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du Tome II
Marius AUTRAN
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Images de la vie seynoise d'antan - Tome II (1988)
 George SAND à La Seyne
18 février - 29 mai 1861
(Texte intégral du chapitre)

 

 

Toutes les fois qu'un personnage honorable, hissé au rang de la Célébrité, est de passage dans une région, un département, une ville, la presse locale, dans ses comptes rendus ne manque pas de souligner le fait et les discours officiels se font généralement l'écho de la satisfaction et même de l'orgueil que la population éprouve à cette occasion.

Il nous a été donné de constater maintes fois ces choses, qu'il s'agisse d'une personnalité politique, d'un militaire de haut rang, ou d'un artiste de grand renom.

Au cours des longues veillées d'autrefois autour de la lampe de famille, j'entendais mon grand-père s'exclamer, en égrenant ses souvenirs :

- " J'ai vu le Président Sadi Carnot, moi ! C'était en 1893 quand il vint assister au lancement du cuirassé Jauréguiberry. J'étais perché à mi-hauteur d'un titan dans les Chantiers. Rien ne m'a échappé de toute la cérémonie ".

Et il décrivait toutes les phases du lancement, l'enthousiasme délirant de la foule...

Alors ma grand-mère quelque peu excédée, car elle avait entendu ce récit bien souvent, lui coupait la parole.

- " Et moi c'est le Président Loubet que j'ai vu ! Pour un lancement de bateau aussi. Tous les enfants des écoles rangés sur le port attendaient impatiemment son arrivée triomphale pour agiter les petits drapeaux et crier VIVE LA RÉPUBLIQUE ! suivant les recommandations de leurs maîtres et maîtresses.

... Même que les institutrices nous avaient passé des rubans tricolores dans les cheveux !

Quand, soudain il apparut au débarcadère, dans son habit noir et son gibus qui le grandissait, une longue acclamation, s'éleva de la foule. La Seynoise joua La Marseillaise. J'avais le coeur serré. Monsieur Saturnin Fabre, alors Maire de La Seyne, l'accueillit. On apprit par la suite que Monsieur Gay, Président honoraire de La Seynoise, avait été décoré des Palmes académiques ce jour-là par le Président de la République. Je m'en souviens comme si j'y étais ! "

Parvenus à un âge où l'on devient un tantinet radoteur, mes anciens m'ont raconté ces événements bien des fois (*). Je leur pardonne de grand coeur car il est bien vrai que tout un chacun aime faire état autour de soi, avec quelque forfanterie, de faits remarquables dont il a été le témoin, de personnages célèbres qu'il a vus ou approchés, d'évènements dont il a pu être le héros.

(*) Le respect de la chronologie historique exige d'apporter des corrections à ce récit, quelque peu romancé, de Marius Autran. Lors de la visite du Président Emile Loubet à La Seyne, le 11 avril 1901 (lancement du cuirassé Patrie), la grand-mère de Marius Autran (Joséphine Hermitte), avait 37 ans et n'était plus à l'école. Il est possible qu'elle ait vu le Président Loubet, mais le témoignage relatif aux rubans tricolores dans les cheveux des petites écolières était celui de la future belle-mère de Marius Autran (Joséphine Gautier), alors âgée de 12 ans. C'est bien le Président Loubet qui décora des Palmes Académiques M. Léon Gay, Président honoraire de La Seynoise, mais ce dernier évènement ne faisait certainement pas partie du témoignage d'une enfant. Il a dû être intégré au récit de Marius Autran après que celui-ci a écrit l'Histoire de la Philharmonique La Seynoise en 1984. Enfin, le Président accueilli par le Maire Saturnin Fabre ne pouvait être Emile Loubet, venu en 1901 (Saturnin Fabre n'étant plus Maire depuis 1896). Il s'agissait du Président Sadi Carnot, venu à La Seyne huit ans plus tôt, le 27 octobre 1893 pour le lancement du cuirassé Jauréguiberry.

Dans ce même ordre d'idées, Monsieur Baudoin n'a pas manqué dans son Histoire de La Seyne de mentionner à plusieurs reprises la venue dans notre ville de personnages de grande notoriété et dont la présence avait contribué à rehausser le prestige. En citant tous ces faits mémorables, on sentait qu'une joie secrète pénétrait l'historien, une joie qu'il souhaitait faire partager à ses lecteurs et surtout à ses concitoyens.

Grâce à lui, nous avons appris que notre histoire locale s'est enrichie du passage sur le sol seynois de personnages comme l'Empereur d'Autriche Joseph II, Napoléon Bonaparte, Napoléon III, de Présidents de la République comme Carnot et Loubet, de stratèges comme Vauban, des écrivains, des amiraux chargés de gloire, des ecclésiastiques de grande renommée... Les motivations de leurs séjours à La Seyne... furent très diverses : lancements de bateaux dans nos Chantiers navals, rencontres diplomatiques, étude de positions stratégiques sur le littoral, cérémonies d'inauguration, préparation d'expéditions lointaines, etc.

La liste de ces personnages serait bien longue à établir. On pourrait évoquer pour chacun d'eux de nombreux souvenirs intimement liés à notre histoire nationale.

- Nous nous en tiendrons ici, à un seul et non des moindres : George Sand.

Ce choix est venu naturellement à notre esprit car l'illustre romancière fait toujours parler d'elle à La Seyne où elle demeura plus de trois mois pour y refaire sa santé sérieusement altérée dans les années 1860-1861.

Et depuis, son nom a été perpétué de différentes manières.

Le 13 août 1891, M. Saturnin Fabre, Maire de la ville, inaugura un médaillon imposant au centre duquel le buste de George apparaît en relief, dans la terre cuite. Cette cérémonie amena à cette occasion le passage à La Seyne des Cigaliers et Félibres de France.

Ce médaillon, sauvé en 1975 de la destruction de la villa qu'elle occupa sur les rivages de Tamaris, se retrouve au Musée de Balaguier. Les dépliants touristiques en parlent, précisent également qu'il existe à Toulon, un Collège George Sand.

Les vacanciers qui empruntent la route du Fort Napoléon pour se diriger ensuite vers Tamaris découvrent, en amorçant la descente vers la mer, un ensemble immobilier magnifique appelé les Jardins de Sand. Ce fut précisément en ce point, il y a maintenant près de 150 ans que notre femme de lettres se fixa avec sa famille pendant son séjour, dans une habitation d'où le regard découvrait un paysage ravissant vers la presqu'île de Saint-Mandrier, L'isthme des Sablettes, le Cap Sicié et les Deux frères, l'horizon infini de ce qu'on appelle chez nous la Grande Mer, par opposition à la baie du Lazaret tournée vers Toulon, dénommée familièrement la Petite Mer.

Les mêmes vacanciers sont heureux de trouver dans les vitrines des libraires l'ouvrage que George Sand écrivit après sa convalescence à La Seyne, intitulé Tamaris. Les premières éditions épuisées depuis longtemps, il fallut se rendre à l'évidence : l'exigence de la population contraignit les éditeurs à d'autres tirages.

En 1984, les Éditions de l'Aurore ont édité une biographie de George Sand d'une extrême richesse due à Pierre Salomon.

M. Baudoin a consacré à l'écrivain célèbre quelques pages de ses oeuvres, mais il a rapporté surtout les détails matériels de son séjour, ses relations avec quelques personnalités locales, ses activités, ses goûts pour la botanique et la géologie.

Il nous a fait connaître ses opinions sur le climat et les moeurs des habitants ; ses impressions sur le site et l'accueil qui lui fut réservé.

Tout cela est agréable à lire et à relire.

Depuis, il nous a été donné d'entendre des conférenciers de talent, M. Maurice Jean, par exemple, qui parla à La Seyne le 18 avril 1983, de lire des compte rendus de presse et des ouvrages traitant du même sujet.

On voit donc que la réputation du personnage de marque que fut George Sand a résisté à l'action corrosive et impitoyable du temps qui passe.

Et malgré tout ce qui a pu se dire et s'écrire, il nous a paru naturel d'ajouter encore à notre désir de pérenniser des célébrités et des évènements locaux.

Nous avons voulu que le souvenir de George Sand soit aussi ravivé dans ce recueil de Récits, de Portraits et Souvenirs en faisant référence comme d'autres l'ont fait, à l'abondante correspondance de l'écrivain, au roman Tamaris, qu'elle écrivit à Paris dès son retour de convalescence et non pas durant son séjour à La Seyne, comme cela fut dit par erreur.

Autrement dit, nous avons glané tout simplement parmi les écrits disséminés et concrétisé le tout pour établir notre relation.

