La Seyne_sur-Mer (Var)   Histoire de La Seyne_sur-Mer (Var)
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du Tome VIII
Marius AUTRAN
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Images de la vie seynoise d'antan - Tome VIII (2001)
La Seyne : terre d'accueil
Mutations - Migrations - Italiens et Corses
(Texte intégral du chapitre)

 

Généralités

Le Tome III de la série : Images de la Vie Seynoise d'antan a consacré quelque cinquante pages aux problèmes de l'émigration italienne à partir du XIXe siècle sous la rubrique :

Du bourg provençal à la cité cosmopolite.

Avant même la proclamation de son indépendance par rapport à Six-Fours, notre communauté seynoise était peuplée de familles descendantes des peuplades Celtes et Ligures, attachées depuis des siècles au terroir de l'abbaye de Saint-Victor les Marseille qui ne connut pas, des siècles durant, de mutations importantes dans sa population autochtone.

Ces vieilles familles, paysannes pour la plupart, surent faire face aux menaces d'invasion des pirates venus de l'Orient, du Moyen-Orient ou de l'Afrique. Elles vécurent par l'exploitation des riches terres des plaines à l'Est de Six-Fours et de la Grande terre de Saint-Jean au Nord-Ouest.

La sécurité des rivages assurée à partir du XVe siècle, leur permit d'accéder aux rivages de la rade de Telo Martius et donc aux richesses de la mer.

On devine la suite : un premier port de pêche : La Sagno et la nécessité de fabriquer des embarcations.

Ce fut le point de départ de l'industrie navale. Il fallut des bateaux de plus en plus gros, le négoce prenant de l'ampleur ; les échanges maritimes se multiplièrent avec les ports de la côte méditerranéenne, puis les pays voisins.

Nous voici au XIXe siècle avec sa révolution industrielle : la machine à vapeur, l'hélice, les constructions métalliques. D'où la nécessité d'une main d'oeuvre nombreuse, spécialisée avec lenteur. En 1852, la population atteint 12 000 hab. pour atteindre seulement 13 160 hab. en 1891.

Par contre de l'autre côté de la frontière italienne la population s'accroît dans des proportions inquiétantes au point que l'immigration devient pour la population de la soeur latine une alternative à la misère.

Indiquons au passage que dans ce milieu du XIXe siècle jusque dans les environs de 1890, 15 000 à 20 000 Italiens quittèrent leur pays chaque année. Les statistiques officielles affirment que de 1870 à 1914 ce furent 15 millions d'émigrants italiens qui s'expatrièrent pour survivre en cherchant refuge aux Amériques ou autres pays d'accueil mais il est évident que les rivages provençaux eurent leur préférence en raison des conditions climatiques agréables.

Le patronat de la navale, les entrepreneurs industriels en tout genre n'eurent pas à chercher bien loin la main d'oeuvre qui manquait à La Seyne.

Voilà qui explique la raison essentielle du courant migratoire italien qui apporta de véritables bouleversements dans la quiétude de la vie seynoise.

Nous allons parler, dans un premier temps des émigrés venus en 1851 et 1891 chassés de leur pays par la misère. Un autre courant migratoire se produira au XXe siècle dont les causes seront bien différentes.

Il s'agira toujours des Italiens, ce qui ne doit pas nous faire oublier la venue d'autres étrangers parfaitement intégrés dans la vie seynoise et sur lesquels nous reviendrons.

Il m'a semblé utile de revenir sur des sujets partiellement traités dans le but de comparer le comportement des migrants italiens et seynois. Rappelons qu'avec la conquête de l'Empire français, il y eut de nombreux Seynois colonisateurs qui s'en allèrent chercher fortune en Algérie, en Tunisie, au Maroc, en Afrique noire, à Madagascar, en Indochine, en Nouvelle-Calédonie, en Amérique...

Les migrants français s'en allèrent exploiter des richesses nouvelles non pas par nécessité vitale. La bourgeoisie des affaires soumise aux ambitions économiques de l'empire napoléonien entre 1851 et 1871 organisa des courants migratoires de conquêtes précédés par l'occupation militaire de territoires immenses en Afrique, en Asie, en Océanie, en Amérique, peuplés de populations sans défenses.

Il faut bien rappeler tout de même que la conquête de l'Algérie commencée sous le règne de Charles X ne se fit pas sans douleur, ainsi que celle du Tonkin, sous la IIIe République.

Autrement dit les migrants français qui comptèrent dans leurs rangs de nombreuses familles seynoises exercèrent leurs activités de rapines grâce à la présence de la force armée et des actes de répression sanglante dont nos anciens nous ont souvent conté de troublants épisodes.

Dans cette même période de conquêtes coloniales qui se prolongea jusqu'au XXe siècle et cela sous l'autorité des gouvernements de la IIIe République, les rivages provençaux furent littéralement envahis par les Italiens du Piémont, de la Toscane ; de la Sicile par des gens aux moeurs pacifiques qui n'avaient nullement besoin de généraux, de régiments de tirailleurs, de zouaves, pour assurer leur protection.

On voit donc que les migrants français et italiens avaient des motivations bien différentes surtout à partir de la naissance du fascisme mussolinien.

Nous y reviendrons. Mais dans un premier temps, restons dans le XIXe siècle qui apporta dans la communauté seynoise des bouleversements inattendus, surprenants par les difficultés d'adaptation, de cohabitation, par un chauvinisme persistant, autant de questions qui furent aplanies en moins d'une décennie. Au bout du compte, le mouvement migratoire italien s'avéra bénéfique pour la communauté seynoise.

Pour la bonne compréhension de ces sujets qui font toujours l'objet de discordes dans l'actualité politique, remontons aux origines de ces délicats problèmes de mutation vécus par nos anciens.

 

Pourquoi cette arrivée massive des Italiens ?

La raison majeure fut d'ordre économique. L'Italie, pays dépourvu de minéraux, ne connaissait que les ressources de la terre. Dans les régions montagneuses du Piémont, ses habitants se nourrissaient de châtaignes, de polenta, de quelques produits de l'élevage. La fertilité des sols était plutôt limitée.

La population augmentait dans cette période. Pour devenir un pays prospère, les Italiens devaient se donner d'abord des institutions stables et réaliser leur unité politique.

On sait que ce fut seulement à partir de 1860, sous la conduite de Cavour que l'Italie devint un royaume unifié avec l'aide des armées de Napoléon III, ce qui permit l'expulsion des Autrichiens et le triomphe du royaume de Victor Emmanuel.

Pour donner au pays de véritables structures politiques et économiques il fallut des capitaux importants dont la paysannerie italienne ne pouvait tirer des avantages immédiats. Le nouveau royaume italien ne pouvait nourrir sa population croissante. Les conditions d'une émigration massive se réalisèrent et tout naturellement la France, la soeur latine devint la convoitise des Piémontais, des Toscans, des Napolitains.

Dans le même temps, les besoins de main d'oeuvre se faisaient sentir dans toute la région provençale, et surtout sur les rivages où les constructions navales se développaient. Et puis ne fallait-il pas compenser les nombreux départs de charpentiers pendant la guerre de Crimée ? Combien de jeunes gens furent mobilisés pendant les guerres napoléoniennes pour la libération du sol italien, combien d'entre eux laissèrent leur vie sur les champs de bataille de Magenta et de Solferino ?

Ne fallait-il pas aussi occuper les territoires d'outre-mer pour assurer la puissance de l'Empire Colonial ?

Tous ces événements ne pouvaient que favoriser la venue des étrangers dans la région provençale et particulièrement à La Seyne et ses chantiers navals dont les besoins en personnel se faisaient cruellement sentir. C'est bien pourquoi les dirigeants de la Chambre de Commerce de Toulon et la Direction des Forges et Chantiers de La Seyne se hâtèrent de solliciter des Pouvoirs publics la venue massive des travailleurs italiens : manoeuvres, ouvriers et sans doute des techniciens recrutés dans les ports italiens (Gênes, Savone, La Spezzia, Viareggio, Livourne, Naples) où ils avaient acquis une certaine expérience des activités maritimes.

Les actionnaires de la Société des Forges et Chantiers applaudirent à la demande du patronat français, sachant que la main d'oeuvre étrangère serait peut-être plus docile par crainte de perdre son emploi et accepterait des salaires inférieurs à ceux des Seynois.

La combativité des travailleurs italiens s'éveillera tout de même quelques années après, en exigeant l'application d'un principe d'humanité élémentaire que les racistes de l'heure présente n'ont pas encore admis : À travail égal, salaire égal !

En somme la bourgeoisie des affaires favorisa l'arrivée massive des Italiens.

Vers la fin du XIXe siècle un autre exemple éloquent nous fut donné par Michel Pacha, promoteur du tourisme local qui fit venir 400 travailleurs italiens, des terrassiers, des maçons, des manoeuvres pour l'aménagement de la corniche de Tamaris. Ces hommes outillés de pics, de pioches, de pelles accomplirent une oeuvre remarquable il y a plus d'un siècle, ouvrage qui perdure et que les Seynois et les touristes étrangers apprécient toujours.

Le plus grand nombre des Italiens s'installa surtout à La Seyne, dont les chantiers navals exigeaient une main d'oeuvre abondante et qualifiée à telle enseigne qu'à partir de 1886 l'ensemble des familles italiennes représentait le 1/4 de la population seynoise.

