La Seyne_sur-Mer (Var)   Histoire de La Seyne_sur-Mer (Var)
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du Tome VI
Marius AUTRAN
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Images de la vie seynoise d'antan - Tome VI (1997)
L'Isthme des Sablettes au fil du temps
 Troisième époque : De 1918 à 1950

(Texte intégral du chapitre)
 

L'entre deux guerres (1925-1939)

Les plus anciens de nos concitoyens qui ont vécu les heures de liesse explosives de la population seynoise dans les jours qui suivirent la proclamation de l'armistice se souviennent fort bien des enthousiasmes délirants, des réjouissances organisées en ville et dans les quartiers, aux Sablettes et Saint-Elme bien sûr.

Hélas, on ne pouvait tout de même pas oublier les familles endeuillées, les 373 morts et 8 disparus dont des noms figureraient bientôt sur le Monument aux Morts face au pont transbordeur des Chantiers navals, monument que les Allemands rasèrent quelque vingt ans plus tard.

La France sortait victorieuse du conflit, mais à quel prix ? Combien d'années faudrait-il pour estomper les ruines, les atrocités, les destructions, les bateaux engloutis dans les mers et les océans avec leurs équipages, les mutilés, les veuves, les orphelins !

Les pacifistes, les patriotes, publiaient des bilans impressionnants accompagnés d'illustrations suggestives.

Non ! disait-on, il n'est pas possible de revoir cela. Les anciens combattants s'organisaient à l'échelle nationale et même internationale. On proclamait avec force que cette guerre serait la dernière, la der des der. Des groupements progressistes lançaient ce mot d'ordre péremptoire : « Guerre à la guerre ! ».

Des journaux patriotes imprimaient en d'énormes titres : « L'Allemagne paiera ! ». Des ouvrages parlant des horreurs de la guerre comme Le feu d'Henri Barbusse, Les Croix de bois de Roland Dorgelès, À l'Ouest, rien de nouveau de l'Allemand E.M. Remarque connurent rapidement la célébrité.

Pourquoi donc, pensera le lecteur, parler de tout cela à propos de l'isthme des Sablettes ?

C'est tout simple : parce que ses riverains eurent tôt fait de comprendre avant les autres Seynois que la paix éternelle était loin de triompher, la guerre n'étant pas véritablement terminée. Ils assistaient chaque jour au départ des unités militaires : cuirassés, croiseurs, torpilleurs qui se dirigeaient vers le Liban et le Maroc où le mouvement d'indépendance des peuples s'éveillait, également vers la Russie dont le gouvernement de M. Clemenceau désirait ardemment étouffer l'idéal révolutionnaire.

Nous étions en 1919, année du traité de Versailles dont on disait dans les cercles officiels qu'il garantirait la paix pour bien longtemps.

Nos concitoyens ne savaient pas encore qu'un traité de paix contient généralement en germe les causes de la guerre suivante et ils ne savaient pas bien non plus que ce sont les grands financiers du monde qui commandent aux politiciens serviles.

Les riverains de l'isthme étaient bien les témoins des activités de la flotte de guerre qui s'accentuaient et de l'aéronavale en pleine extension.

Ils assistaient aussi aux évolutions des dirigeables de la base de Cuers-Pierrefeu.

Dans cette période, ils eurent le privilège d'assister au passage au-dessus de la Chaîne du Faron d'un immense Zeppelin, livré à la France en 1920 par les Allemands au titre des réparations de guerre, qui, venant du Nord de la France gagnait la base méditerranéenne où l'on eut la désagréable surprise de constater que les hangars n'étaient pas de taille à le recevoir.

Cet immense aéronef avait été baptisé Dixmude nom d'une petite ville belge où le fameux Amiral Guépratte, à la tête d'un bataillon de fusiliers marins, stoppa net une offensive allemande en direction de la mer du Nord.

Qu'il me soit permis après avoir nommé ce combattant valeureux d'ouvrir une parenthèse pour ajouter quelques mots sur cet homme exceptionnel et sa carrière fulgurante.

