhaité, mais ils n'excluaient pas dans leurs publications l'espoir de la revoir un jour au coeur du cimetière dont la municipalité l'avaient retirée.

La bataille n'était pas terminée. Le Maire Dutasta et son conseil municipal profondément ulcérés par La Sentinelle du Midi qui chantait victoire, allaient réagir d'une curieuse manière.

Le 6 juin 1887, le Petit Var rendait compte de la séance du Conseil Municipal dont voici un extrait :

" Monsieur Guinard, Président de la Libre-pensée proteste au nom de la liberté de conscience contre l'érection de la croix du cimetière et demande à l'Administration d'en masquer la vue ".

Monsieur Maria prend la défense du symbole catholique. Ce à quoi le Maire répond :

" Le symbole dont il s'agit n'est pas un signe de fraternité mais bien un signe de domination, pas une manifestation de ceux qui croient, mais de ceux qui font de la religion un instrument politique ".

Au cours d'une autre séance du Conseil Municipal, la discussion prit une tournure vraiment trop véhémente. En parlant du Christ un intervenant déclara " Il ne lui a manqué que l'échafaud ". On imagine l'effet produit sur les croyants toulonnais.

En conclusion de ce débat, le Maire proposa ce jour-là d'élever devant la croix une colonne où seraient inscrits le nom de tous les hommes illustres morts à Toulon.

 

La main de Dieu

Après le feu roulant des algarades municipales, huit mois s'étaient à peine écoulés que, suivant l'expression des chrétiens toulonnais, la main de Dieu allait s'appesantir cruellement sur M. Dutasta qui fut frappé de folie. Cette nouvelle sensationnelle fut annoncée à la population dans La Sentinelle du Midi du 12 février 1888.

En fait, le Maire de Toulon, en déplacement à Paris où il devait rencontrer M. Clemenceau, fut frappé d'une attaque partielle.

Ses amis firent savoir aux toulonnais qu'à la suite d'une forte fatigue intellectuelle, M. Dutasta se reposait dans la banlieue parisienne dans une maison de santé de Suresnes. Puis les nouvelles se firent plus rassurantes.

Au fil des jours, les communiqués de presse se succédaient. La Sentinelle du Midi n'informait pas la population de la même manière que L'Avant-garde journal radical, ou Le Petit Var journal républicain. Ces derniers apportaient chaque jour des nouvelles apaisantes : " Monsieur Dutasta n'a eu ni méningite, ni paralysie, mais seulement une fièvre, conséquence de ses longues fatigues, avec un délire passager qui a maintenant disparu... Monsieur Dutasta est levé, se promène dans son jardin... Il rentrera à Toulon très bientôt ".

Ses adversaires répondaient des nouvelles bien différentes. Monsieur Dutasta est dans un état d'idiotisme complet... Ils cachaient mal leur satisfaction de voir le maire terrassé par la maladie.

Quelques semaines plus tard, heureux de voir que la main de Dieu poursuivait son oeuvre, ils annonçaient que les deux conseillers municipaux MM. Guiol et Ambard qui avaient assisté avec M. Dutasta au renversement de la croix venaient de mourir, l'un frappé d'une attaque d'apoplexie et l'autre atteint de folie.

L'absence de M. Dutasta ne mit pas fin aux querelles, aux campagnes de presse venimeuses. On se souvient qu'avant sa maladie, le Maire avait proposé pour donner satisfaction au Président de la Libre-pensée de masquer la vue de la croix par une construction importante qui porterait le nom de tous les personnages illustres morts à Toulon. Les crédits faisaient-ils défaut pour la mise en, place de ce monument ?

Les élus adoptèrent une solution plus rapide et surtout moins coûteuse.

Nous voici en Avril 1889 : le Conseil municipal, présidé par M. Fouroux, fait planter un cyprès gigantesque pour masquer la vue de la croix.

Le journal La Croix du Sud révéla par la suite que le cyprès mourut et qu'un eucalyptus subit le même sort. Sans doute la main de Dieu avait poursuivi son oeuvre.

Ces faits pour les moins surprenants firent l'objet de commentaires ironiques de la part des amis de Monsieur Costel qui reçut un courrier de M. Félix Julien dont voici un extrait :

" On sait le bon effet produit par la croix monumentale qui termine et domine de ses rayons dorés l'avenue principale de notre cimetière ".