Le tableau suivant est significatif de la progression des étrangers venus à La Seyne dans la seconde moitié du XIXe siècle et parmi eux la prédominance des travailleurs italiens.

Années de recensement
Habitants seynois
Étrangers
Italiens
1851
1861
1872
1876
1881
1886
1891
7401
11700
10123
10655
12072
13166
14332
242
1564
1512
2090
2795
3433
3648
236
1554
1484
2055
2729
3365
3575

Ces milliers d'Italiens, nous l'avons montré, ont su s'adapter à des activités les plus variées : travaux de la terre, de la forêt, de la mer, avec des journaliers pour la plupart avec les premiers venus. Quelques années après nombre de ces émigrés devinrent des artisans, des commerçants cossus, des petits industriels et même de riches propriétaires fonciers.

Dans l'histoire de notre communauté seynoise il est certain que les problèmes de l'immigration italienne ont tenu une place immense par leur incidence sur la vie économique provençale par la rencontre de populations aux moeurs quelque peu différentes avec toutefois des affinités de langage, la langue de Mistral étant connue depuis longtemps au Piémont, avec des pratiques religieuses semblables et des comportements humains imprégnés de pacifisme.

S'il y eut de-ci de-là des situations conflictuelles, elles ne prirent jamais des caractères dramatiques.

Les émigrés italiens venus temporairement à La Seyne pour le travail industriel surent s'adapter admirablement à leur nouvelle terre d'accueil.

Les quelques algarades au début de leur séjour s'estompèrent rapidement pour faire place à une ambiance de convivialité. Ces travailleurs ô combien respectables, surent dominer les sarcasmes dont la population autochtone les abreuvait parfois par des qualificatifs peu flatteurs, de babi (crapaud), de macaroni, de piantou (piémont).

Le racisme a existé de tout temps à La Seyne comme ailleurs. En cette fin du XIXe siècle nos anciens descendants des Celtes et des Ligures pensaient qu'ils étaient les seuls à représenter une race pure parce que leur nom ne se terminaient pas par des i, des a ou des o. Des professeurs de patriotisme (déjà) proclamaient avec véhémence :

« Il faut nous débarrasser de cette engeance ! Ils sont sales, leurs enfants sentent mauvais ! Ils sont pleins de poux. On ne devrait pas les accepter à l'école ! ».

Si on apprenait qu'un larcin avait été commis quelque part, on accusait en priorité les Italiens, ces pelés, ces galeux d'où venait tout le mal comme aurait dit notre cher La Fontaine.

Et les professeurs de morale d'accuser les émigrés de venir manger le pain des Français et de prendre même leur place dans les administrations.

« Vous verrez qu'un jour, ils chasseront la population seynoise ! », disaient-ils.

 

Les conditions de leur accueil

Il nous a paru intéressant d'apporter des précisions sur ce transfert des populations transalpines en répondant à de multiples questions par de nombreux témoignages de familles ayant connu les vicissitudes de l'émigration.

Quelles raisons véritables poussèrent les Piémontais, les Toscans, les Napolitains, les Siciliens à quitter leur patrie ? Pourquoi avoir choisi La Seyne et ses environs ? Dans quelles conditions se fit leur voyage ? Avaient-ils pensé à un séjour temporaire dans la perspective de retourner un jour dans leur pays d'origine ? Reçurent-ils un accueil favorable de la part de la population seynoise, des autorités ou des patrons au service desquels on les avait assujettis ?

Comment purent-ils se loger et, plus généralement, quelles furent leurs conditions matérielles de vie ?

Leurs enfants furent-ils accueillis dans les écoles seynoises correctement ?

De quelle langue firent-ils usage ? Le français, l'italien, le provençal ?

Surent-ils s'adapter à une vie associative ; sociétés mutualistes, syndicats, sociétés culturelles.

Sans doute cherchèrent-ils à nouer des relations conviviales avec la population autochtone, des rapports de bon voisinage ?

Est-ce que leurs relations avec leur pays natal furent-elles rompues définitivement ou alors, y retournaient-ils souvent ?

Quand se posèrent les problèmes de naturalisation, comment de nombreux Italiens ont-ils réussi à devenir à La Seyne des propriétaires terriens, des chefs d'entreprises, des fonctionnaires de l'État français dans l'enseignement ou autres administrations ?

On verra à travers la multitude de ces questions que ce sujet de l'émigration méritait d'être évoqué dans les textes qui suivent.

Dans la période des récessions de la Construction navale, la Direction des Forges et Chantiers procédait à des réductions d'effectifs. Ceux qui faisaient toujours les frais de ces opérations étaient les Italiens. Non seulement, ils étaient sous-payés en temps normal, mais de surcroît, ils étaient licenciés les premiers, sans indemnité d'aucune sorte.

Alors courageusement les riveurs, les forgerons s'en allaient dans les campagnes et dans les bois récolter des plantes aromatiques, des fruits sauvages, du bois mort, des bûchettes de bois gras pour allumer les fourneaux, des asperges, des champignons, des escargots, de la salade sauvage, que leurs épouses allaient vendre sur le marché, quelquefois à vil prix.

Ces braves gens essayaient de tirer parti de tout ce qui pouvait être utilisable de la nature généreuse. Les femmes se louaient pour faire des ménages chez les petits-bourgeois, laver du linge dans les lavoirs publics, récolter de l'herbe pour l'élevage des lapins, sarcler les légumes des cultivateurs professionnels.

Les enfants eux-mêmes utilisés comme manoeuvres à partir de 10 ans dans les chantiers navals, rapportaient quelques sous à la maison.

En somme, toute la famille était mobilisée pour subvenir aux besoins quotidiens.

Ces Italiens pacifiques n'avaient aucune intention agressive. Ils pensaient d'abord à travailler, à réaliser quelques économies dans la perspective d'améliorer les conditions précaires de leur existence.

Les célibataires venus le plus souvent en éclaireur avaient le souci majeur de faire vivre leur famille et de pouvoir retourner un jour au pays pour rencontrer une épouse. Combien d'entre eux firent à La Seyne même des rencontres galantes qui se conclurent par un mariage au grand dam des vieilles familles de notre terroir peu disposées à accueillir une étrangère en leur sein.

Et ce fut bien la meilleure manière de réaliser l'intégration des étrangers dans le terroir seynois. Les unions entre Seynois et Italiens se multiplièrent, la langue provençale leur devint familière, puis la langue française par la suite.

Tout le monde travaillait dans les nouveaux ménages. Les hommes devenaient des ouvriers spécialisés aux Chantiers navals après leur début comme manoeuvres, ou encore au P.L.M. dont les premiers trains apparurent en 1859 à La Seyne, ou encore comme ouvriers agricoles appelés journaliers.

Certains se louaient pour creuser des puits, défoncer des terres fertiles, planter des vignobles et des arbres fruitiers. Leurs outils de travail n'étaient alors que des bêches, des fourches, des pelles. Aucun engin mécanique n'existait alors. Les premières machines que furent les norias, destinées à l'arrosage, étaient actionnées par les animaux : mulets et ânes de préférence à cause de leur grande sobriété.

Et nos courageux Italiens, après la conquête de l'eau pure des puits, construisirent des cabanons où ils couchaient sur des épaisseurs de paille, à plusieurs dans la même pièce, en attendant un logement plus confortable. Ils pensèrent aussi impérativement à loger leurs animaux : poules, lapin, ânesse, chèvre, brebis, cochons.

De tous ces émigrés besogneux, les plus malheureux furent les travailleurs des chantiers logés pour la plupart dans les quartiers malsains des Mouissèques proches des marécages ou quartier Saint-Antoine, dans des taudis sans hygiène, sans eau potable, où les maladies endémiques faisaient des ravages.

La Société des Forges et Chantiers, fondée en 1856, ce fut dans cette période que les premiers émigrés italiens furent appelés au démarrage de la grande construction navale.

Ce fut alors que le quartier de la Lune se peupla rapidement, à proximité de l'Entreprise. Première zone d'accueil, dans un espace malsain, ce quartier surpeuplé paiera un lourd tribut au moment du choléra de 1865.

Le Maire Saturnin Fabre bien soucieux d'assainir la ville portera une attention spéciale sur les problèmes de l'hygiène et d'assainissement du littoral.

Malgré des améliorations attendues, le quartier des Mouissèques surpeuplé avait acquis une réputation mauvaise à tous égards par les algarades fréquentes entre logeurs cupides et locataires au caractère ombrageux, les rixes, suites à des amours houleuses, à des jalousies et des rivalités amoureuses, etc...

Les émigrés en vinrent à s'installer en des lieux plus pacifiques : les rues de la basse ville (Évenos, Messine), les quartiers Beaussier et Cavaillon.

La pénétration des émigrés dans les campagnes sera plus tardive, surtout quand leurs premières économies leur permettront d'accéder à la petite propriété terrienne ou même à un atelier d'artisan.

Nous posions la question, il y a quelques instants : D'où venaient-ils ces émigrés italiens ?

Généralement de Coni, de Buti (Piémont) mais aussi de Limone, devenue aujourd'hui station de ski, de Bove, de Peveragno, de Roccaspavera, etc...