Avec le souci toutefois de rappeler brièvement dès le début les origines de la femme de lettres, son oeuvre considérable, ses opinions sur la société de son temps, sa croyance en l'idéal social avancé pour lequel elle lutta obstinément et qui fit grande sensation sur la bourgeoisie dont elle était issue, une classe qui la jugea sévèrement pour ses conceptions féministes, scandaleuses pour l'époque.

 

Qui était George Sand ?

On la connaît généralement sous ce pseudonyme qu'elle se donna en s'engageant dans la carrière littéraire. Nous verrons plus loin dans quelles circonstances.

Son nom était : Armandine Lucile Aurore Dupin, baronne Dudevant.

De son livre Histoire de ma Vie, ces lignes sont extraites :

Cet accident de quitter le sein de ma mère m'arriva à Paris le 12 Messidor an XII (1er juillet 1804), un mois juste après le jour où mes parents s'engagèrent irrévocablement l'un à l'autre.

Dans ces conditions, sa naissance faillit passer pour illégitime. Son père Maurice Dupin, ancien officier des armées de la République et de l'Empire avait épousé Antoinette Delaborde.

Son grand-père Dupin de Francueil, fermier général, fut marié à la veuve du Comte de Horn, fille naturelle de Maurice de Saxe. En recherchant les filiations, George Sand se plaisait à conter qu'elle se trouvait proche parente de Louis XVIII et de Charles X.

Orpheline dès son bas-âge, elle fut élevée jusqu'à 14 ans par sa grand-mère, femme lettrée et libre penseuse, admiratrice de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau.

Son influence sur la petite fille fut déterminante. C'est au Château de Nohant, commune de l'Indre dans l'arrondissement de La Châtre qu'elle reçut son éducation première.

Puis elle fut placée au Couvent des Dames anglaises à Paris où elle demeura trois ans. Dès que sa grand-mère fut morte en 1820, elle en revint et fut mise en demeure, malgré sa répugnance pour le mariage, d'épouser le baron Dudevant, officier retraité dont elle eut deux enfants Maurice (1) et Solange.

(1) Maurice Dudevant (Maurice Sand). Fils de George Sand, né à Paris en 1825. Il avait acquis une notoriété remarquable dans le monde des lettres et des arts, grâce à ses qualités personnelles mais aussi grâce à la réputation de sa mère. Il a écrit des romans et publié également des " Nouvelles ". Comme artiste, il a illustré les ouvrages de sa mère par des dessins et des aquarelles. Il a donné des pièces de théâtre. Quand il vint à La Seyne avec sa mère George, il était alors âgé de 36 ans. Il a reproduit sur la toile de nombreux paysages du terroir seynois et toulonnais.

Cette union de devait pas durer longtemps. Un an avant la rupture avec son mari, la jeune baronne fit la connaissance de Jules Sandeau, homme aux idées généreuses, aux grandes aspirations. Elle le suivra à Paris où elle vint chercher l'indépendance dans le travail. Leur communion d'idées et de sentiments les poussa vers la carrière littéraire. Le jeune homme écrivit sous le pseudonyme de Jules Sandeau (2).

(2) Jules Sandeau (1811-1883). Romancier et auteur dramatique né en 1811. Au cours d'une visite du Château de Nohant, il se lia à la jeune baronne Dudevant. Leur collaboration qui s'annonçait fructueuse au plan littéraire cessa après la départ de Jules pour l'Italie en 1833. Jules Sandeau a écrit de nombreux romans et pièces de théâtre. Il fut membre de l'Académie Française.

En 1831, la baronne Dudevant publia son premier ouvrage important, Indiana, sous le nom de George Sand en souvenir de son affection pour Sandeau.

Mais pourquoi avoir choisi ce prénom de George ?

Pierre Salomon explique qu'en ce temps-là, on se méfiait des femmes en littérature. Aussi celles qui voulaient écrire se faisaient passer volontiers pour un homme.

Notre romancière voulait aussi affirmer par ce choix sa croyance en l'égalité des sexes.

Pourquoi ce prénom à l'orthographe anglaise ? Peut-être par une habitude prise, ou alors le désir de créer un personnage de fiction derrière lequel elle trouvera agréable de s'abriter.

D'ailleurs, dans sa correspondance, elle parlera d'elle au masculin. Elle ne sera plus Madame Dudevant mais Le Petit George.

Sa liaison avec Sandeau devait être éternelle. Elle ne dura que deux ans.

En 1833, Jules partit pour l'Italie. Il fut un romancier et un auteur dramatique. Son oeuvre abondante et appréciée lui permit d'accéder à l'Académie française. George Sand reconnaît dans ses écrits n'avoir pas su le garder.

À partir de là s'ouvre pour elle une carrière littéraire brillante que nous n'allons pas retracer ici, le but de notre relation étant avant tout de la situer dans son séjour à La Seyne. Indiana date de 1831. Ce fut donc à 27 ans qu'elle commença à affirmer ses qualités prestigieuses de femme de lettres.

En 1834, elle visita l'Italie et Venise en compagnie d'Alfred de Musset. On la trouve quatre ans plus tard en Espagne avec Frédéric Chopin. Ses voyages à l'étranger lui inspirèrent plusieurs ouvrages, mais l'essentiel de son oeuvre c'est à Nohant qu'elle l'écrivit.

Parvenue vers la cinquantaine, effectuant un retour sur son passé, il semble bien que les voyages ne lui aient pas procuré les joies les plus pures. Il est vrai qu'en ce temps-là les voyageurs se heurtaient à des obstacles propres à décourager leur vif désir de curiosité et de découverte : transports harassants, confort inexistant, attaques de brigands fréquentes...

C'est bien pourquoi elle fut amenée à écrire :

" Mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes appuyés sur les bras râpés du fauteuil de ma grand-mère " et aussi : " Pourquoi voyager quand on n'y est pas forcé ?... C'est qu'il ne s'agit pas tant de voyager que de partir. Quel est celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer ? ".

Son voyage à Majorque n'avait-il pas été nécessaire à cause de la santé débile de son fils ?

Son séjour à La Seyne fut justifié par une convalescence prescrite par son médecin. Elle était alors âgée de 56 ans.

Pendant plus de 30 ans, elle avait enrichi les bibliothèques de 40 ouvrages, de romans pour la plupart écrits dans un style indéfinissable, comme disent les critiques littéraires, mais fascinant.

Sa première manière fut celle d'un conteur et d'un poète, puis ce fut la période des romans champêtres où elle exprime avec une admirable pureté de langage les beautés prenantes de la nature.

La période révolutionnaire survint : elle ne pouvait supporter la grande misère du peuple. Elle clama son amour de la Liberté et du progrès social. Des Républicains comme Michel de Bourges, Pierre Leroux, Lamennais l'avaient fortement influencée.

En 1848, elle s'associera aux efforts des Révolutionnaires, se mêlera à la politique, entretiendra des relations avec Louis Blanc, Ledru-Rollin et bien d'autres pour affirmer ses désirs de vulgarisation des doctrines humanitaires et socialistes.

Elle écrit dans cette période : Lettres aux peuples. Elle collabore au journal La Commune de Paris avec Sobrier et Eugène Sue. Elle fonde même un journal intitulé La Cause du peuple, publications qui cesseront bien entendu après le Coup d'État de décembre 1851.

Ralliée à la Démocratie avancée, elle écrivit aussi dans La Vraie République avec Leroux et Barbès.

Tous ces démocrates la tenaient en haute estime. Bakounine a écrit d'elle :

" J'adorais son esprit, j'aimais la bonté réelle de son coeur et j'avais foi en son caractère ".

Dans la période exaltante qui suivit la Révolution de 1848, dans cette éclosion d'enthousiasme, de fraternité et d'espoirs illimités de libération humaine, à la veille d'élections qui devaient conduire le peuple de France vers la Démocratie avancée, elle a exprimé dans le Bulletin de la République des opinions sur lesquelles les hommes politiques contemporains, imbus de Démocratie feraient bien de réfléchir.

Laissons lui la parole : " Les élections, écrivait-elle, si elles ne font pas triompher la vérité sociale, si elles sont l'expression des intérêts d'une caste, arrachée à la confiante loyauté du peuple, les élections qui devaient être le salut de la République seront sa perte et il n'en faut pas douter. Il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades : ce serait de manifester une seconde fois sa volonté et d'ajourner les décisions d'une fausse représentation nationale ".

Elle s'efforçait de persuader les élites de l'urgence d'une réforme profonde de la Société. Elle voulait répandre des idées qui nous paraissent indiscutables aujourd'hui, ne serait-ce que les thèmes de l'émancipation féminine. Elle fut très en avance sur son temps. Pensez donc ! Une femme qui portait le pantalon, fumait la cigarette et se faisait couper les cheveux, il y a 150 ans ! Quel scandale ! Quelle atteinte aux bonnes moeurs !