Ne serait-ce qu'au point de vue de l'art cet heureux résultat n'est plus à discuter. Cette croix est plantée en dehors de l'enceinte dans une propriété privée, dans l'axe de la grande porte d'entrée. Elle est en fer. Comme la tour Eiffel elle peut, autant qu'on le voudra, s'élever dans les airs. Elle remplace avantageusement la vieille croix en bois qui n'était pas centrale et que les sectaires de notre commune ont au nom de la liberté proscrite de ce dernier asile du repos et de la prière.

Constatant l'échec de leur mesure impie, un membre du Conseil proposa de masquer cette nouvelle croix en élevant un mur devant elle. Il est fâcheux que ce projet n'ait pas reçu un commencement d'exécution. Il nous aurait fait voir jusqu'où peut aller la folie doublée de fanatisme.

Notre conseil d'aujourd'hui mieux inspiré n'a point voulu mettre de masque devant la croix. Au contraire. Au lieu d'un mur, il vient d'y planter un cyprès étayé par quatre pieux en bois. Vivra-t-il ? Résistera-t-il aux ardeurs de l'été ? En tous cas, il ne peut prétendre s'élever au-dessus des autres cyprès de notre cimetière.

Quoi qu'il en soit, s'il n'avait l'inconvénient de cacher le beau tombeau du Colonel Dantan, il a du moins l'avantage de servir de piédestal à la croix. Il donne en outre du relief à la fontaine qui coule devant lui. Bref, fontaine et cyprès font bien dans le tableau, tant il est vrai que, souvent les plus mauvais desseins des hommes servent à la gloire de Dieu. La fontaine Dutasta et le cyprès Fouroux en sont la preuve. Ne semblent-ils pas dire avec le psalmiste : " Benedicite fontes Domino, benedicite, germinantia in terra Domino (*) ".

Toulon le 14 mai 1889.

(*) Consacrez les fontaines du Seigneur, consacrez ce qui germe dans la terre du Seigneur.

 

La mort de Dutasta

La maladie du Maire de Toulon dura près de dix-huit mois et, malgré les soins les plus attentifs des meilleurs spécialistes des maladies cérébrales, il succomba le 14 juillet 1889 à l'âge de 46 ans, le jour anniversaire du centenaire de la Révolution.

Une Révolution dont il appliqua fidèlement les principes soit comme professeur libéral, soit comme journaliste épris de justice, soit comme administrateur intègre.

Le Petit Var dont il fut le Directeur écrivait le lendemain de sa mort :

" C'est un grand honnête homme qui s'en va " pendant que La Sentinelle du Midi de M. Costel reprenait en deuxième page le même titre mais avec des guillemets et un grand point d'exclamation ! Ce qui signifiait qu'il ne fallait pas s'attendre à des éloges très appuyés de Monsieur Dutasta de la part du journal de la catholicité toulonnaise.

Mais parlons d'abord de l'immense tristesse qui régnait parmi les nombreux amis du Maire de Toulon, les élus locaux, les administrateurs, les membres du Parti radical, de la Libre-pensée et même des élus d'envergure nationale comme Georges Clemenceau dont nous reproduisons intégralement un article paru dans le Petit Var du 15 juillet, un texte concis qui retrace à la fois la carrière de l'universitaire brillant, de l'administrateur intègre et ses grandes qualités de réalisateur.

" Nous avons le bien profond regret d'apprendre la mort d'Henri Dutasta, ancien Maire de Toulon. Cette mort est une perte immense pour la Démocratie radicale du Var, au premier rang de laquelle Dutasta a combattu pendant près de vingt ans.

Sorti de l'École Normale Supérieure, notre ami entra au Lycée de Toulon pour y occuper la chaire de philosophie. Le zèle et la grande érudition du jeune professeur firent bientôt remarquer que sa carrière universitaire s'annonçait brillante ; mais son esprit libéral et ses convictions républicaines le poussaient vers la politique.