Le courant migratoire de la fin du XIXe siècle incita d'autres Italiens à venir dans la région provençale.

 

Sur les rivages de Saint-Mandrier

Sur les rivages, au début du XIXe siècle, des émigrés italiens s'étaient établis et travaillaient pour leurs propres comptes en exploitant les richesses de la mer. Ils n'étaient pas des métallurgistes, des forgerons, des charpentiers de marine en fer, des manoeuvres. Sans doute savaient-ils confectionner des coques en bois à Procida ou à Pouzzoles d'où ils venaient..., plus généralement de la région de Naples. Ils étaient tous d'excellents pêcheurs.

Ils découvrirent rapidement les richesses des rivages de la presqu'île de Saint-Mandrier ainsi que ceux de la presqu'île de Sicié.

Leurs bateaux actionnés à la rame ou à la voile quand les vents leur étaient favorables ; manquaient plutôt d'élégance par la couleur noire du goudron qui protégeait les coques, tout de même très étanches.

L'éloignement des marchés pour la vente de leurs fruits de mer, leur posèrent des problèmes, mais courageusement, ils luttèrent pour gagner leur vie.

Certains d'entre eux avaient gagné Marseille en longeant les côtes italiennes, puis françaises.

La plupart revinrent vers Sicié et le creux Saint-Georges de Saint-Mandrier dont ils savaient tous les avantages que leurs ancêtres romains avaient tirés depuis l'Antiquité.

Les archives de Saint-Mandrier nous livrent les noms de Crescenzo, Esposito, Miniluto dans les années 1840-1845.

Puis, vingt ans plus tard, apparurent les Coppola, les Scotto, les Bianco, les Ajello, les Rinaldi, les Saldalamacchia, les d'Isanto.

Toutes ces familles sont venues à Saint-Mandrier (alors quartier de La Seyne) dans le grand exode du courant napolitain.

Tous les anciens habitants de Saint-Mandrier vous diront que l'intégration des familles italiennes se fit dans le hameau sans difficulté majeure.

Ayant découvert que les rivages de la presqu'île de Sicié étaient riches en poissons, mollusques, crustacés, d'autres Italiens, vers la fin du XIXe siècle se fixèrent à Saint-Elme abrité des largades de l'Est.

Ils organisèrent leur hameau et vers 1886, le Maire de l'époque M. Saturnin Fabre fit ériger la jetée qui protégea efficacement le petit port de pêche des vents violents de l'occident.

Les familles Vuolo, Attanasio, Repeto s'établirent à Saint-Elme avec d'autres familles françaises comme les Christin, les Cayol, les Pignatel, les Gaudemard pour en citer quelques-unes seulement. Tous ces braves gens travailleurs courageux ont animé la poissonnerie de La Seyne pendant plus d'un siècle.

D'autres émigrés venus nombreux manifestèrent leurs activités de multiples façons, mais ce fut avant tout dans la construction navale qu'on en trouva la plus grande proportion. Nous avons donné le chiffre de 41 % dans les Forges et Chantiers de la Méditerranée vers la fin du XIXe siècle.

Adaptés à toutes les formes d'activité, les travailleurs en provenance de Gênes, de Naples ou d'autres ports italiens étaient pour certains familiarisés avec les métiers de la mer ; ce qui explique leur préférence pour l'industrie navale, une industrie traditionnelle pour La Seyne remontant même au tout début de sa fondation.

Le premier port de La Sagno datait de 1590 et déjà les premiers esquifs construits pour la pêche côtière étaient nés sur les rivages des Esplageols.

Navires en bois confectionnés grâce aux richesses de la forêt de Janas qui offrait les plus beaux chênes pour les bordages, les grands pins rectilignes pour les mâtures, le liège pour les engins de pêche et les ceintures de sauvetage, la résine pour assurer l'étanchéité des jointures, l'écorce des pins sylvestres utilisée pour la teinture des filets.

Tout cela presque à la portée des mains.

 

Dans les chantiers navals

Et cette construction navale en bois dura plusieurs siècles. Elle donna des bateaux de plus en plus gros.

Les embarcations à rames firent place à des tartanes, des goélettes, des senaux, grâce auxquels le commerce du petit cabotage put se développer.

Lorsque au début du XIXe siècle apparut la construction métallique, les charpentiers en bois s'adaptèrent aux nouvelles techniques de la construction et de la propulsion. La force de la vapeur, l'invention de l'hélice allaient bouleverser les industries de la mer, mais la main d'oeuvre sut s'adapter admirablement à la modernité et la construction navale se développer davantage avec la nécessité d'accroître les échanges.

La classe ouvrière seynoise ne pouvait plus subvenir à tous les besoins nouveaux. Ce qui explique le maintien de la tradition des constructions navales seynoises grâce à l'arrivée massive des émigrés italiens lesquels d'ailleurs venaient d'un pays où ils vivaient dans le plus grand dénuement pour les raisons évoquées plus haut.

Rappelons que la première vague d'émigrés se manifesta timidement au démarrage des constructions métalliques. La Société des Forges et Chantiers eut à affronter des difficultés énormes et changea ses dirigeants souvent ; les Chantiers Mathieu de 1835 succèdent à M. Lombard ancien charpentier de marine. Les constructions métalliques exigeaient des matières premières : minerais de fer, de cuivre, du charbon et ce n'est pas à La Seyne ni même dans le département du Var qu'on les trouva.

On les amènera du Creusot et de Lorraine par la route, le chemin de fer n'arrivera à La Seyne et Toulon qu'en 1859. C'est alors qu'intervinrent des ingénieurs anglais, les frères Evans, à qui seront confiées les fonctions de conception et d'exécution.

Les chantiers Lombard seront acquis plus tard par un autre ingénieur anglais Philip Taylor qui était connu par la création d'un atelier de fabrications et de réparations de machines marines au quartier Menpenti à Marseille.

Mais les chantiers dont les activités seront soumises à une sévère concurrence conduiront Taylor à céder son entreprise à la Société des F.C.M. en 1854-56.

L'effectif du chantier s'élevait alors à 450 travailleurs émigrés, une présence minime.

Mais tout va changer avec la guerre de Grimée (1854-1856) qui provoque une levée des charpentiers d'état. Ce qui motiva le 15 mars 1856, la Chambre de Commerce du Var à solliciter des pouvoirs publics une embauche de main d'oeuvre étrangère pour La Seyne et Saint-Tropez.

Une réponse positive lui parvint un mois plus tard. Les Italiens arrivèrent.

Les deux décennies qui suivirent amenèrent sur les rivages seynois et toulonnais des changements spectaculaires, à tel point que les Italiens représentaient le 1/4 de la population seynoise entre 1851 et 1891.

Entre 1872 et 1881 la population seynoise s'accrut de 1949 habitants (dont 1245 Italiens).

En 1887, l'effectif des émigrés italiens atteignait 47 % aux Forges et Chantiers de la Méditerranée.

Les changements spectaculaires évoqués, il y a quelques instants ne furent pas toujours bénéfiques pour les immigrés italiens pas davantage pour la population seynoise. Pourquoi ?

Remettons en mémoire les périodes dramatiques vécues par les uns et les autres.

En 1854 et 1856, Napoléon III envoie les armées françaises se battre en Crimée contre la Russie.

En 1865, l'épidémie de choléra fait des ravages à La Seyne (500 morts en 3 mois). Les chantiers seront ralentis. Une bonne partie de la population gagnera les campagnes.

En 1870, c'est de nouveau la guerre, Napoléon III, lui qui avait dit en accédant au trône : « L'Empire, c'est la Paix ! », décide de venir en aide à l'Italie dans sa lutte pour l'unité nationale qui passe par l'expulsion de l'Autriche hors de ses frontières, cela se passait en 1859.

Entre 1857 et 1860, l'Empereur envoie des troupes en Chine, fait la conquête de la Cochinchine, etc...

En 1870-71, ce sera le grand désastre, la perte de l'Alsace et de la Lorraine avec ses riches gisements de minerai de fer. Tous ces événements eurent bien évidemment les incidences déplorables sur l'économie de notre pays.

Les effectifs des chantiers subirent des alternances troublantes.

L'effectif de 938 ouvriers en 1855 passe à 5 000 quelques années après, puis à 3 200 en 1872, puis à 850 cinq ans après. La remontée ne se fera qu'à partir de 1881 sous l'impulsion de grands hommes que furent Noël Verlaque, Dupuy de Lôme, Armand Béhic, Gustave Zédé, Amable Lagane.

Les effectifs des Chantiers navals remontèrent à 2 140 salariés.

Les nouveaux dirigeants poursuivirent l'oeuvre de Taylor qui voulut et réussit à améliorer la condition ouvrière, celle des Seynois et aussi des émigrés italiens ; création d'une caisse de secours en cas de maladie ou d'accident ; secours aux familles, aménagement d'un réfectoire ; vente de repas à prix réduits, achat d'une ambulance. Cours gratuits pour les adultes.

Toutes ces mesures concoururent à favoriser le mouvement migratoire italien.

Indiquons au passage que de 1870 à 1914 le nombre des Italiens émigrés vers la France, l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud, atteignit 15 millions d'individus.

Retenons, pour ce qui concerne La Seyne, les chiffres du recensement de 1881.