Elle fut l'objet d'attaques violentes. Des journalistes et écrivains bien pensants l'accusèrent d'avilir les lois de la morale élémentaire.

Les prêtres, les bourgeois et les aristocrates de l'époque se déchaînaient contres ses ouvrages comme Le Compagnon du Tour de France, Le Meunier d'Angibault, Le péché de M. Antoine. Elle fut calomniée, vilipendée et considérée comme l'un des plus redoutables ennemis de l'institution sociale.

Que diraient aujourd'hui ces censeurs impitoyables devant les spectacles des nudités qui s'offrent aux regards à la saison estivale, sur les plages de Mar Vivo, La Verne et Fabrégas, et mieux encore sur celle du Jonquet ?

Comme dit le proverbe grec : " Autres temps, autres moeurs ".

 

Pourquoi ce séjour à La Seyne en 1861 ?

Parlons maintenant des faits qui déterminèrent son voyage dans le Midi.

Au mois d'octobre 1860, au cours d'une paisible promenade dans le jardin de sa propriété de Nohant (Indre), elle est prise d'un sérieux malaise et s'effondre.

Son médecin, le Docteur Vergne appelé d'urgence l'examine pendant plusieurs jours. Son état de fébrilité est tel qu'elle délire dangereusement. " Accès de fièvres typhoïdes " a conclu le praticien.

En ce temps-là, la médecine avait de grands progrès à faire. Elle avait recours à des procédés essentiellement empiriques. Grâce à la résistance de son organisme, George Sand reprend peu à peu de sa vigueur mais elle est tenue à une convalescence prolongée. Les semaines passent et le médecin lui conseille alors un changement radical de climat et désigne le Midi en priorité.

Elle pense d'abord à Nice, Cannes ou Antibes. Elle écrit, se renseigne. Il s'avère que les prix sont excessifs pour ses moyens. Elle n'envisage pas de partir seule. Son fils Maurice, sa servante préférée Marie Caillaud et probablement son galant Manceau la suivront. Des domestiques seront nécessaires. Sans doute faut-il faire des comptes pour loger et nourrir tout ce monde. Dans ces conditions on ne pourra pas se contenter d'une chambre d'hôtel.

Alors George prend conseil auprès de son ami Charles Poncy (3).

(3) Louis Charles Poncy. Poète français, né à Toulon en 1821. Issu d'une famille presque indigente, il travailla au service des maçons dès l'âge de 9 ans. Son instruction était très rudimentaire. À la lecture des tragédies de Racine, il sentit naître en lui un goût très vif pour la poésie. Grâce à des souscriptions organisées par des Toulonnais il publia des recueils de poésies, puis des Marines et d'autres nombreux ouvrages.
En 1848, il exerça de modestes fonctions administratives.
En 1850, il devint secrétaire de la Chambre de Commerce.
En 1865, il reçut la Croix de la Légion d'Honneur.

Elle lui soumet ses projets. La ville de Hyères dont la réputation de station touristique est déjà bien connue l'intéresse.

Mais y aura-t-il une station de chemin de fer à proximité pour lui permettre d'expédier et de recevoir ses manuscrits et son abondant courrier quotidien ?

Elle souhaite aussi occuper une maison spacieuse avec de grandes pièces (cinq au moins), bien aérées, très éclairées pour que chacun puisse y exercer ses goûts : la lecture, l'écriture, la peinture, le dessin, la gravure, la botanique, la géologie, l'entomologie. Par surcroît, le lieu choisi, isolé si possible, sera garant du calme reposant de la nature.

Elle désire que sa présence dans le Midi ne soit pas ébruitée car elle redoute les importuns. Mais il est bien difficile à une personnalité de son envergure de passer inaperçue. Les autorités locales et même nationales la suivent dans ses faits et gestes.

Tous les écrivains, les hommes politiques avec qui elle entretient une correspondance suivie, sauront sa présence à Tamaris et il lui sera bien difficile de se soustraire à des visiteurs de marque.

Les problèmes matériels font l'objet de toute son attention, ce qui est bien naturel. Et tout d'abord le ravitaillement. " Il nous faudra du bon vin, du café, des oeufs, du poisson, de la bonne viande... ". Elle désire trouver une nourriture saine, une maison confortable, toutefois sans recherche de luxe.

La réponse à ses lettres se fait attendre. Après un mois de recherches Poncy ne trouve rien de convenable à Hyères.

Alors il pense à La Seyne et à Tamaris qu'il connaît bien puisqu'il possède une bastide aux Sablettes non loin de la maison bourgeoise de l'ingénieur en chef des Chantiers navals.

Poncy entre en rapport avec M. Antoine Trucy, avoué auprès du tribunal civil de Toulon, lequel accepte de louer sa villa des Tamarins à George Sand, dont il connaît depuis longtemps la réputation de romancière. Après quoi, Maurice Sand partira en éclaireur.

Il a donc fallu plusieurs mois de recherches, de correspondances, de renseignements avant de trouver le coin rêvé.

Mais George ne souhaitait pas quitter Nohant avant la fin de l'année 1860, bien que son état de santé l'autorisât à effectuer le voyage. La raison s'explique par son souci de terminer le dernier ouvrage, Valvedre, un roman d'amour qui devait obtenir un vif succès. Elle repoussa donc son départ jusqu'au mois de février de l'année suivante.

Le 14 février 1861, elle écrivit à son ami Charles Duvernet à Nevers : " Je pars demain pour le Midi ".

 

L'arrivée à Toulon

Elle marque un arrêt de 48 heures à Montluçon qui lui permit de visiter des mines sous la conduite d'un géologue.

Après une nuit de repos, elle arrive le 18 février à Toulon où la voie ferrée, indiquons-le en passant, n'existait guère que depuis une année.

La ligne ferrée venant de Paris avait été arrêtée à Marseille en 1856. Son prolongement vers Toulon dura plusieurs années en raison des difficultés de terrain et du grand nombre de souterrains qu'il fallut creuser vers Cassis et La Ciotat.

Sur le quai de la gare, les Poncy, les Trucy, Maurice Sand, attendent impatiemment le train accusant un retard important.

Enfin, de l'affluence des voyageurs des cris retentissent : " Le voilà ! ". À l'extrémité ouest de la gare, une masse sombre s'avance crachant une fumée noire chargée d'escarbilles, un sifflet strident déchire le ciel toulonnais ; les freins crissent, les lourdes bielles s'arrêtent dans les nuages de vapeur.

Ils sont là ! On a tôt fait de se reconnaître - Embrassades, effusions prolongées - La joie de tous est quelque peu édulcorée par le mauvais temps - Ca ira mieux demain !

En attendant, on laisse derrière soi une locomotive haletante avant de gagner sa voie de garage. Le train n'ira pas plus loin. La voie ne sera prolongée sur Les Arcs que deux ans plus tard.

Nos voyageurs empruntent une patache, véhicule de transport à chevaux, plutôt incommode, sans suspension qui permettait à l'époque d'emporter plusieurs personnes et leurs bagages.

Ce vocable ne doit pas être confondu avec la patache que nous avons connue dans notre enfance et qui désignait un bateau de transport maritime, spécialement affecté, du moins à son origine, aux douaniers qui s'en allaient à la rencontre des navires entrant dans le port.

Après bien des détours et des cahots sur les pavés disjoints la lourde patache emmena les voyageurs berrichons vers la place aux foins, devenu la place Puget aujourd'hui, où des chambres avaient été retenues pour la première nuit.

 

Tamaris

Le lendemain vers midi, tandis qu'un transporteur nommé Barety emporte les bagages par la voie de terre, M. Trucy et son épouse emmènent leur locataire et ses compagnons vers Tamaris en empruntant une barque à voiles.

Le trajet d'une demi-heure environ les conduit vers un petit débarcadère situé probablement au Manteau. Un escalier rustique, un chemin sinueux et abrupt conduiront la petite troupe vers la villa dont l'emplacement est celui occupé aujourd'hui par l'un des immeubles du groupe appelé Les Jardins de Sand.

Comment se présentait ce coin du terroir seynois au XIXe siècle que l'on appelait déjà du nom de Tamaris ? Sans doute à cause de la présence de ces arbres curieux du même nom que l'on a confondu autrefois avec le Tamarin, autre nom du Tamarinier, arbre des régions tropicales.