Il abandonna sa chaire de philosophie pour s'y consacrer tout entier. Nommé d'abord conseiller général d'un des plus importants cantons du Var, M. Dutasta fut aussi conseiller municipal de Toulon, puis maire de cette ville qu'il administra pendant plus de dix années.

Lutteur infatigable, administrateur émérite, et surtout républicain éprouvé, ce laps de temps lui suffit pour transformer l'aspect de la cité toulonnaise.

En dépit des entraves que lui créaient les administrations routinières de la Marine et du génie militaire, Dutasta a assaini Toulon dont l'insalubrité avait été cruellement démontrée par les deux épidémies cholériques et dont on a conservé le souvenir.

Il l'a dotée d'édifices superbes, tels que l'École Rouvière et le Musée ; il l'a agrandie en perçant de nouvelles voies, en construisant de nouveaux boulevards ; il en a changé l'aspect ; en un mot, il en a fait une ville toute nouvelle.

Nous venons de parler incidemment des épidémies cholériques qui désolèrent Toulon en 1884 et 1885.

Rappelons à ce sujet que le dévouement et le courage admirables, dont notre ami fit preuve dans ces circonstances, lui valurent la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur.

Indépendamment de ses travaux d'administrateur, Dutasta ne cessait de lutter avec acharnement pour la cause républicaine et démocratique à laquelle il s'était dévoué.

Nous nous associons de grand coeur à la douleur de sa veuve et de ses fils auxquels nous envoyons l'expression de nos plus sympathiques condoléances ".

 

Le langage des adversaires

Dans le camp des adversaires de Dutasta, surtout chez les cléricaux, il fut rendu compte de sa mort en ces termes :

" Il y a plus de dix-huit mois, le 11 février 1888, un homme qui bravait la religion, qui la persécutait même, fut subitement frappé d'une de ces maladies qui, séparant l'âme du corps avant l'heure suprême, nous montrent combien notre enveloppe mortelle est fragile, faible et même repoussante... ".

" On n'osa plus montrer ce malheureux car c'était, dit-on, spectacle navrant de voir un être que Dieu avait doué d'une intelligence supérieure se comportant comme une bête : mangeant, buvant, marchant ; c'est tout ce qu'il pouvait faire... La mort s'approchait ".

" ... Pour nous, cette fin terrible contient un enseignement qui ne doit pas passer inaperçu. C'est un châtiment. C'est la justice de Dieu se montrant même en ce monde aux plus incrédules ".

" ... Puissent ceux qui, par bravade, font gras le Vendredi Saint, savoir en profiter pendant qu'ils le peuvent encore. Sa mort ne nous inspire qu'un sentiment de pitié ".

Et l'auteur de l'article de regretter que l'on ait fait à Dutasta de grandioses funérailles... aux frais des contribuables. Ses réalisations sont présentes sous un aspect catastrophique, parfaitement injustifié d'ailleurs.

Dans ses actes, dit l'auteur, nous ne trouvons rien qui puisse exciter nos sympathies et nos regrets, rien qui nous permette de rendre hommage à sa mémoire.

Et de rappeler la suppression des processions (ordre national), l'enlèvement de la croix, les mesures de protection contre le choléra de 1884 jugées insuffisantes, les odeurs pestilentielles des tonneaux de vidange appelés torpilleurs, les dilapidations, les scandales...

Il aurait ruiné la ville de fond en comble si la main de Dieu n'était venue l'arrêter à temps.

 

Les obsèques de Dutasta

Elles furent grandioses et le Petit Var en rendit compte sur plusieurs pages. Jamais cérémonie ne fut plus magnifique. La dépouille du défunt fut transportée du Mourillon où il demeurait jusqu'au Musée-Bibliothèque, oeuvre à laquelle il s'était attachée particulièrement. Un catafalque érigé pompeusement vit défiler des milliers d'habitants de Toulon.

Aux obsèques civiles, la foule s'écoula en un immense cortège où l'on vit défiler des dizaines d'associations porteuses de leurs insignes, de leurs drapeaux. Couronnes énormes, palmes reluisantes, poêles.

Il serait bien long d'énumérer les personnalités du monde politique venues rendre un hommage à la stature de l'administrateur, du militant républicain, du démocrate que fut Dutasta.