Le nombre d'émigrés italiens était de 2 729 dont 1 620 hommes (soit 60 %) et 1 109 femmes (soit 40 %).

 

L'intégration pacifique

Au fil des années, ces gens que l'on méprisait au début de leur séjour à La Seyne forcèrent le respect des familles seynoises par leur comportement de travailleurs infatigables, leur volonté inflexible dans l'accomplissement de leurs tâches, même les plus ingrates, leur honnêteté, leur courtoisie.

Insensiblement les sentiments racistes s'estompèrent et l'intolérance fit place peu à peu à une cohabitation raisonnable et même à une véritable convivialité.

Les Italiens s'intégraient dans la vie sociale par nécessité d'abord. Ne leur fallait-il pas impulser les associations de secours mutuels en accord avec les travailleurs seynois ?

C'est ainsi qu'ayant bénéficié des premiers avantages sociaux offerts par Taylor à tous les travailleurs y compris les immigrés, on put constater des rapprochements de plus en plus fraternels.

Pour la première fois, les montagnards du Piémont éprouvèrent des sentiments de solidarité par leur adhésion à la Société de secours mutuel La Providence en 1859 ; également à la Philanthropique en 1867. On y parlait de la retraite à 65 ans !

Comment les miséreux ultramontains n'auraient-ils pas apprécié cette conquête de la sécurité pour leurs vieux jours ?

De nombreux émigrés participèrent à d'autres sociétés de secours mutuels qu'on appelait : La fraternelle ; Les menuisiers réunis, l'Epargne de La Seyne, la Solidarité maritime.

L'année 1885 vit naître la Société de secours mutuels appelée L'Union subalpine italienne à laquelle les Italiens adhérèrent massivement, ainsi qu'à La Fratellanzo popolare.

Dans la même période naquirent d'autres formes de la vie associative : les Cercles qui firent l'objet de surveillances attentives de la part des autorités par crainte de voir surgir des problèmes politiques.

Et les émigrés italiens de plus en plus nombreux allaient également s'intégrer dans la vie syndicale et culturelle. Ils menèrent des luttes sévères pour la défense des mutuelles ouvrières, participant aux grèves malgré les sanctions dont le patronat les menaçait. On les vit distribuer des tracts exprimés en langue italienne pour soutenir l'action des grévistes seynois. C'est dire les progrès d'une solidarité agissante dans le monde du travail. Et puis, hors des ateliers, travailleurs seynois et italiens se rencontrèrent dans les sociétés musicales.

La population venait toujours applaudir la Fanfare garibaldienne au cours de ses sorties du dimanche à travers les rues de la ville.

Cette formation dynamique en tête de laquelle flottait un drapeau italien portant l'effigie de Giuseppe Garibaldi célèbre patriote, l'un des artisans les plus ardents de l'unité italienne.

Et les émigrés enseignaient aux Seynois l'attitude courageuse de ce patriote qui mobilisa son armée au service de la France pendant la guerre de 1870.

La fanfare garibaldienne ne suffisait pas à satisfaire le désir des émigrés amoureux de la musique.

Ils hésitèrent dans un premier temps à grossir les rangs des formations musicales locales La Seynoise qui accusait cinquante ans d'existence sur la fin du XIXe siècle, l'Avenir Seynois de création plus récente.

De leur côté, les musiques locales ne voyaient pas toujours d'un bon oeil, l'arrivée de gens, compétents certes, désireux de prendre des responsabilités à la tête des associations locales.

Des discussions parfois orageuses s'en suivaient. À l'Avenir Seynois, de bons instrumentistes furent admis : les Albini, les Vespero, les Cazale s'y manifestaient avec éclat.

Alors, du côté de La Seynoise, les Présidents et chefs d'orchestre surent convaincre les hésitants à accepter l'arrivée des étrangers transalpins.

Ne sont-ils pas des enfants du pays de Verdi, de Puccini, de Rossini ? Pourquoi les refuser s'ils sont de bons musiciens, disait le Président Pons ? Dans le domaine culturel, la pénétration des Italiens se fit à la satisfaction générale.

Et c'est ainsi que La Seynoise s'enrichit avec la venue de Gilardi, baryton hors pair, de Bergonzo, clarinettiste de haut niveau, de la basse Schivo, des Molinari, des frères Garro, des Ribba, des Falco, etc..., etc...

Quelques années plus tard, le célèbre trompettiste Taliani, ne devint-il pas l'un des chefs émérites de La Seynoise ?

Cela se passait vers les dernières années du XIXe siècle.

Nous verrons comment dans les années du XXe siècle, les phénomènes de l'intégration des émigrés italiens prirent une plus grande amplitude mais ne firent plus l'objet de débats passionnés, ni de controverses dans les familles, les associations à caractère social ou culturel.

Néanmoins, les désirs d'intégration souhaités par les Italiens et les Seynois se heurtaient périodiquement au moment des difficultés économiques, conséquences des récessions de la Navale.

La dernière grande grève du XIXe siècle, marqua durement la vie seynoise. Les conflits entre les syndicats ouvriers et les patrons des chantiers navals au sujet des problèmes de la mutualité alourdirent dangereusement le climat social de La Seyne. Des licenciements massifs furent prononcés par la direction des Forges et Chantiers. Plus de 2000 travailleurs en furent frappés, les étrangers en priorité.

De nombreux Italiens envisagèrent leur retour au pays natal. Cependant le Maire de l'époque M. François Bernard se démena pour provoquer des rencontres de conciliation entre patrons et syndicats, pour obtenir de l'État des commandes supplémentaires de bateaux au profit des chantiers locaux, pour convaincre les directions des chantiers de faire évacuer les ateliers occupés par les militaires et les détachements de gendarmerie.

Enfin, après 41 jours de grève, la situation se normalisa. La plupart des revendications syndicales ne furent pas obtenues. Par contre, du côté municipal le soutien des municipalités dirigées par François Bernard et Julien Belfort apporta une immense satisfaction aux ouvriers par l'octroi d'un crédit de 44 200 F destiné à la construction de la Bourse du Travail inaugurée en 1903.

Cet instrument précieux allait permettre à la classe ouvrière seynoise de s'organiser efficacement en vue des luttes futures.

 

Racisme persistant

Le dernier siècle écoulé avait vu des aspects positifs dans les luttes ouvrières. La création officielle des syndicats datait de 1884. Ce succès en amènerait d'autres dans le XXe siècle qui s'ouvrait, lui aussi sous le signe d'autres combats, sans que les rapports entre main d'oeuvre italienne et seynoise en soient affectés.

Et pourtant les rapports de police ne furent pas toujours tendres pour les miséreux piémontais ou napolitains. Ils faisaient état de rixes dans les cafés de quartiers particulièrement le dimanche.

Les excès de boisson en étaient le plus souvent les causes. C'était bien vrai que les Italiens aimaient le bon vin qu'ils n'étaient pas les seuls à apprécier surtout au bar de Florence, bien fréquenté le dimanche à la place Bourradet.

Le patron de l'estaminet avait bien du mal, le lendemain pour faire disparaître les éclaboussures du trop plein des vinasses sur les abords immédiats de son établissement.

Les travailleurs italiens l'aimaient si bien le bon vin qu'ils imaginèrent un jour au cours d'une réunion de leur cercle d'amis de créer une coopérative pour la vente des vins en provenance d'Italie, qu'ils estimaient bien meilleur que celui vendu à La Seyne. Là, ils se heurtèrent à l'opposition du Maire Saturnin Fabre qui voyait dans cette opération un double danger : celui du commerce local accaparé par des étrangers, celui d'une concurrence que les marchands locaux n'auraient pas appréciée.

Alors les joyeux lurons transalpins durent se contenter du vin de Vignelongue, des Playes ou de La Cadière dont la réputation était bien affirmée depuis longtemps.

La population seynoise ne leur tenait pas rigueur à ces travailleurs qui dans leurs moments d'abandon noyaient leurs chagrins une fois par semaine.

Les habitants de la place Bourradet s'amusaient plutôt de les voir sortir titubants du bar de Florence en chantant des refrains gaillards. Ils imaginaient les scènes de ménage qui s'en suivraient quand les épouses furieuses déshabilleraient, déchausseraient leurs époux éméchés ou ivres morts pour les fourrer dans leur lit jusqu'à la sirène inexorable du lendemain.

Aux moindres incidents qui suivaient parfois les beuveries du dimanche, il n'en fallait pas plus pour que les racistes interviennent auprès des pouvoirs publics afin de renvoyer chez eux tous ces ivrognes. Les rapports de police abondaient dans ce sens. Ils n'étaient pas tendres non plus pour les femmes et les jeunes filles en affirmant sans trop de précisions que la plupart des prostituées étaient d'origine italienne.

Depuis la naissance de la grande construction navale dans la seconde moitié du XIXe siècle, le peuple français assista à des bouleversements à caractères politiques, économiques, à des événements les plus inattendus.

La IIe République, conquise en 1848, succomba trois ans plus tard, sous le coup du complot et des ambitions bonapartistes et surtout la main mise du grand capital industriel qui sut tirer de grands profits des progrès scientifiques.