Il fut l'une des figures les plus pittoresques de la Marine française et j'ai eu maintes fois l'occasion de parler de lui avec quelque fierté l'ayant vu, de mes yeux vu, défiler sur l'avenue de France à Ferryville (Tunisie). Je n'oublierai jamais sa haute taille, ses yeux de Celte, sa barbe rousse, les lauriers de son képi, son sourire qui illuminait une face de fier chevalier de la féodalité.

Quand il passa devant la tribune officielle en tête de son bataillon aux pompons rouges, il salua le drapeau français en levant son bras gauche. Détail émouvant pour moi jeune garçon : la manche droite de sa tunique était flottante.

Mon père m'apprit par la suite que le bras droit de l'Amiral était resté sur le champ de bataille de Dixmude.

On sut également qu'il avait participé à la bataille des Dardanelles et que les Anglais lui avaient confié les tâches les plus périlleuses.

Revenons au zeppelin au nom glorieux qui ne fît qu'un bref séjour à Cuers d'où il s'envola pour l'Italie et l'Afrique du Nord.

On apprit quelques temps plus tard que ce bel aéronef avait sombré, de retour d'Algérie, le 21 décembre 1923, par une nuit d'orages exceptionnels, victime de la foudre au large de la Sicile. Hélas ! de cette catastrophe aérienne, seul fut retrouvé dans des filets de pêcheurs, le corps du commandant Duplessis de Grenadan.

Une stèle commémorative de ce drame fut érigée par la suite sur une esplanade du village de Pierrefeu face au grand terrain de la base d'où le Dixmude s'était envolé vers son tragique destin.

Après les traités de paix de 1919 le port militaire de Toulon avait vu grossir sa flotte de nombreuses unités allemandes : des sous-marins, des croiseurs nommés Strasbourg, Mulhouse, Colmar, Thionville. De son côté, la Grande-Bretagne avait hérité d'un important butin en navires de guerre allemands.

L'isthme des Sablettes voyait maintenant défiler des véhicules motorisés, des camions revenus du front de guerre chargés de desservir les nombreuses batteries de la presqu'île de Saint-Mandrier, des véhicules en provenance des stocks américains que les états-majors étaient chargés d'écouler en France à des prix, disait-on abordables.

Les industries mécaniques dont les activités depuis des années étaient orientées avant tout au service de la guerre apportaient maintenant leurs bienfaits à la vie civile.

L'industrie de l'automobile prenait son essor, mais il faut bien reconnaître que le nombre des usagers des petits véhicules ne progressait qu'avec une extrême lenteur, ce qui nous amène à citer pour la petite histoire les noms de plusieurs de nos concitoyens nantis, propriétaires des premiers véhicules motorisés.

Quand il arrive aux gens de ma génération de dénombrer les véhicules seynois au début du siècle ceux qui nous écoutent, surtout les jeunes, se refusent à y croire et c'est pourtant vrai.

Les écoliers des Sablettes des années 1920-1925 admiraient au sortir de la classe, la camionnette de M. Félitier, grand propriétaire du domaine appelé Pin Rolland renommé déjà pour la qualité de ses vins. Ils admiraient la limousine du Docteur Loro conduite par son chauffeur particulier M. Coupiny.

Ce médecin, à la générosité légendaire, à la longue barbe noire, occupait toujours à lui seul le siège arrière de sa voiture. On le vénérait non pas seulement par sa prestance mais aussi parce que son père avait exercé la médecine à La Seyne surtout à l'Hôtel-Dieu, son père Henri Loro dont une place face aux Maristes porte le nom. Tous les médecins de cette époque ne disposaient pas d'un véhicule auto. Le Docteur Dravet, très économe roulait à bicyclette tandis que le Docteur Granjean allait le plus souvent à pied.

N'oublions pas de rappeler que le directeur des Chantiers M. Rimbaud roulait dans un véhicule luxueux d'une marque appelée Delaunay-Belleville.