Des marches funèbres aux accents poignants retentirent dans les artères principales de la ville jouées par les musiques locales, l'orphéon Piffard, etc.

Au cimetière, de nombreux discours retracèrent la carrière fulgurante de Dutasta : son oeuvre, ses mérites, son idéal républicain. Cinq personnalités se succédèrent avant la descente au tombeau : le Président de la Libre-pensée, le Directeur du Var Républicain, le Rédacteur en chef du Petit Var, le nouveau Maire de Toulon, M. Fouroux, le vénérable de la loge maçonnique.

Dans leurs discours, certains ne manquèrent pas d'apostropher les cléricaux dont la littérature n'était que phrases de haine et de vengeance. Tous leurs propos venimeux n'étaient pas dignes des vrais chrétiens. Le Petit Var usa même de cette expression la bave des cafards.

Dutasta disparu, les cléricaux n'allaient pas pour autant cesser ou même édulcorer leurs invectives à la nouvelle direction municipale. Les bordées d'injures et d'outrages continuèrent d'alimenter les colonnes de leur presse.

Faisant parler les morts du cimetière, le poète Pelabon composa le sonnet suivant :

 

Les morts du cimetière de Toulon (sur Dutasta)

Il est là parmi nous celui qui sans pudeur
Fit enlever la croix ! Ce signe vénérable
Qui veillait sur nos corps dans le lieu respectable
Où règnent le silence et la vive douleur.
 
Quel accueil doit-on faire à ce libre-penseur
Dont la main sacrilège et l'action coupable
Voulurent nous montrer un tableau lamentable
Manifestant au jour son infâme couleur.
 
Si les vivants t'ont fait de belles funérailles
Ainsi qu'on en accorde au vainqueur des batailles
Entouré de drapeaux, hommage glorieux,
 
Les morts que tu rejoins, du fond de leurs retraites
Ne sauraient te combler et d'honneurs et de fêtes
Au triste souvenir de ton acte odieux.
 
Tous ensemble

Pelabon
Toulon, le 17 Juillet 1889

 

Ces vers qui ne sont pas d'une facture particulièrement reluisante laissent éclater la même haine qui alimentait des polémiques de bas niveau depuis six années entre Toulonnais croyants et libres penseurs.

La France entrait dans une période de son histoire où le clergé en déclin s'opposait aux forces de progrès, à la République naissante, à la Démocratie, à l'École Laïque. Le radicalisme dans sa toute puissance s'apprêtait à voter la loi du 2 juillet 1901, promulguée ultérieurement sous le ministère Waldeck-Rousseau visant les congrégations religieuses.

Il serait passionnant de lire les réactions de la Sentinelle du Midi qui relata comment la loi de 1901 fut appliquée avec une extrême rigueur par Émile Combes, ministre, Président du Conseil de 1902 à 1905. Champion d'une politique anticléricale, Émile Combes ancien ecclésiastique proposa la loi de séparation des Églises et de l'État.

La loi de 1901 visait surtout les Congrégations religieuses et surtout celles qui avaient pris une attitude combative dans l'affaire Dreyfus dont nous avons eu l'occasion de parler antérieurement.

Les religieuses des congrégations dissoutes furent dans l'obligation de quitter leur établissement à Toulon comme à La Seyne. Certaines furent même conduites jusqu'à la frontière italienne manu militari, mesure beaucoup plus grave que le fait d'enlever une croix.

Arrêtons-là notre récit sur Dutasta et répétons que cet aspect particulier des batailles anti-cléricales d'antan a eu comme point de départ La Seyne avec l'imprimeur Costel.

Soulignons les méfaits du sectarisme qui conduisit les partisans et les adversaires de la croix dans des situations ridicules et bouffonnes.

Certes, les catholiques toulonnais portèrent des jugements sévères sur la politique antireligieuse des tenants du pouvoir politique républicain de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

Rappelons le passage de Waldeck-Rousseau à la tête de l'État qu'il défendit farouchement contre les chefs nationalistes, d'Émile Combes qui accentua la lutte anticléricale. L'opposition à cette politique ne parvint pas à renverser le cours des choses.

À Toulon, nous l'avons vu, M. Costel ne put réussir à créer un raz-de-marée contre M. Dutasta. Le montant de la souscription destiné au remplacement de la fameuse croix fut loin d'atteindre ses espérances. Pourquoi ?