Avec le démarrage de la grande construction navale, l'établissement du réseau ferroviaire, l'organisation des grandes compagnies de navigation, le tout accompagné d'une force militaire considérable, le prince Président de la République, devenu empereur, entreprit la conquête de l'Empire colonial. Lui, qui avait impunément déclaré : « L'Empire c'est la Paix » fit massacrer des milliers de Français en Cochinchine, en Afrique noire, en Italie, en Russie, au Mexique.

L'Empire ce fut une succession ininterrompue de guerres qui se termina par celle déclarée à l'Allemagne en 1870, un véritable désastre national au bout duquel la France perdit l'Alsace et la Lorraine avec ses riches gisements de minerai de fer.

Et pour compléter ce bilan désastreux, la France ruinée se trouva confrontée à des problèmes inattendus, ceux de l'immigration étrangère dont notre région provençale fut le théâtre. Mouvement de population voulu essentiellement par les affairistes de l'industrie auquel il fallut faire face particulièrement à La Seyne comme nous l'avons montré pour le XIXe siècle. Sur cette véritable invasion venue d'Italie, et des incidences qui s'en suivirent sur notre vie locale nous reviendrons en abordant le XXe siècle qui sera hélas aussi tumultueux que le précédent avec des aspects pour le moins surprenants.

Comment les travailleurs seynois auxquels les épreuves n'avaient pas manqué avec les grandes grèves de 1872, de 1898, les luttes syndicales sévères, les journées de travail de 12 à 15 heures, les cadences infernales, les privations alimentaires, une mutualité peu efficace, comment ces ouvriers de la terre et des champs allaient-ils aborder ce XXe siècle qui ne s'ouvrait pas sous de bons auspices.

Après la naissance de la grande construction navale dans le milieu du XIXe siècle, le peuple français allait assister à des multitudes de bouleversements à caractère politique, économique, ethnologique. La grande bourgeoisie des affaires ne pouvait tolérer les principes d'une république démocratique. Elle s'appliqua à la détruire grâce aux ambitions démesurées des Bonapartistes avec le prince Louis Napoléon à leur tête qui accéda à la Présidence de la République pour devenir monarque héréditaire après son coup d'État du 2 décembre 1851.

L'impulsion qu'il donna à la politique industrielle fut marquée par des succès indiscutables. Les découvertes des techniciens et ingénieurs permirent la création d'un réseau ferré, le développement des industries métallurgiques, de la construction navale.

Hélas ! L'ambition dévorante le poussa, comme son oncle Napoléon Ier vers les guerres de conquête.

Comme tous les dictateurs, Napoléon III laissa la France dans les pires difficultés. Et ce fut dans ce contexte d'événements tumultueux qu'intervint le phénomène de l'immigration italienne qui fait l'objet de la présente relation - un événement historique que les Français, les Provençaux surtout et les Seynois en particulier vécurent pendant deux siècles et dont les incidences bénéfiques sont admises aujourd'hui seulement, exception faite bien sûr pour les malades du racisme.

Le XIXe siècle avait bien apporté quelques satisfactions au peuple français malgré la multitude des événements douloureux - qu'il eut à subir : les guerres, les maladies endémiques, les récessions économiques périodiques, les luttes politiques et syndicales, les problèmes épineux de l'immigration, les conflits à caractères idéologiques, l'affaire Dreyfus par exemple qui divisa profondément l'opinion publique ; les mesures prises en faveur de la séparation de l'Église et de l'État.

 

À l'aube du XXe siècle

Le travail dépendait, surtout dans les chantiers navals des commandes plus ou moins régulières de navires ; le repos hebdomadaire n'était pas encore officiel, les conflits à caractère politique n'en finissaient plus. À partir de 1903, il fallut appliquer la loi sur la séparation de l'Église et de l'État. La suppression des processions dans les rues dressa une partie des chrétiens contre les municipalités à tendance progressistes dans cette période.

Les dernières années écoulées n'avaient-elles pas été troublées par l'affaire Dreyfus qui avait créé à La Seyne comme ailleurs des conflits à caractère idéologique.

L'École laïque avait triomphé au plan national avec les lois de 1881-82-86 mais la municipalité n'avait pas de crédits pour construire des écoles dont les effectifs croissaient surtout depuis l'arrivée des Italiens. La Seyne manquait d'eau, d'hygiène et les maladies y faisaient des ravages.

On voit donc qu'à l'aube de ce XXe siècle naissant, la population seynoise souffrait de toutes les manières.

Pouvait-elle espérer des solutions à toutes ses difficultés ? Oui ! Il y avait des raisons d'espérer. Nos anciens apportaient la démonstration que leurs luttes étaient payantes, surtout dans les dix premières années du XXe siècle.

Les protestations, les manifestations, les campagnes de presse avaient abouti à des succès très bénéfiques pour la population dans son ensemble.

Ces quelques exemples sont très significatifs :

1903 - Édification de la Bourse du Travail.

1902-1905 : naissance de classes maternelles aux Sablettes et au quartier Fontainebleau.

1903-1905 : construction de l'hôpital régional du quartier Peyron en remplacement du vieil Hôtel-Dieu de la rue Clément Daniel.

Depuis la loi sur les associations de 1901, la vie seynoise connut de plus en plus de nouvelles animations avec la prolifération des sociétés sportives aux disciplines fort diversifiées : vélos, rugby, gymnastique, sport équestre de Lagoubran, escrime...

Dans les premières années de ce XXe siècle, les Seynois voyaient les prémices d'une vie améliorée d'abord par un certain renouveau de la construction navale qui assurait la stabilité de l'emploi avec un concours toujours important de la main d'oeuvre italienne.

Le cuirassé Voltaire fut lancé dans cette période, suivi de la mise en chantier du paquebot Canada et d'une importante série de cargos.

Il y avait du travail pour tous, mais les campagnes de xénophobie ne cessaient pas pour autant.

En ce début du siècle, 5 300 ouvriers travaillaient dans nos chantiers dont 1 450 Italiens. Ceux des émigrés établis à La Seyne depuis longtemps hésitaient encore à se faire naturaliser, mais leurs enfants effectuant leur service militaire en France allaient créer des situations de plus en plus favorables à l'intégration. Ce que les racistes réprouvaient dans leurs campagnes de presse.

Ils intervinrent, sans succès d'ailleurs, auprès des municipalités pour limiter l'entrée des étrangers dans les chantiers protestaient avec la dernière énergie quand ils apprenaient leur présence dans les constructions de la marine de guerre.

« C'est porter atteinte à notre défense nationale ! », proclamaient-ils avec fracas. Leur intervention auprès des préfets fut pressante, d'autant que les bruits d'une guerre éventuelle commençaient à se répandre intensément.

Les conflits entre syndicats ouvriers et patronat s'étaient quelque peu ralentis dans cette période prospère pour l'industrie navale, ce qui n'excluait pas ceux existant entre patronat des chantiers et municipalité.

Des sujets de discorde persistèrent longtemps, par exemple le refus de la direction des chantiers de payer les droits d'octroi sur l'entrée des charbons dans l'entreprise.

Le refus de cette même direction à participer aux réparations de la chaussée pavée du port, dégradée après le passage des fardiers lourdement chargés de tôles, de blindages en provenance du Creusot par la route avant l'arrivée du chemin de fer à La Seyne en 1859.

Dans tous ces conflits les immigrés italiens n'étaient pas impliqués, pas plus qu'ils ne l'étaient dans les conflits politiques, n'ayant pas le droit de participer à des élections.

Le XXe siècle naissant s'affirmait chaque jour par le progrès des techniques nouvelles et des inventions en tout genre qui sans nul doute allégeaient la peine des hommes. Dans les chantiers navals, les engins de levage se multipliaient avec les titans.

Que de temps gagné pour accélérer les travaux ! que d'efforts humains épargnés et cette fée électricité utilisée en priorité sur les bateaux de guerre ne tarderait pas à être utilisée dans les foyers des travailleurs eux-mêmes.

Le moteur à explosion se vulgarisait. Les autos dont les nantis firent usage les premiers seraient bien accessibles à tous un jour prochain. Dans les campagnes, on attendait avec impatience les premières pompes d'arrosage. De leur côté, les pêcheurs espéraient eux aussi pouvoir actionner leur bateau avec de petits moteurs marins.

Toutes les conditions se réalisaient en ce début du XXe siècle pour l'amélioration des conditions d'existence des gens, pour créer de plus en plus de richesses.

Les moyens de transport perfectionnés au XIXe siècle par l'utilisation de la vapeur et l'invention de l'hélice connurent eux aussi des progrès fulgurants avec l'arrivée des tramways en 1908. Quelques années après on inventa des moyens plus rapides. Autant de rêves qui auraient pu se réaliser plus tôt... Mais hélas ! La guerre de 1914 arriva avec toutes les conséquences désastreuses que l'on sait.

La Seyne et ses chantiers subirent une sérieuse récession industrielle et tous les progrès espérés à tous les niveaux attendirent des années avant leur réalisation.

Au désastre économique, il fallut ajouter des centaines de morts, de disparus ; des milliers de blessés.

Ouvrons ici une parenthèse pour souligner la participation de centaines d'immigrés italiens à la défense de la France, leur nouvelle patrie.