Les artisans et les commerçants les plus anciennement connus à La Seyne ne tardèrent pas à utiliser des autos et surtout des camionnettes. Citons au hasard de nos souvenirs : M. Abram, marchand de bois, Victor Content fabricant de peinture, Armand le pharmacien, Menc le droguiste, Autard et Villedieu, bouchers, Marquand gérant de la société des bateaux à vapeur, Hippolyte boucher du port qui posséda, le premier, un camion pour son commerce. Naturellement les artisans maçons apprécièrent au plus haut point les progrès de la modernité et firent de bonnes affaires en achetant des véhicules de transport que l'armée américaine abandonna à la France pour des prix raisonnables.

Notre isthme des Sablettes et ses quartiers environnants voyait disparaître au fil des mois les omnibus à deux ou quatre chevaux, les fiacres, les tombereaux au profit des véhicules motorisés dont les marques existaient pourtant depuis le début du siècle et qu'on nommait Peugeot, Renault, Citroën, Ford... Ce fut l'entreprise de transport Pellegrin, qui mit en service le premier taxi qui emmena sur l'isthme le Maire de La Seyne en visite à la Section de Saint-Mandrier. À la traction hippomobile avait succédé la force motrice de l'électricité et de la vapeur qui seraient bientôt dépassées par le pétrole et ses dérivés. Après la mort de Michel Pacha en 1907 les steam-boats de Tamaris disparurent.

Précisons toutefois que les véhicules de transport à moteurs n'assurèrent leur suprématie qu'avec lenteur. Leur départ à la manivelle n'était pas toujours évident, les pannes fréquentes posaient problèmes et la qualité des pneus laissa à désirer pendant longtemps ainsi que l'état des routes trop souvent négligé par les services de la voirie. Il fallait trouver de nouveaux matériaux de revêtement pour supprimer les trous, les bosses et les ornières.

Pendant plusieurs années, on vit des attelages croiser des véhicules à moteur. Les marchands ambulants et itinérants toujours nantis de carrioles s'accommodaient fort mal des mécaniques bruyantes, frayeur des chevaux, des mulets et des ânes.

On voyait tout de même le boucher Scotto parcourir l'isthme jusqu'à Saint-Elme, revenir sur les Sablettes en vociférant ; le marchand de pétrole Périllo qui proposait à sa clientèle des bougies et aussi des petits sacs de charbon de bois ; un colporteur poussant une sorte de coffre en bois monté sur quatre roues offrait aux habitants des articles d'une extrême diversité : objets de mercerie, d'épicerie, du chocolat, des biscuits, des allumettes, des cigarettes, tout cela entassé dans un désordre indescriptible. Le marchand ambulant qui fit carrière le plus longtemps dans les quartiers sud de La Seyne depuis Tamaris, Les Sablettes, Mar Vivo, Fabrégas... fut le père Garibaldi dont la petite charrette tirée par un âne pitoyable offrait à sa clientèle des légumes d'une fraîcheur souvent discutable. Il criait sans cesse : « L'ognon, l'aillé, l'amour ! ». Traduisez : « L'oignon, l'ail, les pommes d'amour ».

Il descendait de son véhicule branlant, seulement pour servir plusieurs clients, sans quoi assis sur un brancard de sa carriole, les jambes ballantes, il fouettait sans arrêt la pauvre bête épuisée qui manquait plutôt d'enthousiasme à faire chaque jour des kilomètres sur des routes devenant de plus en plus hasardeuses.

N'oublions pas de citer aussi les générations des Tosello, laitiers professionnels de Mar Vivo, de Tamaris, du Pont de Fabre qui eux aussi allaient au-devant de leur clientèle remplir des bidons, des toupins, des bouteilles du lait des vaches qu'ils nourrissaient chez eux.

Dans le même temps, les petits artisans eux aussi allaient à domicile pour essayer de gagner leur petite vie : l'étameur, le cordonnier, le vitrier, l'aiguiseur, le tondeur de chiens, le rempailleur de chaises, le raccommodeur de parapluies, de faïence et de porcelaine.