Il est normal de se poser la question.

 

Et à La Seyne ?

Dans le même temps que se disputaient les Toulonnais, que se passa-t-il à La Seyne ?

La Franc-maçonnerie seynoise en sommeil depuis fort longtemps reprit quelque activité vers la fin du XIXe siècle. D'après Pierre Fraysse qui fut un membre influent de la loge maçonnique locale appelée Le triomphe de la concorde prononça un discours le 3 janvier 1924 dans lequel il précisa que ce fut à partir de 1890 que les ateliers de la maçonnerie reprirent force et vigueur.

L'application des lois sur la séparation de l'Église et de l'État provoqua des remous dans la population seynoise. Après l'expulsion des religieuses de la Présentation établies au quartier des Mouissèques depuis 1858, ce fut l'interdiction des processions sur la voie publique. Les croyants furent autorisés à promener la statue de la Vierge seulement sur le parvis de l'église entouré alors d'immenses grilles de fer. Les municipalités seynoises du début du siècle prirent des teintes de plus en plus anticléricales. Des maires, comme Jean Armand et Jean Juès, membres actifs de la maçonnerie, eurent des démêlés avec les représentants de la religion catholique, mais les querelles ne prirent jamais une ampleur dramatique.

Dans cette période furent honorés les noms de victimes des persécutions religieuses du temps où le clergé tout puissant faisait preuve d'une intolérance inadmissible. Des rues de la ville furent appelées Chevalier de la Barre, Galilée. Le nom d'Émile Combes, champion des luttes anticléricales sous la IIIe République fut apposé à l'ancien chemin des Baguiers au quartier Beaussier, limitrophe de l'Institution Sainte-Marie. Une véritable provocation, disaient les catholiques seynois.

La Municipalité de 1919, avec l'arrivée aux affaires locales des socialistes antimilitaristes et anticléricaux entraîna de sévères altercations avec les défenseurs de la Chrétienté seynoise.

M. Reynaud, ancien conseiller municipal, catholique résistant, chef de file de ses coreligionnaires se fit apostropher un jour par M. Lamarque, premier adjoint au Maire, au cours d'une campagne électorale : " Je vous écraserai comme un cafard ! ". De tels propos n'étaient pas de nature à resserrer les liens de la fraternité seynoise.

Dans notre cimetière, au-dessus de la colonne Carnot, au pied de laquelle coule une fontaine, existe une croix en pierre de dimensions bien modestes que les édiles seynois ne songèrent jamais à retirer. Il y a quelque vingt ans, le Maire de La Seyne reçut un jour les représentants de la religion juive dont la colonie avait grandi après la dernière guerre.

Ils sollicitèrent un coin de terre du cimetière spécialement réservé aux morts de leur religion : satisfaction leur fut donnée. Ce que le Maire apprécia moins ce fut la demande de la délégation juive qui souhaitait obtenir une entrée spéciale de la nécropole pour éviter que les juifs décédés n'empruntent pas le même itinéraire que celui des catholiques. Néanmoins, ses voeux furent exaucés.

La Municipalité présidée alors par Philippe Giovannini fit preuve d'un esprit de tolérance et elle eut raison. Depuis, la législation actuelle prévoit pour toute colonie étrangère en voie de développement rapide la possibilité de disposer d'une partie de la nécropole pour y enterrer ses morts suivant ses propres rites.

N'oublions pas que le sectarisme poussé trop loin attise toujours les dissensions, qu'il se manifeste dans une famille, un atelier, une ville ou un état. Il conduit toujours à des situations dramatiques quand ce ne sont pas des catastrophes. Concluons ce récit par cette phrase empruntée à Voltaire : Le fanatisme est un monstre qui ose se dire le fils de la religion.


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NB. Dans ses pages « Histoire » du 1er novembre 2015, le journal Var-Matin a publié un article intitulé « 1883 : la croix du cimetière de Toulon sème la zizanie », avec le dessin de la nouvelle croix extraite de notre site internet, et que nous reproduisons ci-dessous.

Var-Matin, 1er novembre 2015

avec le lien vers l'article au format pdf.



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