Il s'agit chez nous, à La Seyne et en maints endroits de la côte méditerranéenne, du Tamaris de France (Tamarix Gallica) qui formait des haies le long du rivage du Lazaret et des Sablettes, végétation adaptée au littoral marécageux et à la salinité du sous-sol.

George Sand l'a ainsi décrit :

... " L'arbre n'est pas beau : battu par le vent et tordu par le flot, il est bas, noueux, rampant, échevelé. Mais au printemps, son feuillage grêle, se couvre de grappes de petites fleurs d'un blanc-rosé qui rappellent le port des bruyères et qui exhalent une odeur très douce. Une de ces grappes prise à part ne sent rien ou presque rien. La haie entière sent bon. Il en est ainsi de la véritable bruyère blanche arborescente, qui au mois d'avril embaume tous les bois du pays ".

Le soir de son arrivée, la romancière écrivait sa première lettre à ses amis :

" Arrivés hier soir à Toulon en bonne santé, installés aujourd'hui dans un paradis terrestre, sur une colline couverte de pins, la mer à nos pieds, des montagnes magnifiques au-dessus de nous, une vue splendide à une lieue de Toulon "... et plus loin :

" La vie est très bonne et très confortable à cause du voisinage d'une petite ville qu'on appelle " La Seyne " ".

Le quartier de Tamaris s'étendait au XIXe siècle entre la hauteur du Fort Caire qui deviendra plus tard, le fort Napoléon et les Sablettes. Ses terrains mamelonnés offrent de nos jours à peu près les mêmes limites. Ils bénéficient d'une exposition orientale et d'une bonne protection contre les violences du mistral. Aussi les rigueurs de l'hiver s'y atténuent sensiblement.

Ses avantages seront exploités au mieux par les populations dans les années qui vont suivre.

Revenons au siècle dernier pour dire que l'aspect des collines de Tamaris variait beaucoup. Les constructions y étaient rares et la végétation dense et fort diverse.

Les parties les plus hautes étaient peuplées de pins, de chênes verts, de chênes-liège. Dans les espaces clairsemés régnaient des arbustes comme les lentisques, les genêts, les arbousiers qui luttaient contre les cruelles sécheresses de l'été.

Les pentes douces exposées au soleil avaient été aménagées en terrasses dont la terre arable était soutenue par des murs de pierres sèches, les restanques. Ces ouvrages édifiés par nos ancêtres cultivateurs avec une patience à peine croyable avaient permis la culture des amandiers, des vignes, des oliviers.

Les parties les plus basses, alluviales, plus particulièrement vers les Sablettes, prolongement du quartier des Plaines, comportaient des terrains de cultures maraîchères et des arbres fruitiers.

Quelques villas d'un caractère bien rustique, se situaient sur les hauteurs. Leurs occupants jouissaient d'une vue splendide à la fois sur la baie du Lazaret et vers le grand large.

Au milieu des terrains de culture, de loin en loin, le regard découvrait, des bastides sans aucun confort, ni recherche de style et dont la toiture à une seule pente évoquait avant tout des hangars agricoles.

D'ailleurs, George Sand dans ses écrits, si elle a vanté le pays idéalement beau, en parlant de Tamaris, n'a pas prisé du tout le goût architectural des Provençaux.

On a peine à imaginer aujourd'hui ce que pouvait être le littoral depuis les marécages des Mouissèques jusqu'aux Sablettes en passant par Balaguier.

Un sentier sinueux épousant les contours de la côte, transformé souvent en bourbier à marée haute, devenait rocailleux aux environs du fort, reprenait son cours irrégulier sur des terrains à peu près stabilisés par la végétation ininterrompue des tamaris formant une longue haie jusqu'aux Sablettes.

Sur plusieurs hectares, autour d'une construction de l'époque appelée jusqu'à ces dernières années le Château Verlaque du nom de son propriétaire, ancien Directeur des Forges et Chantiers de la Méditerranée, régnaient intensément les joncs verts et drus, les roseaux aux blancs plumets et les massettes pointant vers le ciel leurs quenouilles bistre. Le tout offrant un enchevêtrement de tiges et de feuillages au gibier d'eau alors très commun mais cependant recherché.

Les braconniers s'efforçaient d'y pénétrer pour y capturer aussi une faune aquatique non négligeable : grenouilles et anguilles faisaient souvent leur régal.

Les batraciens ont disparu aujourd'hui, mais les anguilles que les urbanistes ont privé de marécages, elles, se sont adaptées admirablement à la vie sous-marine dans la baie du Lazaret.

Le chemin du littoral était vaguement entretenu par les usagers paysans et pêcheurs du coin. On l'appelait le chemin des douaniers. Chaque jour, ces fonctionnaires aux lourds pantalons bleus à bande verticale rouge, effectuaient des rondes depuis le Bau rouge de Fabrégas à La Seyne en passant par Les Sablettes et Tamaris en exerçant leur vigilance sur les contrebandiers éventuels.

Hormis ce chemin boueux entretenu par intermittence, une seule voie de terre existait pour accéder à Tamaris. Elle prenait naissance à la rue Napoléon (aujourd'hui Gay-Lussac), suivait approximativement une ligne reliant l'actuel Rond-Point Kennedy à la route du Fort Caire. Elle montait légèrement jusqu'au faîte des collines de Tamaris (Les actuels jardins de Sand) d'où l'on pouvait découvrir la mer et le quartier de l'Évescat.

C'était précisément en ce point que se situait la propriété que M. Trucy loua à George Sand.

La villa "George Sand" à Tamaris

Mais, avons-nous dit, la romancière y était parvenue par la voie maritime après avoir emprunté un escalier rustique, aux marches de dalles rougeâtres, inégales et abruptes.

D'emblée, le regard de ses grands yeux, fasciné par le panorama, sautait du magnifique plan d'eau de la baie du Lazaret bordé de verdure, vers l'isthme des Sablettes où la plage venait mourir. Il s'attardait rêveusement vers l'important promontoire de Sicié au large duquel les Freirets montaient leur garde éternelle.

Dès l'instant où elle mit pied à terre, avant même d'avoir visité la maison qu'elle habitera pendant les trois mois de son séjour, elle dira son enchantement de découvrir un pays idéalement beau.

Elle appréciera la colline de Tamaris pour la solitude absolue et le mauvais état des chemins, qui, disait-elle nous protègera contre les flâneurs.

 

Son installation

Dans la maison de M. Antoine Trucy elle ne trouvera pas le luxe - un luxe, que d'ailleurs, elle n'avait pas souhaité avant son départ de Nohant.

Les conditions de tranquillité et de repos étaient assurées ainsi que les possibilités pour les nouveaux venus de vaquer à leurs occupations favorites : lecture, écriture, peinture, dessin, gravure, classement de collections végétales, minérales, ou animales.

La maison, plus longue que large, orientée Est-Ouest, présente sa façade principale au Midi.

Elle comporte au rez-de-chaussée un hall d'entrée distribuant salle à manger, salon, cuisine. Au-dessus, six chambres avec autant de fenêtres qui s'ouvrent au grand soleil vers l'isthme des Sablettes et la haute mer. L'exposition admirable est soulignée par notre romancière dans une lettre adressée à son ami Charles Duvernet de Nevers à qui elle écrit le 24 février.

" Le golfe du Lazaret, séparé de la grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bord de notre escalier rustique. Au-delà de la plage, la vraie mer se brise avec plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle. La tête sur l'oreiller, nous reconnaissons au moutonnement des flots si la journée sera venteuse et agitée ".

De la fenêtre de Tamaris (12 mars 1861)
Vue actuelle, depuis les Jardins de Sand (emplacement de l'ancienne Bastide où vécut George Sand)

Devant la maison, un berceau de plantes exotiques et une étroite terrasse dominant un jardinet fleuri. Au-delà, des terrains incultes, rocailleux où se dressent de-ci, de-là des pins d'Alep torsadés et des cyprès pointant vers le ciel le glaive de leur feuillage noir.

Plus loin, vers le Sud, l'horizon infini de la mer bleue. Au Sud-Ouest, la masse sombre du promontoire de Sicié. Attenant à la maison, une écurie - c'est le garage de l'époque - qui abrite un petit âne nommé Bou-Maza et une chienne appelée Leda.

Ces petits ânes du temps passé rendaient des services appréciables. Ils assuraient le ravitaillement par des sentiers raboteux, transportant les lourdes charges des Eissari sur leurs jambes grêles et tremblantes.

Autre dépendance notable : une buanderie avec bassins de lavage et de rinçage ainsi qu'un foyer pour les lessives à l'eau chaude et à la cendre de bois. On utilise l'eau du puits ou de la citerne pour alimenter les bassins. Les ménagères préfèrent, quand le temps le permet, emporter leur paquet de linge sale jusqu'à un point d'eau courante s'il s'en trouve un à proximité. C'est le cas pour la villa du Tamarin, située à moins d'un kilomètre de l'eau vive du Crotton, où sera construit vers la fin du XIXe siècle un lavoir public.