Tous ces petits métiers (les petits boulots dit-on aujourd'hui) du commerce et de l'artisanat, de nos jours disparus, rendaient bien des services aux gens qui ne disposaient pas toujours des moyens de locomotion pour aller en ville. On était loin d'imaginer que la population disposerait un jour de véhicules individuels ou collectifs et trouverait dans son voisinage tout le nécessaire à la vie quotidienne.

Depuis le début du siècle, les ingénieurs, les techniciens, les industriels avaient mis au point de nombreuses marques de véhicules automobiles mais aussi des motocyclettes, des bicyclettes. Hélas ! les travailleurs modestes n'avaient pas toujours les moyens de s'en procurer, les prix restant élevés pour l'époque.

Nous verrons que la vulgarisation de ces moyens de transport ne se fera qu'avec lenteur. En abordant le deuxième quart de notre siècle, revenons sur les inquiétudes de la population de nos rivages qui voyait défiler sur l'isthme des dizaines et des dizaines de camions lourds en direction de Saint-Mandrier, véhicules chargés de sacs de ciments, de charpentes métalliques, sans parler de nombreux travailleurs, immigrés pour la plupart, dont plusieurs dizaines d'entre eux périrent sur des chantiers ignorant les conditions de sécurité. On ne tarda guère à savoir que ces trafics d'hommes et de matériaux se justifiaient par l'édification d'immenses réservoirs à mazout dont la marine aurait besoin très bientôt pour le ravitaillement en combustible des bateaux de guerre.

Qu'est-ce donc qu'on appelait mazout ?

Les travailleurs de l'arsenal et les mariniers expliquèrent qu'il s'agissait d'un dérivé du pétrole. On ne disait pas encore fioul. Ils étaient tout heureux de penser que les matelots n'auraient plus à subir ces corvées de charbon pour ravitailler les chaudières des navires.

En attendant que se précisent les grandes manoeuvres de la préparation à la deuxième guerre mondiale, les gens appréciaient l'évolution des progrès matériels et scientifiques qui allégeaient la peine des hommes. Dans cette période des années 1925 on commença à expérimenter les pompes à moteurs dans les campagnes : les Audibert, les Vidal, les Roux, arrosaient leurs plantations de légumes avec une eau plus abondante et surtout plus régulière ; on s'acheminait vers la disparition des norias en usage depuis des siècles. Il fallut tout de même des mois d'expérience et de mises au point avant de réussir les départs à la manivelle. Les paysans se familiarisèrent avec les moteurs à explosions et presque simultanément les pêcheurs équipèrent leurs bateaux de moteurs à essence actionnant une hélice. Les plus grands efforts, ce serait la machine maintenant qui les ferait, sans parler du temps gagné, mais aussi des nouvelles conditions de sécurité car en cas de larguade subite, on aurait tôt fait de regagner le port de Saint-Elme ou l'anse de Fabrégas.

Observons toutefois que les premiers essais de bateaux à moteur par les pêcheurs professionnels, laissèrent souvent perplexes leurs utilisateurs qui avaient tout à apprendre et à comprendre sur la mécanique.

Qu'était-ce donc que le starter, le carburateur, le cylindre, la bougie, la compression, l'explosion, l'échappement, la pompe à eau et tout et tout ?

Il ne fallait pas oublier d'ouvrir le robinet à essence, de dégommer le cylindre, de surveiller le niveau d'huile, d'éviter les retours de manivelle parfois douloureux.

La mise en route était souvent problématique. Enfin, le moteur finissait par hoqueter et un top bruyant éclairait d'un sourire le patron du bord : « il a parlé », s'exclamait-il triomphant ! Au troisième top ! top ! bruyant, le moteur pétaradait en dégageant par le tuyau d'échappement des odeurs nauséabondes provoquant la toux des passagers, tandis que vers l'arrière les remous bouillonnants et la force de propulsion de l'hélice obéissaient au désir du pilote et de son gouvernail pour rejoindre en quelques instants les lieux de pêche habituels. Que de temps gagné ! Que d'efforts physiques épargnés ! Ces avantages compensaient largement les petits inconvénients d'adaptation à la modernité.