Et pourquoi ne pas citer les noms de familles italiennes cruellement endeuillés et dont les tombes de notre nécropole portent toujours témoignage ? Parmi les 373 morts et 8 disparus seynois dans la première guerre mondiale, il fallut dénombrer près d'une centaine d'Italiens dont je retrouvai les noms, vingt ans plus tard sur les bancs de l'École Martini : Badano, Berrutti, Bonino, Marro, Giordano, Gilardi, Fiandino, Melgazza, Albini, Vignone.

Il est nécessaire d'ajouter qu'en 1915, entrant seulement à cette date dans le conflit mondial, l'Italie mobilisa ses enfants immigrés qui par milliers versèrent leur sang dans les combats contre l'Autriche alliée de l'Allemagne de Guillaume II.

L'exemple donné par ces émigrés italiens, reconnaissants envers leur patrie d'adoption contribua pour une large part à édulcorer les sentiments xénophobes d'une petite bourgeoisie seynoise qui admettait parfaitement que des Français aillent faire la loi dans d'autres pays d'Afrique du Nord.

 

D'autres immigrés : les Corses

Vers la fin du XIXe siècle et le début du XXe où déferla sur les rivages provençaux la vague impressionnante de l'immigration italienne, d'autres miséreux apparurent chassés aussi de chez eux par les conditions d'une vie devenue précaire. Ce furent les Corses.

Pourquoi cet afflux massif surtout dans la région toulonnaise ? Comment expliquer l'exil de ces populations vivant autrefois paisiblement de l'exploitation des ressources naturelles de leurs terres, de leurs forêts, de leurs rivages ?

Acquise par la France en 1793, cette grande île de 8600 km2 en grande partie couverte de forêts et de maquis, avec une faible densité de population, sans ressource du sous-sol, ses habitants vécurent longtemps sur des lopins de propriétés très morcelées par l'exploitation maraîchère et l'élevage ovin et caprin.

Pays très montagneux, aux voies de communications rares, coupé du continent, pendant deux siècles, l'État ne parut pas tellement s'intéresser à son développement ; Il n'y eut pas d'investissements massifs de capitaux, pas de concentration de main d'oeuvre.

L'appauvrissement général allait provoquer, chez les Corses, le désir de trouver des emplois sûrs et la région toulonnaise stagnante manquait justement d'ouvriers, d'artisans et d'employés.

L'arrivée des Corses et des Italiens apporta 10 % d'une main d'oeuvre à l'Arsenal surtout et aussi la Marine dans la proportion de 50 % pour l'industrie navale et 30 % pour la flotte.

La ville de Toulon leur fut très hospitalière à ces habitants venus de Bastia, d'Ajaccio, de Sartène.

Ils eurent tôt fait de trouver des emplois, dans les administrations de préférence : 7 % furent engagés dans les douanes, d'autres dans le P.L.M. et quand Toulon fut équipée en receveurs, gardiens, surveillants de travaux ; d'autres vagues d'immigrés renseignés favorablement par les premiers arrivants vinrent s'installer à La Seyne en nombre important. L'administration des P.T.T. reçut les Giocanti, les Vinciguerra, les Andréani, les Mari, etc...

La presque totalité de la cité des cheminots, près de la gare de La Seyne accueillit les Miniconi, les Visconti, les Boglietti, les Moracchini.

Plus tard, le mouvement migratoire gagna aussi d'autres couches de la population : des enseignants par exemple qui avaient passé leur Brevet supérieur à Ajaccio : les Consalvi, les Penciolelli. La police en recruta sans peine avec les Manzani, les Rocchesani, les Pedinielli.

En somme, la venue massive de ces gens-là ne provoqua aucun problème de cohabitation pour la simple raison qu'ils étaient des Français.

Dans les ateliers de l'Arsenal de Toulon, on les brocardait à cause de leur accent très particulier et dans la langue provençale, parlée couramment en ville et dans les campagnes, on entendait cette phrase amusante : « Soun arriba lei tourdré ».

Traduisez : « Elles sont arrivées les grives ! » - on comparait les tourdres (grives) à des Corses parce qu'on les considérait comme des oiseaux migrateurs. Cette plaisanterie n'engendrait pas de ressentiments virulents.

On peut dire que leur intégration se fit mieux que celle des Italiens.

Leur besoin d'adaptation à la vie locale se traduisit par leur adhésion à des partis politiques, des cercles ou autres associations, mais ils s'efforcèrent toujours de garder leur identité.

Comme l'avaient fait les Italiens, ils fondèrent des sociétés de secours mutuels (on était encore loin de la Sécurité Sociale !).

Voici quelques intitulés : Union Corse, Frères Corses, La Fraternité, La Bastiaise, Avenir de la Corse.

Généralement, quand le budget familial le leur permettait, les Corses retournaient au pays au moins une fois par an. Certains se faisaient un devoir d'aller voter en Corse. Ils se mêlèrent aussi à la vie politique dans des associations respectueuses du souvenir napoléonien, dirigées souvent par des personnalités civiles ou militaires à tendance bonapartiste.

Il exista des cercles socialistes au début du siècle en 1905 au Pont du Las et aussi à La Seyne.

Précisons l'importance de ce mouvement migratoire venu de la Corse par quelques chiffres de statistiques officielles.

À Toulon seulement 3 471 Corses sont recensés pour une population de 77 747 habitants soit près de 5 % de la population totale en 1891.

Entre 1861 et 1890, la progression s'accélère en partant de 9 localités seulement : La Balagne (Nord-Ouest de la Corse) et Bastia - cités les plus proches du continent. Dix ans plus tard, les émigrés proviennent de 27 villes et villages, 10 ans plus tard ce nombre passera à 57 pour atteindre 85 tout à la fin du XIXe siècle.

Les familles restées au pays suffirent à exploiter 3 500 ha d'emblavures qui en occupaient le double, 20 ans auparavant. Les farines provenaient maintenant du continent. N'avons-nous pas signalé le même phénomène à La Seyne quand la voie ferrée amena les farines de la Beauce et de la Brie ?

À partir de là, nos quatre moulins tombèrent en décadence. La Corse continua à récolter des châtaignes, des olives, des cédrats, des raisins. Mais pendant longtemps, elle ne connut pas de grandes initiatives industrielles. Son commerce en souffrit beaucoup, ses ports mal équipés, ses réseaux de communications inadaptés à la modernité, tout cela concourut, à développer un mécontentement populaire exploité par des mouvements indépendantistes qui posèrent problème aux gouvernements de la République... et ce n'est pas fini !

 

Revenons sur le Continent !

La guerre de 1914-1918 terminée, La Seyne endeuillée pansa ses blessures. Le travail dans les Forges et Chantiers, ralenti obligatoirement pendant les hostilités, allait retrouver de meilleures activités. On n'y construisait plus de chars d'assaut, mais reprenant sa vocation première ne fallait-il pas remplacer les navires envoyés dans la profondeur des mers par les sous-marins de la barbarie allemande ?

La main d'oeuvre abondait. La Lorraine reconquise, la France allait retrouver ses riches gisements de fer exploités par les Allemands depuis 1870.

Les Italiens, fixés à La Seyne définitivement après leur naturalisation, allaient voir leur nombre grandir par une autre vague migratoire pour le moins inattendue, celle que l'on qualifia d'émigration politique.

Précisons les faits. Retournons un instant sur les fronts de la guerre 1914-1918. L'Italie entrée tardivement dans le conflit s'allie à la France et l'Angleterre. Les Austro-Allemands l'attaquent et le front italien s'effondre à Caporetto. La brèche sera colmatée par l'arrivée de 11 divisions franco-anglaises.

L'Italie sortira du conflit diminuée. C'est alors que surgit un triste personnage, indigné par la situation lamentable de son pays dont il s'imagine à être le seul capable de le relever et de le conduire vers la gloire. Ce personnage s'appelle Benito Mussolini. Ses idées sur la nécessité de créer un nationalisme italien à caractère corporatiste et militariste, il les professait depuis 1914.

Il fonda les faisceaux de combat, noyau du Parti fasciste et donna la chasse aux démocrates de toutes tendances : socialistes, communistes, libres-penseurs. Le roi Victor Emmanuel laissa faire les meurtres, les violences en tout genre. Bien entendu les anarchistes furent frappés les premiers.

La papauté ne réagit pas non plus devant cette vague de terreur.

Et voilà qui explique ce mouvement migratoire italien à caractère essentiellement politique, mouvement qui s'accentuera, surtout après la marche fasciste sur Rome à partir de 1922, année qui vit l'arrivée de Mussolini au pouvoir que le roi Victor Emmanuel III lui confia - un pouvoir que le dictateur gardera jusqu'en 1943, année où il fut assassiné après les désastres de la IIe guerre mondiale.

Il importe d'ouvrir ici une parenthèse pour rappeler aux Seynois de cette époque et pour instruire aussi ceux qui ne savent pas, que les centaines de nouveaux émigrés, ceux-là essentiellement politiques, furent accueillis chaleureusement mais aussi pourchassés par les Chemises noires italiennes dans la triste période où nos rivages provençaux furent occupés par les soldats de Mussolini. Les fascistes italiens recherchaient des immigrés marqués politiquement et que des Seynois cachèrent soigneusement.