Nos anciens ignoraient les installations sanitaires intérieures et dans sa nouvelle résidence, George Sand, baronne Dudevant, fit usage comme tout le monde de feuillées creusées aux environs de la maison, masquées de planches ou de clayons de verdure végétale.

Ils ignoraient aussi l'éclairage électrique et notre romancière passa des nuits à écrire à la lueur vacillante de la lampe à pétrole ou des chandelles. Ce dont elle ne se plaignait pas, ne connaissant rien de mieux.

Et malgré les inconvénients qui nous paraissent aujourd'hui intolérables, l'installation se poursuivit pendant plusieurs jours.

La maison manquait de mobilier. On courut acheter des lits et des matelas et aussi des tables pour travailler.

Le piano du propriétaire fut transformé en étagère. La radassière (*) fut respectée et utilisée.

(*) Sorte d'ancien canapé, ou l'on pouvait se vautrer (se radassa).

Par contre, le buste du Pape Pie IX fut ôté de la vue des occupants. Le grand Pontife n'était guère prisé de la romancière dont nous avons évoqué au début, l'éducation de libre-penseuse qu'elle reçut de sa grand-mère.

Et son ressentiment s'amplifiait dans cette période où s'édifiait péniblement l'unité italienne qu'elle souhaitait et à laquelle le Pape faisait obstacle.

À Maurice Sand, digne fils de sa mère, écrivain et artiste, fut attribué une belle chambre qu'il devait transformer au fil des jours en Muséum d'Histoire naturelle, aux murs desquels s'accumulaient les dessins, peintures et aquarelles.

Quant au galant Manceau, il occupa la Chambre de l'Est, mieux éclairée sans doute pour faciliter au mieux ses travaux de gravure. Toutefois M. Trucy se réserva une partie de l'immeuble désirant conserver un pied-à-terre à Tamaris.

Le plus gros de l'installation matérielle étant réalisé, il fallut songer à organiser sérieusement le service de l'intendance, les liaisons avec l'extérieur. Il fallait donc du personnel : du personnel compétent, dévoué et assez nombreux.

Qu'on en juge ! En priorité, George pensa au factotum qui effectuerait chaque jour le trajet Tamaris-Toulon et vice-versa pour expédier son abondant courrier par le truchement de Charles Poncy qui se chargeait de l'expédition par la gare et réceptionnait celui adressé à Tamaris. Cette liaison se faisait par mer où un petit bateau à vapeur reliait le Manteau à Toulon en moins d'une demi-heure.

Un transporteur, Nicolas Napoléon, assurait le ravitaillement en direction de La Seyne au moyen du baudet Bou-Maza.

La cuisinière Rosine, une Seynoise, brave fille dont George dira l'excellent caractère, donna satisfaction dès son début.

Dans ses écrits, la romancière ne put s'empêcher de la moquer un peu en raison de sa petite taille, car elle était naine et alla même, sans acrimonie aucune, jusqu'à la qualifier d'affreux petit singe.

Dans une lettre expédiée à un correspondant de Nohant elle écrit : " Nous avons pris pour 25 F par mois une bonne cuisinière, brave fille qui à trois pieds de haut et de la barbe, un groom qui ressemble à un oursin, et un âne qui est le plus joli des trois ".

À noter également dans ce personnel une blanchisseuse fort occupée à tenir en état le linge et les vêtements de cinq personnes.

Le ravitaillement en poissons, crustacés et coquillages se faisait par l'accès au littoral. Un spécialiste nommé Robert en était chargé.

Presque chaque jour, le cocher Matheron venait à la villa du Tamarin prendre les ordres pour les sorties et excursions qui furent très nombreuses comme nous le verrons.

Toutes consignes distribuées, chacun de ces personnages fit de son mieux pour être agréable à la nouvelle maisonnée du Tamarin.

Alors la vie du groupe se manifesta rapidement dans les directions les plus diverses.

 
Les activités

Dès le 22 février, son installation terminée, George reçoit la première épreuve de Valvedre, un roman achevé peu avant son départ. Elle procède à ce qu'elle appelle le lessivage. Après quoi elle commencera un autre ouvrage intitulé L'homme de campagne.

Elle écrit généralement une bonne partie de la nuit, dans un silence quasi absolu, seulement troublé par la sirène d'un navire entrant dans la rade de Toulon ou quelque aboiement de chien hargneux. Au lever du jour elle s'endort.

En fin de matinée, sa correspondance est mise à jour à moins qu'elle n'ait décidé une longue promenade ou une excursion qui prendra la journée entière.

Durant son séjour à Tamaris, elle marchera beaucoup et fera connaissance avec ses abords immédiats : Les Sablettes, la colline du Fort Caire, le domaine de Saint-Louis où les évêques de Toulon venaient se reposer avant la Révolution (Évescat) et qui porte à son entrée le millésime de 1694.

Elle n'ira pas très loin au début, son état dépressif le lui interdisant. Sa santé n'ayant pas encore triomphé des séquelles de la typhoïde.

Cependant, elle herborise sur les proches collines et découvre dans une première sortie trente plantes inconnues d'elle.

Elle prélève avec précaution des échantillons pour les conserver.

Ignorant les richesses de la flore provençale, elle va savourer ses découvertes, mais auparavant elle se fera expédier par un ami parisien l'une des meilleures flores de France.

La presqu'île du Cap Sicié lui livrera tous les secrets de sa botanique spéciale et les plantes du littoral curieusement adaptées aux roches salines, feront l'objet de toute son attention.

Relisons des passages empruntés à son roman Tamaris qui reflètent admirablement son amour passionné de la nature et de la botanique...

... " La nature riait par tous ses pores. Les cistes blancs à fleurs roses, les ornithogales d'Arabie, les gentianes jaunes, les scilles péruviennes, les anémones stellaires, les jasmins d'Italie, les chèvrefeuilles de Tartarie et du Portugal croissaient pêle-mêle à l'état rustique, indigènes ou non, sur la colline de Tamaris devenue un bouquet de fleurs ".

Et plus loin :

" Des abeilles, butinant sur ces parfums sauvages, remplissaient l'air de joie. Des lins charmants de toutes les couleurs, des géraniums rustiques, les liserons mauves d'une rare beauté, de gigantesques euphorbes, de luxuriantes saponaires, des silènes galliques s'emparaient de toutes les roches, de toutes les grèves, de tous les champs et de tous les fossés. C'était fête partout... ".

Ayant appris l'existence d'un splendide jardin botanique où venaient se reposer les convalescents de l'Hôpital de Saint-Mandrier, elle s'y fait conduire durant les premiers jours de mars, ce qui lui permit de faire mieux connaissance avec la presqu'île et d'en ramener quelques espèces végétales précieuses. Elle y découvre des palmiers et d'autres arbres exotiques très grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs jolies graines rouges et aussi des sterculiers (du latin stercus, excréments), genres d'arbres ornementaux dont une espèce, le sterculier fétide, originaire de l'Inde dégage un odeur, dit George Sand qui n'est pas précisément celle de la rose.

Elle savait bien de quoi elle parlait, la flore lui ayant appris que le sterculier fétide se nomme encore bois caca ou bois puant.

Et chaque jour qui passe la voit arpenter des quartiers nouveaux : Le Rouquier, les Plaines, Mar-Vivo,...

Quant elle est un peu lasse, ses promenades se limitent à ce qu'elle appelle le rocher du bois Napoléon.

Un désagrément passager à noter : elle garde la chambre pendant la première semaine d'avril. Le médecin Auban, venu en consultation à Tamaris, se prononce pour une gastralgie, séquelle de la typhoïde.

Dans une lettre à sa chère fille Solange, épouse du célèbre statuaire Clésinger, elle parle dans son langage berrichon d'un restigot de maladie.

La pepsine de carottes et les infusions d'aigremoine auront raison du mal.

George Sand reprend alors ses excursions. On la trouve à Janas, à Sicié, au Brusc, à N.-D. du Mai. La richesse de la presqu'île en phyllades feuilletées bleues et soyeuses, en quartzites blanches, en grès rouges la contraint à parachever ses connaissances géologiques. Et elle savoure inlassablement la flore, la faune, la beauté inépuisable des paysages.

À l'opposé de Sicié, c'est toute la chaîne calcaire du Pharon (Faron) et du Coudon qu'elle désire connaître et aux sommets desquels elle découvre des paysages ravissants décrits avec beaucoup d'amour dans ses notes quotidiennes.

Elle pénètre jusqu'à Dardennes, au Revest, au pied du Mont Caume.

Avec Charles Poncy, l'excursion dans la verte vallée du Gapeau poussée jusqu'à Montrieux, sera pour elle un nouvel enchantement.

Et chaque jour partent de Tamaris des lettres à ses amis lointains à qui elle souhaite faire partager ses joies.

Le mois de mai sera fertile en promenades à pied, en voiture, en randonnées de plus grande importance, qu'elle alterne avec ses visites à l'Arsenal de Toulon et également avec les nombreux entretiens de personnalités désireuses de la rencontrer.

Elle se rend jusqu'à Hyères qu'elle trouve fort belle. Elle y passe une nuit à l'hôtel des îles d'Or, se félicite du confort, mais déplore à juste titre l'abondance des puces.

Puis elle retourne à Dardennes, aux sources du Ragas, à Sainte-Anne, à Evenos-Montagne d'où elle découvre de nouvelles splendeurs.

Toute la nature est en fête à cette saison.

Fin mai, elle se rend au Coudon en passant par Tourris. À cette époque, aucun fort n'y avait été construit. Elle parvient au faîte de 700 m à la nuit tombante avec un gardien en qui on ne peut avoir qu'une confiance relative.

Cette excursion tourmentée a fait l'objet de quelques pages de récits palpitants qu'on peut lire dans son roman Tamaris ; on pourrait en décrire bien d'autres.

La fin du séjour de George Sand sur notre terroir seynois approche. Avant de l'évoquer il est intéressant de rappeler les relations locales qu'elle entretint, et ses rencontres avec des personnalités de plus haut niveau auxquelles elle ne put se soustraire.

Ses voisins les plus proches à Tamaris furent M. Gouin, un ancien fonctionnaire de la Marine retiré dans ce quartier paisible, ainsi que M. Noël Verlaque, propriétaire d'un immeuble important à proximité de la villa Trucy, dont nous avons parlé au début.

Ancien Directeur des chantiers de construction navale, Conseiller municipal et Conseiller général de cette époque, George entretint avec cette personnalité des rapports très cordiaux.

Elle fit aussi la connaissance du Docteur Jean Chargé, fils du chirurgien seynois qui soigna Bonaparte en 1793. Nous avons raconté par ailleurs, comment, au moment de la prise du Fort Caire, le capitaine d'artillerie à la tête de ses troupes fut atteint d'un coup de pique à la cuisse.

George Sand s'était promis, avant même son départ pour le Midi, de garder l'incognito. Elle redoutait les importuns.

Mais une telle nature aussi vivante, aussi enthousiaste, aussi curieuse de tout pouvait-elle rester à l'écart des activités littéraires, des nouvelles politiques d'ampleur nationale.

Aussi refusait-elle rarement les rencontres qu'on lui proposait.

Fin avril, un officier de marine nommé Paul Bazile, dit Talma, lui écrit et souhaite une entrevue. Il est reçu quelques jours après sa demande. Peu après il emmène notre romancière et sa suite dans une baleinière propulsée par 19 rameurs vigoureux, lui fait traverser la grande rade et la débarque à Sainte-Marguerite.

Elle reviendra à pied du Cap Brun jusqu'au Mourillon par le Chemin des douaniers, sinueux, rocailleux, battu par les flots.

Elle a maintenant partie liée avec le monde maritime qu'elle veut connaître à fond.

Au contact des hommes de mer, elle délaisse quelque peu les charmes de la nature pour s'intéresser aux sujets les plus divers qui touchent à la vie des marins, des officiers, des équipages en général.

Tout l'intéresse : leurs travaux, leurs missions, leurs idées, leurs coutumes. Du fonctionnement des navires, elle veut savoir le progrès des dernières techniques. Nous traversons à ce moment-là une étape capitale de la navigation. À la propulsion par les voiles va se substituer celle de la vapeur. L'entrée en fonction de l'hélice est une véritable révolution. Et les progrès de l'artillerie sur les vaisseaux de guerre ? Que de sujets passionnants à connaître !

Le 10 mai, elle visite l'Aigle, bateau impérial, modèle de la perfection des techniques de l'époque.

Elle admire les belles machines, se fait expliquer le fonctionnement des appareils de propulsion, d'orientation, de sauvetage... mais elle imagine aussi la vie rude des mécaniciens, des timoniers, des canonniers astreints à une discipline de fer.

C'est avec une émotion non dissimulée qu'elle admire la chambre de Loulou, fils de l'Empereur Napoléon III, tué sauvagement en Afrique par les Zoulous.

Et puis, elle découvre l'Arsenal avec ses grands bassins, ses navires de guerre dans une période où Napoléon III fait reconstruire une flotte de guerre qu'il veut plus moderne.

Les regards de George ne flottent pas au hasard. On lui montre la boulangerie où s'affairent des centaines de mitrons. Elle observe attentivement leur travail et à la sortie, verra des groupes de bagnards à leur corvée. De ce spectacle elle tirera de rudes leçons.

La vue de ces misères humaines lui rappela-t-elle ses luttes passées pour un monde social meilleur ? Cela ne fait aucun doute.

Mais la toute puissance du second Empire s'exerce alors avec éclat en France et dans le monde. George Sand profondément déçue par les évènements de 1848 accuse maintenant 57 ans. Elle n'a sûrement pas renoncé à ses idées progressistes. Mais la foi dans l'efficacité de son action sociale s'est bien atténuée. Douze années se sont écoulées depuis l'effondrement de la IIe République. L'effervescence politique, les tempêtes idéologiques de la Liberté, se sont édulcorées, provisoirement du moins.

Sans doute la France connaîtra d'autres secousses, d'autres sursauts révolutionnaires. Mais, pour l'instant, il semble bien que notre femme de lettres se contente d'écouter et d'espérer dans l'expectative.

Elle fait la connaissance de deux autres officiers de marine, adeptes a-t-on dit du fouriérisme. Nous ne sommes pas au fait de leur conversation. Si l'on sait que Fourier fut un précurseur du Socialisme, nul doute que notre romancière trouva des points communs dans les propos qu'elle échangea avec eux.

De nouveau elle répond à une invitation de Talma peu avant son départ. Embarqué sur le vaisseau amiral la Bretagne, il lui fera visiter le magnifique bâtiment. À cette occasion elle assistera à la corvée des marins qui font le charbon et ne pourra que s'apitoyer sur la peine de ces hommes noirs qui manipulent et se transmettent à bout de bras les lourdes briquettes pendant des heures et font la chaîne pour remplir les soutes et alimenter les foyers incandescents dans les entrailles du navire.

Si elle admire souvent la silhouette majestueuse des vaisseaux qui s'en vont porter bien loin le prestige de la France, elle note aussi des désagréments qu'ils causent à la population autochtone.

Ainsi, quelques jours avant son départ, le paisible quartier de Tamaris retentit du fracas épouvantable des explosions qui se succèdent par centaines, L'important navire de guerre, la Gloire, met au point son artillerie dans la Grande rade.

Comment ne pas protester contre ce vacarme qui dure plusieurs jours ?

George se plaint également des tirs des batteries côtières. Voici en quels termes :

" Nous vivons au bruit du canon qui tire de tous les forts à tout propos et hors de propos. Ainsi, le Vendredi Saint, quand les cloches " s'en vont à Rome ", la Marine trouve catholique de les remplacer par un vacarme effroyable ".

Rappelons au passage les inconvénients du même ordre que subissent les habitants de Tamaris, Les Sablettes, Saint-Elme et Saint-Mandrier du fait des batteries côtières. Et cela, 125 ans après les récriminations de George Sand.

Manifestement, dans ce beau pays de France, il y a des problèmes dont la solution se fait attendre désespérément !

Par ses conversations avec les gens de mer, George s'instruisit beaucoup et élargit considérablement le champ de ses connaissances. Mais elle ne pouvait pas, pendant plusieurs mois, rester dans l'ignorance des faits politiques et littéraires dont elle s'abreuvait à l'ordinaire. Sa correspondance lui permettait bien une certaine mise à jour mais rien ne valait les conversations directes.

C'est pourquoi elle trouva tout de même le moyen de prendre contact et de recevoir, entre le temps de ses sorties, promenades ou excursions, de nombreuses personnalités dont nous citerons quelques unes :

Le prince Jérôme Napoléon, cousin de l'Empereur, de tendance libérale disait-on, le publiciste François Buloz, directeur de la Revue des Deux Mondes à laquelle George Sand collaborait, le célèbre acteur Bertin, le prince Lucien, le peintre toulonnais Vincent Courdouan, Victorin Sardou, l'écrivain auteur de Madame Sans-Gêne, l'homme politique Edmond Adam qui deviendra député de La Seine après l'effondrement de l'Empire,...