Qu'il nous soit permis de citer des exemples très significatifs. N'est-il pas vrai que les plus hauts responsables politiques de l'opposition au fascisme, les Saragat, les Pietro Nenni trouvèrent des refuges sûrs dans la population seynoise parmi de nombreux compatriotes.

Après le triomphe du nazisme en Allemagne, du fascisme italien, du franquisme espagnol, la France allait connaître à son tour, les horreurs de la dictature pétainiste à partir de 1941.

Les Italiens réfugiés dans notre pacifique Provence connurent des mesures de rétorsion des Vichyssois. Certains responsables syndicaux influents ne furent-ils refoulés vers la frontière ? Des fonctionnaires d'origine italienne furent brimés par la suppression de tout avancement en grade et cependant comme l'avaient fait leurs aînés en 1914, n'avaient-ils pas exposé leur poitrine à la mitraille allemande pour défendre leur patrie d'adoption la France ?

Fort heureusement, le gouvernement de Vichy fut balayé en quelques années.

La paix revenue, des années de travail, de privations, il fallut reconstruire nos chantiers navals détruits, réparer des milliers d'habitations démantelées, redonner à notre cité martyre un tissu économique et social, des structures administratives... et les émigrés italiens, jeunes et anciens apportèrent leur concours le plus efficace à l'oeuvre commune.

 

Avec les Pratali

Des centaines de familles italiennes sont intégrées aujourd'hui dans notre ville et cela depuis plus d'un siècle avec la naissance de la grande construction navale. Nous avons montré jusqu'ici les raisons du grand mouvement migratoire italien, les conditions douloureuses du transfert des populations misérables venues du Piémont, de la Toscane, et de Campanie, leur installation précaire sur le terroir seynois, leurs activités, l'accueil qui leur fut réservé, etc..., mais il nous a semblé utile de puiser nos récits dans les témoignages des intéressés eux-mêmes.

Des témoignages innombrables nous ont été livrés et les plus significatifs sont venus des familles Pratali pour la simple raison que les descendants de cette famille émigrée sont les plus nombreux à La Seyne et plus généralement dans l'aire toulonnaise.

Notre concitoyen Émile Pratali né à La Seyne en 1922, particulièrement sensible au culte de ses ancêtres, a retracé avec beaucoup de fidélité, leur parcours des siècles passés ; les vicissitudes et leurs aspects tumultueux souvent dramatiques. Ses notes biographiques reliées et conservées religieusement retracent la vie de ses parents et grands-parents.

Elles nous rappellent que l'origine des Pratali se trouve en Corse à l'époque où cette dernière appartenait à l'Italie (Ligurie).

Des ascendants des Pratali s'y trouvaient en 1696, 1727, 1771, 1792, 1818, 1852.

Notons au passage que la Corse fut acquise par la France en 1768 par le ministre Choiseul sous le règne de Louis XV.

Les ramifications s'étendirent à Gênes, Buti... et même vers les continents les plus éloignés : l'Australie, l'Amérique du Sud...

Des recherches longues et complexes, nous feraient sans doute retrouver la trace des familles Pratali dans ces terres lointaines.

Restons sur La Seyne où plus de 100 familles ont fait souche pour occuper les professions les plus diverses. Aux manoeuvres, aux forgerons des Chantiers navals, aux journaliers de la campagne, ont succédé des artisans, des commerçants, des entrepreneurs, des fonctionnaires de haut niveau qui n'ont pas à rougir de leurs ancêtres misérables, tout de même combatifs, courageux, lesquels ont puissamment contribué par leurs activités fécondes à l'enrichissement du tissu économique de leur terre d'adoption.

Avec les archives familiales d'Émile Pratali, il nous a été possible de mieux comprendre les raisons du transfert de ses ancêtres vers l'accueillante terre de Provence et le terroir seynois en particulier.

Émile a conté avec beaucoup d'émotion leur vie misérable Son grand-père Louis né en 1847 vivotait grâce à son petit atelier de cordonnerie. Mobilisé aux armées, il laissera son épouse sans aucune ressource avec trois enfants à charge.

Épuisée par la maladie, elle mourra alors que Louis va sur ses deux ans. Les oncles et tantes ne savent comment allaiter le bébé qui survivra tout de même grâce au lait de brebis.

À cinq ans le garçonnet connaîtra son père, retour du front de guerre. La vue de cet homme barbu le terrorise. Une épidémie de choléra fait des ravages dans la population. Le frère de Louis, Barthélemy meurt.

Après tous ces malheurs la famille décide de s'expatrier. Elle arrive à La Seyne où la vie ne sera guère plus confortable.

La maison de l'oncle possède bien une table, mais ignore les chaises. On s'assoit sur des bancs de bois. Le travail aux Chantiers navals n'est pas régulier.

Louis a trouvé à s'embaucher chez un peintre qui lui octroie un franc par jour.

Au bout de quelques mois, c'est le chômage. Alors ce sera le départ pour La Ciotat puis Marseille.

En 1866, nouvelle guerre pour la Libération de l'Italie. Louis retourne au pays y faire son service militaire et s'engagera par la suite dans l'armée. On en finirait pas de raconter par le menu les tribulations, la vie aventureuse de ces pauvres gens qu'on avait coutume d'appeler à Buti, comme presque partout en Italie les Beccare Cenere, expression très significative qui se traduit en français manger la cendre, autant dire qu'ils ne mangeaient pas souvent à leur faim.

Dans ses récits, Émile a parlé longuement de son père Alberto, dont il était fier à plus d'un titre. Albert, fils de Louis Pratali et de Guidi Louise naquit le 27 juillet 1890 à Buti. Quelques années après, le voici à La Seyne, embauché aux Chantiers navals, où il eut tôt fait de se tailler une réputation d'excellent technicien. Mobilisé en 1914, il montra comme tant d'autres Italiens son attachement inconditionnel à sa patrie d'adoption, la France.

Revenu dans les Chantiers, il occupa les fonctions de chef d'équipe et obtint la médaille d'honneur du travail à son départ à la retraite, après avoir rendu d'immenses services à l'atelier montages machines.

En somme, ce travailleur consciencieux, compétent, dévoué, ce patriote doit être cité en exemple parmi les descendants des premiers émigrés italiens qui auront oeuvré avec profit au sein de la communauté seynoise qui s'affirma de plus en plus après la première guerre mondiale.

Mais la plus grande part des souvenirs d'Émile est consacrée à sa propre biographie où il nous fait revivre ses souvenirs d'enfance avec beaucoup de précisions, les scènes de la vie seynoise d'antan décrites dans des ouvrages précédents : les toupines, les écoles (Martini d'abord), le marché du Cours Louis Blanc, la poissonnerie bruyante, le port et ses bateaux à vapeur, ses personnages hauts en couleurs : Georgette, Félici, Sénégal, Mme Roy. Les cinémas : Kursal, Variétés, Odéon, l'Eden, etc...

Malgré l'inconfort, la vie était tout de même plus belle qu'à Buti. Hélas ! La guerre revint, le fascisme, l'occupation allemande puis italienne.

Émile s'engage pour quatre ans dans l'artillerie coloniale.

En fait, il sera retenu 5 ans aux Armées. Depuis son départ pour Dakar, la Mauritanie, l'Afrique noire, il participera à toutes les étapes de l'armée de la Libération, la Corse, l'Italie, le débarquement sous le commandement du Général de Lattre de Tassigny, son entrée à Toulon, à La Seyne où il recherche sa famille, puis la route des Alpes, Briançon, les Ardennes, le Rhin... enfin le 8 mai et le retour à La Seyne. Quelle véritable épopée !

La vie, les aventures, les activités de ce citoyen d'origine italienne, doivent être citées en exemple. Technicien d'élite de la navale, patriote ardent et courageux, récompensé par la Croix de guerre et la Médaille militaire, bon père de famille, père de trois enfants, il est de ceux qui ont droit à la vénération de tous les siens et de toute la communauté seynoise.

Sa vie, retracée ici succinctement, aurait mérité un ouvrage en reconnaissance des services éminents rendus autour de lui, son charisme exceptionnel.

Il y eut sans doute parmi les nombreux émigrés d'une autre origine, des hommes méritants dignes d'être cités en exemple.

Répétons-le ! Le choix d'un Pratali s'imposait par la notoriété de cette famille hautement représentative dans notre communauté seynoise.

Restons encore dans ce début du XXe siècle pour montrer comment s'est faite l'adaptation des émigrés italiens du siècle précédent et surtout savoir ce que sont devenus leurs enfants nés généralement à La Seyne.

 

Une autre génération

Les premiers émigrés italiens du XIXe siècle espéraient pour leurs enfants une vie décente. Ils les voulaient instruits pour les voir grandir honorablement dans l'échelle sociale. Ils furent bien reçus dans les écoles seynoises, les Masselo, les Albini, les Rossi, les Tosello, les Filidei, tous d'origine italienne, mes camarades de la classe du certificat d'études.

Quelques années auparavant les Bagliotto, les Ribba, les Carli, les Magnino et bien d'autres n'avaient-ils pas été admis, à leur brevet d'enseignement primaire supérieur ou leur brevet élémentaire pour prétendre ensuite à des emplois administratifs dans la marine, les P.T.T., la police même et l'instruction publique avec les Giordano, les Melgazza, les Bertolucci, les Fenoglio, les Rinaudo et bien d'autres.