Personne n'aurait pu imaginer avant la venue de George Sand dans ce quartier isolé et si paisible de Tamaris, un tel afflux de personnalités célèbres du monde politique, littéraire, artistique, de gens dont la présence même éphémère contribua à rehausser le prestige de ce coin si agréable de notre terroir.

 

Le départ

Et nous voici au 29 mai, le jour du grand départ qui s'effectuera d'abord en voiture pour joindre la gare de Toulon.

Tous les familiers de la maison du Tamarin sont là à l'exception de Maurice Sand parti pour l'Algérie depuis quelques jours.

Marie, la servante, reprendra ses activités à Nohant. Les autres domestiques, Rosine, Nicolas, Matheron,... les amis Trucy, ont tenu à saluer la romancière avec le secret espoir de la revoir un jour. Grande est leur émotion au moment de la séparation tant ils ont apprécié les uns et les autres ses qualités de coeur, sa grande sensibilité, sa volonté de connaissance, son intelligence.

Ils ne se doutent pas qu'elle a trouvé à Tamaris le cadre, les personnages, les intrigues de son prochain roman. Ils sont loin de soupçonner qu'ils deviendront dans quelques semaines des acteurs et que la romancière leur fera jouer le rôle qui fut le leur dans la réalité quotidienne sous des noms quelque peu transformés et qu'ils passeront ainsi à la postérité.

" Il faut partir ! George ! ".

Le fouet de Matheron claque nerveusement. Matheron qui deviendra le Marescat du roman Tamaris.

Les mains s'agitent en signe d'adieu, des larmes perlent au coin des yeux. Le véhicule cahotant disparaît dans la poussière du chemin en direction de La Seyne.

George pense déjà à la prochaine étape qui sera la Savoie où la famille Buloz l'attend dans une superbe propriété près de Chambéry.

Avant de rentrer dans sa ville natale, après les charmes des bords de la Méditerranée, elle veut connaître la majesté des Grandes Alpes. Aussitôt descendue, elle écrit à Charles Poncy, le maçon-poète, qu'elle a trouvé Tamaris très agréable.

Antérieurement à cette lettre, elle avait fait bien des louanges sur les sites qu'elle découvrait, mais ses impressions étaient plus réservées sur le climat ou le mode de vie des habitants. Dans son abondante correspondance, on relève de nombreuses citations souvent laudatives, mais parfois acrimonieuses.

- " Le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on va chercher ailleurs ".
- " L'une des plus belles vues du monde ".
- " Tamaris est aussi joli que son nom ".
- " On dit que c'est plus beau que le fameux Bosphore et je le crois de confiance, car je n'avais jamais rien rêvé de pareil ".

Vingt ans plus tard, Michel Pacha avant de créer la station touristique de Tamaris fera la même référence au Bosphore et à Constantinople.

Quand on sut à La Seyne et à Toulon, vers la fin de l'année 1861 que George Sand commençait un roman intitulé Tamaris, nos concitoyens de l'époque en éprouvèrent une légitime fierté.

Toutefois, ils attendaient avec curiosité les impressions de la romancière après un séjour de trois mois pleinement employé à la connaissance des lieux, à l'étude des moeurs et des coutumes des habitants, à la découverte de toutes les joies de la nature de notre contrée, toute nouvelle pour elle.

Au cours de cette relation, nous avons expliqué les raisons de son passage à La Seyne et le choix de Tamaris comme lieu de repos. Nous avons situé le personnage dans sa nouvelle résidence, le cadre géographique, le milieu familial. Ses activités nombreuses et variées ont été évoquées longuement.

Mais il nous a paru indispensable avant de terminer ce récit de nous appesantir un moment sur les souvenirs de son séjour à La Seyne.

 

Impressions personnelles

Lisons sa correspondance - véritable monument littéraire publié depuis quelques années - et retenons seulement celle qui émane de Tamaris et comprise entre le 18 février et la fin mai.

Lisons le roman qu'elle écrivit à son retour.

Si elle a vanté les mérites du terroir seynois, si elle a apprécié la bonne qualité du vin et des coquillages, elle a aussi formulé des critiques - et c'était bien son droit - critiques justifiées pour la plupart et qui n'ont pas été du goût de certains interprètes de ses oeuvres.

Tout n'était pas idéal dans le Midi méditerranéen de cette époque. Pourrait-on dire autrement aujourd'hui ?

Elle l'a montré et ceux qui s'offusquent de ses observations manquent d'objectivité et de réalisme.

Voyons de plus près :

Quand elle se plaint de la violence du mistral et de la poussière qui la tiennent souvent claquemurée, nous la comprenons parfaitement, même si, excédée elle écrira un jour que Tamaris est le cap des tempêtes.

Peut-on trouver à redire aux qualificatifs à propos de ses observations météorologiques :

" Un climat au caractère rude et superbe, très changeant avec des journées de pluies diluviennes, des bourrasques de mistral ou resplendissantes de soleil... ".

... Un vent à décorner les boeufs (alors qu'en Provence nous disons : à arracher la queue aux ânes).

Remarquables sont ses observations à propos des pluies venant de l'Est :

" Il n'est pas question comme chez nous de laisser passer le nuage. Le nuage ne passe pas, ou plutôt, il passe toujours et douze heures d'affilée ne l'épuisent pas ".

N'oublions pas que ces observations ont été faites au début du printemps et chacun sait qu'en Provence, cette saison est bien caractérisée par le caprice et l'instabilité. C'était ainsi bien avant la venue de George Sand et depuis, il n'y a pas eu d'évolution notable et nous aurions bien tort après avoir lu quelques mécomptes sur notre climat, de les considérer comme une faute irrémissible.

Peut-on reprocher à la romancière d'avoir trouvé à nos sites " un aspect à la fois riant et sauvage " ?

Ceux qui connaissent les redoutables escarpements du promontoire de Sicié et les magnifiques étendues de genêts épineux aux corolles d'or, de cistes cotonneux aux fleurs roses, trouveront ces qualificatifs bien choisis à n'en pas douter.

Des censeurs impitoyables ont reproché à George Sand ses observations désobligeantes sur le style architectural des maisons provençales, son horreur des badigeons criards surtout quant ils étaient noirs.

Il est vrai que ces grandes taches d'encre éparpillées dans les campagnes n'avaient rien d'esthétique. La romancière aurait pu admettre qu'en ce temps-là le goudron était un produit économique capable de rendre étanches les façades exposées aux violentes pluies de l'Est. Les gens sacrifiaient l'attrait à la commodité et à la sécurité. Pouvait-on leur en tenir rigueur ?

Il nous faut bien admettre, nous les Provençaux, la grisaille des toitures ardoisées des pays nordiques ; quant à nos tuiles rouges, elles ne sont pas désagréables à l'oeil du tout.

Faut-il rappeler aussi que nos anciens n'eurent pas toujours le choix des matériaux. Ils firent d'abord avec ce que la nature leur offrait, sur place.

Au lieu d'épiloguer à perte de vue il vaut bien mieux s'en remettre à la sagesse du proverbe : " Des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter ".

À propos de remarques faites sur les moeurs et les coutumes de nos anciens, elle s'en prend à la tenue de travail de ces femmes paysannes " vêtues de haillons immondes ". L'expression est sévère mais sûrement justifiée. Mais elle aurait pu admettre que les plus démunis que tenaillait la misère usaient leurs vêtements jusqu'à la corde et que ce fait n'était pas particulier à la Provence.

Elle a constaté que les propriétaires des bastides de Tamaris protégeaient les ouvertures du rez-de-chaussée par de solides grilles de fer, pour conclure à l'insécurité qui régnait dans les campagnes.

" Il circule tant d'étrangers dans cette région de grand passage " écrivait-elle. Elle dit aussi, selon sa propre expression, " que le pays est parcouru par mille bandits ".

La remarque est bien justifiée et on se demande de quels mots elle pourrait user pour dépeindre les inquiétudes exacerbées de la population de l'heure présente devant les dangers de l'insécurité publique, des agressions, des chapardages, des violences de toutes sortes.

Certains de ses adversaires n'ont pas admis sa déception en traversant les gorges d'Ollioules.

Elle a trouvé la couleur des roches trop grises. Par contre, elle a admiré la variété des formes, résultat de l'érosion éternelle. À la végétation poudreuse et noire des pins, des chênes-liège, des oliviers, des cyprès, elle a préféré la riche palette des verdures du Berry. Que trouver à redire à cela ?