Tous ces nouveaux Seynois du XXe siècle, après des années de travail acharné et d'économies substantielles, s'incrustèrent insensiblement dans la population seynoise. Ils firent l'acquisition de quelques lopins de terre soigneusement entretenus. Les terrains de culture se vendaient à des prix si modestes que les Cavallo, les Ristorto, les Rocchia, les Tosello et bien d'autres devinrent des propriétaires terriens de plusieurs hectares.

Dans le même temps, d'autres Italiens audacieux allaient faire carrière dans le bâtiment. Les entrepreneurs Cesana, Bonino, Salvagno, Francioli, Paesani, Rizzolo, etc..., édifièrent nombre de villas et de copropriétés.

Une petite bourgeoisie d'artisans, de commerçants, de fonctionnaires, tous d'origine italienne, se développa dans une période prospère de l'entre-deux guerres, ce qui rendait jaloux des familles de travailleurs français qui persistèrent dans leurs opinions antiracistes tout en constatant néanmoins que ces immigrés, âpres au gain, étaient des citoyens honnêtes. Les ouvriers des Chantiers navals, syndicalistes et démocrates furent conquis tout à fait à la cause d'une cohabitation et d'une confraternité réelles, quand ils apprirent que des Italiens s'étaient engagés dans la lutte pour la défense de l'Espagne républicaine contre le sinistre Franco, émule du fasciste Mussolini et du nazi Hitler de sinistre mémoire.

On vénéra plus tard les Casanova, les Casulo, les Filiputti, les Lombardozzi, les Francioli, tous engagés dans les Brigades Internationales sous la direction d'André Marty pour la défense des libertés.

Quand on sut par la suite, le nombre des émigrés italiens tombés dans les maquis du Var et de la Provence, quand on connut le nombre des victimes émigrées de la guerre 1939-45 qui périrent pour défendre leur patrie d'adoption, alors l'attitude des professionnels de la xénophobie se fit plus discrète.

Ajoutons qu'après quarante années de cohabitation, de mariages entre Seynois et Italiennes et vice-versa, l'intégration pacifique triompha progressivement.

Ces problèmes de mutations, d'intégrations, de discriminations ont déjà fait l'objet de longs développements dans le Tome III des Images de la vie seynoise d'antan, paru en 1990 (pages 415 à 460), il y a 10 ans déjà.

Il nous a paru nécessaire d'y revenir, parce qu'ils sont toujours d'actualité et qu'en maints endroits, ils demeurent toujours aussi épineux qu'au siècle dernier et demeurent la source de conflits permanents aux conséquences les plus dramatiques pour l'humanité.

Nous avons insisté beaucoup sur l'émigration italienne la mieux connue, plutôt mal accueillie par nos grands-parents qui méprisèrent pendant toute une génération les Piantous, les Babis, les Macaronis, sans violence excessive toutefois. Mais au fil des années, ces miséreux se révélèrent comme des travailleurs acharnés et compétents, en nombre impressionnant comme l'avaient exigé le Patronat et les Pouvoirs publics. Ils firent prospérer les constructions navales de façon spectaculaire. Nombre d'entre eux, devenus des artisans, enrichirent le tissu économique seynois. Considérant la France et la Provence comme leurs véritables patries, ils offrirent leur poitrine aux hordes allemandes, pour les défendre. Que pouvaient donc exiger de plus les tenants d'un racisme stupide, de la part de ces travailleurs honnêtes dont la communauté seynoise tira les plus grands avantages.

Les enfants des premiers émigrés italiens reçurent leur éducation dans les écoles primaires seynoises puis l'école primaire supérieure Martini où ils se préparèrent à devenir des cadres administratifs, des enseignants, des techniciens, des dessinateurs dans les Chantiers navals ou autres entreprises locales. L'intégration progressive des émigrés italiens se réalisa sans douleur et une atmosphère de convivialité régna dans toute la communauté seynoise.

Il fallut du temps, de la patience, de la compréhension de la part des émigrés dont la majorité parvenue dans les années 1930 avait obtenu leur naturalisation, et la tolérance des Seynois de souche qui finirent par admettre les noms de célébrités que la France avait accueilli dans le passé avec le Cubain José Maria de Heredia, le romancier Émile Zola, les peintres Picasso et Modigliani, les savants Metchnikov, Russe, et Marie Curie, Polonaise, les musiciens Gluck et Meyerbeer, Allemands, et bien d'autres.

Malgré les différences, les divergences, des solutions pacifiques assurèrent la cohabitation.

Mais voilà ! Qui, pouvait prévoir que vingt ans plus tard des problèmes semblables se poseraient encore sous des formes exacerbées : conséquences d'événements internationaux auxquels tous les continents furent impliqués. La seconde guerre mondiale, la lutte des peuples colonisés pour leur indépendance, les bouleversements économiques et politiques allaient engendrer des transferts de population les plus inattendus.

Et nous voici vers la fin du XXe siècle avec de nouveaux problèmes de mutations massives, de nouveaux étrangers : Des Nord-Africains, des Africains, des rapatriés d'Algérie envahirent nos rivages provençaux. Ces nouveaux étrangers étaient bien différents de notre population provençale par leur langage, leur religion, leurs moeurs.

La municipalité seynoise d'alors fut confrontée à de graves problèmes d'emplois, de logements, de cohabitations, de conflits politiques.

Ceux que l'on appelait les pieds noirs trouvèrent des emplois dans les administrations, favorisés par les directives gouvernementales ; les Nord-africains qu'aucune tâche ingrate ne rebutait, trouvèrent des emplois dans le bâtiment, l'entretien des routes, le travail des champs. Ce fut dans les années 60-64 que démarrèrent les tranches de logement de la Z.U.P.

Ceux de ces nouveaux venus à La Seyne les plus virulents furent sans doute les Français d'Algérie qui accusaient les gouvernements de la République de n'avoir pas soumis les partisans de l'indépendance algérienne.

On sait que la politique du Général de Gaulle fut la bonne et l'organisation du référendum qui suivit l'arrêt de la guerre d'Algérie en 1962 fut des plus salutaires. La paix revenue, on ne peut en déduire que les problèmes de la cohabitation, des discriminations raciales soient résolus pour autant. Tous les nouveaux étrangers ont été logés correctement, mais hélas la crise économique dont notre ville a été frappée par la fermeture et la destruction des Chantiers a gravement détérioré le climat social. Depuis plusieurs années maintenant, notre communauté seynoise si laborieuse et si paisible autrefois connaît la violence, l'insécurité, les trafics de drogue particulièrement dans la zone urbaine, thèmes auxquels notre ouvrage a consacré de longs développements.

Les pouvoirs publics, les édiles locaux, régionaux portent de lourdes responsabilités dans la recherche de solutions pacifiques à ces questions qui se posent bien au-delà de nos frontières locales et nationales.

Et la dégradation des moeurs, il ne faut pas toujours l'imputer aux étrangers.

N'a-t-on pas été dans l'obligation, il y a peu de temps de créer des commissions départementales d'accès à la citoyenneté dont le but est l'élaboration d'une charte contre les discriminations raciales dans le monde du travail, les étrangers étant trop souvent victimes d'injustices. Il s'agit de mettre en oeuvre le principe de l'égalité de traitement entre les personnes quelles que soient leurs origines ethniques. Sans doute faudra-t-il prévenir et sanctionner pour exiger que le seul critère à retenir doit être celui de la capacité professionnelle.

Il ne serait pas admissible que les travailleurs émigrés qui ont oeuvré au développement économique de nos cités, et nous l'avons démontré avec précision pour La Seyne, ne reçoivent pas en échange des marques de considération de la part de nos concitoyens.

Des organismes animés par des gens de bonne volonté s'y emploient avec succès.

Pensons au Secours Populaire, à S.O.S. Racisme, à la Ligue des droits de l'homme, aux animateurs de la Charte contre les discriminations raciales...

En extrapolant, il est urgent de porter remèdes à tous ces conflits où périssent chaque jour des centaines d'êtres humains : hommes, femmes, enfants, victimes d'assassinats, de tortures abominables, de véritables folies humaines, de barbaries atroces, cela sous toutes les latitudes.

La lutte pour la préservation des droits de l'homme doit se poser à l'échelle planétaire.

Les massacres quotidiens en Algérie, en Afrique noire, dans les Balkans, en Turquie, en Inde, aux Philippines et ailleurs, semblent ne plus émouvoir les spectateurs de la télévision. Il n'y a pas de troisième guerre mondiale déclarée, mais l'horreur est partout.

Et l'organisation des Nations Unies (O.N.U.) déçoit l'humanité entière. Les marchands d'armes font des affaires fructueuses : avions de combat, armes des plus sophistiquées, chars d'assaut sont à la disposition des plus petits états et des dictateurs manipulés par les puissances d'argent. Pauvre humanité à qui l'on conseille de prier davantage pour faire cesser les crimes musulmans, les bombardements israéliens et palestiniens, les sévices contre les Kurdes, etc., etc.

Les peuples ont besoin de lumières. Peut-être un jour, en viendront-ils à penser que la fraternité universelle sera conquise par des politiques violemment pacifistes si tant est que l'on puisse associer cet adverbe et cet adjectif.



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