Mais comment aurait-elle pu magnifier le torrent des Gorges, converti en jus de fumier par le rejet des déchets des moulins à huile de Sainte-Anne d'Evenos ? La faune du voisinage ne devait guère apprécier ce breuvage semblable à de l'encre.

Si parfois George Sand a exprimé des griefs avec un peu d'amertume, elle sait très bien rétablir un équilibre dans ses jugements. Après avoir exprimé sa déconvenue elle dira que " la terre est jonchée de fleurs, que les côtes sont si belles qu'il est impossible de ne pas pardonner à une telle nature ".

Du faîte de N.-D. de la Garde, tournant ses regards vers le Nord, elle dira : " La Provence, dont nous avons un peu médit, est irréprochablement belle ". Voilà la justice rétablie !

D'autres commentateurs n'ont pas admis les propos qu'elle tint sur les moines de Montrieux. Pourquoi s'étonner d'un tel langage quand on sait l'éducation qu'elle reçut de sa grand-mère libre-penseuse ?

Rappelons-nous sa réaction en arrivant dans la villa Trucy en présence du portrait du plus haut dignitaire de l'Église chrétienne qu'elle s'empressa de décrocher et de dissimuler jusqu'à son départ. Elle détestait le Pape et ne s'en cachait point. En 1857, dans un roman de moeurs italiennes Daniella, elle n'avait pas craint de scandaliser les Catholiques en écrivant :

" Rome est une caverne de filous et de mouchards. Ici tout le monde est moine, on ne travaille pas. Les stériles richesses du Couvent nourrissent une race de pauvres également stériles qui ne savent que prier ou faire semblant ".

Dans le même ordre d'idées, elle a fait mine d'ignorer le domaine de Saint-Louis où, depuis le XVe siècle, les évêques venaient se reposer. Sa curiosité aurait pu être attirée par sa longue histoire, sa chapelle, sa tour de guet d'où l'on pouvait contrôler le va-et-vient des bateaux qui entraient ou sortaient de la rade de Toulon, alors que l'isthme des Sablettes n'était pas encore formé.

Ce domaine, relié à La Seyne par le chemin dit de L'Évescat (évêché), qui desservait aussi la colline de Tamaris, George Sand le connaissait sans nul doute. Elle le contourna maintes fois au cours de ses promenades.

Le silence qu'elle a fait sur son existence et son passé n'a pas manqué de surprendre M. Baudoin.

Dans ses écrits relatifs au domaine de Saint-Louis, il mentionne avec regret cette lacune.

Ainsi, a-t-il dit : " Nous aurions aimé avoir les impressions de notre grande romancière sur ces lieux qui comptent parmi les plus intéressants du terroir seynois ; nous n'en avons pas retrouvé l'écho, ni dans sa correspondance, ni dans ses romans ".

En somme George Sand, comme tout écrivain, n'a pas échappé aux observations et aux critiques ; les unes bienveillantes, les autres plus acerbes. Même formulées de son vivant, elles n'ont pas suscité chez elle une grande rancoeur.

Si elle avait eu connaissance des plus vives, elle n'en aurait pas pris ombrage, sa forte personnalité la tenant au-dessus des futilités et des querelles stériles.

Et puis, n'avait-elle pas de nombreux admirateurs enthousiastes ?

Les plus grands maîtres de la littérature de son époque comme Victor Hugo, Jules Michelet, Alexandre Dumas, Eugène Fromentin la traitaient avec une grande vénération.

Les nombreuses lettres d'éloges qui lui parvenaient, les marques de sympathie affectueuse, compensaient les méchancetés que certains tentaient de lui faire.

Nous n'en finirions pas d'accumuler les citations et les témoignages de reconnaissance qu'elle reçut.

 

Après George Sand

Durant l'été de 1861, après que George Sand et sa suite eurent quitté les lieux, la villa de M. Trucy retrouva son calme. Dans les années qui suivirent elle subit quelques transformations et embellissements. Elle dominait toujours les mêmes paysages ravissants.

Mais à partir de 1880 et pendant 10 années consécutives, le quartier de Tamaris allait être complètement bouleversé par la venue de Michel Pacha dont la vie prodigieuse et la fécondité de l'oeuvre sont contées dans les pages qui suivent.

En 1880, la bastide Trucy est rachetée par un industriel, M. Rossolin. Les terrasses rustiques de 1861 sont remplacées par un parc magnifique ou de beaux arbres du cru rivalisent avec des plantes exotiques de toutes sortes. Malgré que la propriété se situe dans le polygone soumis aux servitudes militaires du fort Napoléon, qui interdisent toute modification importante des constructions, la villa est transformée selon le goût italien, avec frontons triangulaires, pilastres, corniches, frise en faïence vernissée, etc. En 1889, la maison devient villa George Sand, au fronton de laquelle est fixé en août 1891 le médaillon de terre cuite mentionné au début de notre récit et qui est l'œuvre du sculpteur Charles Roufosse.

L'entrée au niveau de la corniche de Tamaris est également réaménagée grâce aux soins de l'architecte M. Roustan, avec des éléments qui sont encore visibles aujourd'hui : la superbe muraille de pierres taillées en polygones irréguliers et le ravissant chalet de concierge en briques rouges et faïences.

L'ensemble urbanistique de Michel Pacha fit sortir de terre 50 villas, un casino, une église, des hôtels, des structures économiques : bureau de poste, débit de tabacs, commerces,... Le tout dominé par le somptueux château du maître de ces lieux, qui s'étendaient sur 80 hectares. La bastide de M. Trucy, devenue villa George Sand, disparut dans la splendeur des constructions neuves.

Et puis le déclin de Tamaris est venu avec la disparition de Michel Pacha... Et puis les guerres ont fait le reste, surtout la dernière, dont les bombardements meurtriers ont causé des désastres irréparables.

La villa George Sand est restée debout cependant, jusqu'en 1975.

Alors, d'autres urbanistes sont venus pour construire ce qu'on appelle de grands ensembles.

Les Jardins de Sand se sont élevés. Pour cela il fallait raser ce qui restait de la propriété Trucy. Seul le médaillon, inauguré en 1891 lors d'une visite à La Seyne des Félibres et des Cigaliers, a été sauvé. Ainsi vont les choses et les êtres.

Médaillon de terre cuite, oeuvre du sculpteur Charles Roufosse, inauguré en août 1891, sauvé de la villa George Sand en 1975 et actuellement exposé au Musée de Balaguier
« La Société S.C.I. George Sand a obtenu, par arrêtés préfectoraux des 22 septembre 1970 et 18 avril 1972, le permis de construire d'un ensemble de 128 logements. La réalisation de ce programme nécessitait la démolition du bâtiment existant appelé Villa George Sand - Cette construction n'a jamais été classée Monument Historique et avait été d'ailleurs restaurée avec plus ou moins de bonheur par ses propriétaires. La démolition a été autorisée par Arrêté Préfectoral du 10 Janvier 1974 » (Courrier du 31 mai 1974 du Député-Maire de La Seyne à M. le Sous-Préfet, Archives M. Autran).

Il nous reste cependant, de ce beau quartier de Tamaris, les lignes panoramiques des reliefs et du littoral.

Les hommes passent, construisent, détruisent, reconstruisent mais les grandes mutations de la nature lui sont à peine perceptibles.

Il nous reste surtout le souvenir impérissable de George Sand cultivé par les hommes de lettres, les historiens, les défenseurs du patrimoine culturel ; des témoignages émouvants comme celui de l'historien Ernest Renan qui écrivit dans Le Temps en 1876, quelques jours après la disparition de la grande romancière :

" Sa mort me paraît un amoindrissement de l'humanité. Quelque chose manquera désormais à notre concert : une corde est brisée dans la lyre du siècle ".

Il dira aussi : " Dans trois cents ans, on lira Madame Sand ".

Quand on sait qu'à la demande du public il est nécessaire de rééditer les oeuvres les plus connues et cela cent dix ans après la disparition de l'écrivain, on peut affirmer que la prédiction d'Ernest Renan est en train de se réaliser.

George Sand a droit à notre reconnaissance pour ses idées généreuses, son oeuvre littéraire immense et d'une remarquable fécondité, le beau talent dont elle fut douée, sa franchise de langage. Et pour nous, Seynois s'ajoute un hommage particulier pour l'honneur qu'elle a fait à Tamaris dont elle a flatté les charmes.

 

 

A voir également :

Le forum de discussions sur notre site à propos de George Sand : http://jcautran.free.fr/forum/george_sand.html

Le site internet consacré à la biographie et aux œuvres de George Sand : http://www.bookine.net/sand.htm


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