Ayant maîtrisé la mécanique de leurs nouveaux engins, sans toutefois oublier leurs avirons toujours présents à bord pour les petits déplacements, les manoeuvres de précisions ou en prévision de pannes mécaniques ; nos pêcheurs de Saint-Elme et d'ailleurs n'en finissaient pas de louer (au début tout au moins) les fabricants de moteurs, Baudoin en particulier, qui leur rendaient la vie plus agréable et plus sûre.

Revenons quelques instants sur ces réservoirs à mazout dont il était question tantôt, qui rendraient certainement d'immenses services à la Marine et à la nation, compte tenu que ce progrès nouveau s'accompagnerait tout de même de quelques inconvénients pas tout à fait disparus aujourd'hui en évoquant au passage les désastres pétroliers dont les rivages sont toujours victimes de nos jours.

Les réservoirs à mazout, dès leur mise en service, allaient causer des désastres sur les bords de l'isthme des Sablettes sur le plan d'eau du Lazaret occupé et exploité par les pêcheurs, les mytiliculteurs, les barboteurs du rivage.

Oui ! il s'agissait-là d'une véritable agression, une de plus, occasionnée par un mauvais ajustement des vannes et des tuyaux de ravitaillement des navires de guerre d'où il résultait des fuites du mazout malodorant et gras qui se répandait à la surface des eaux en nappes irisées. Poussées par le petit vent d'Est du matin (le levagnoou) en direction des parcs à moules, ces nappes infestaient les moules des pendis et les rendaient impropres à la consommation. Il en était de même avec les poissons pris aux filets qu'il fallait bien remonter à la surface. L'odeur intolérable du pétrole imprégnait tout. Les premiers essais d'exploitation de ces réservoirs gigantesques du Lazaret causèrent donc d'immenses préjudices aux pêcheurs professionnels et plaisanciers.

Souvenons-nous aussi du désagrément des touristes et des baigneurs contraints de protester contre les délestages de navires manoeuvrant au large de Sicié et dont le mazout venait se déposer sur le sable fin de la plage des Sablettes qui en gardait l'odeur persistante pendant des mois.

Que de fois les baigneurs surpris par les nappes huileuses aux reflets d'arc-en-ciel sur les plages des Sablettes, de Saint-Elme, de Mar Vivo, de Fabrégas, durent utiliser de l'essence ou autres produits détergents pour nettoyer leur corps ! Et malgré ces soins attentifs, les baigneurs particulièrement velus gardaient pendant des jours l'odeur persistante du pétrole.

Voilà donc une nouvelle forme d'agression vraiment inattendue pour les activités du rivage. Les autorités concernées remédièrent peu à peu aux inconvénients du pétrole en perfectionnant les procédés d'alimentation.

Mais nous n'avons pas encore tout dit sur ces réservoirs au contenu puant. Il fallut songer à les protéger contre d'éventuels saboteurs pyromanes surtout en cas de conflit guerrier : un service de surveillance fut créé et l'on construisit un mur plein et haut de plusieurs mètres, clôture difficilement franchissable longeant la route départementale montant vers le Lazaret et Saint-Mandrier sur un kilomètre environ.

Quand cet ouvrage fut terminé dans l'intérêt indiscutable de la Défense nationale, on pouvait s'en réjouir. Par contre, les touristes en éprouvèrent la plus grande déconvenue car les splendeurs de la côte occidentale de la petite mer furent interdites à leurs regards amoureux des rivages.

Il en est ainsi depuis plus de 60 ans. Sans doute, il serait possible de remédier à cette nuisance. Les écologistes de l'heure présente pourraient envisager une revendication de ce type parmi beaucoup d'autres.

 

Autour des lavoirs

Les délibérations de la Municipalité présidée par Julien Belfort au début du siècle, avaient été à l'origine de la première école primaire des Sablettes dont nous avons conté l'histoire.

Tout naturellement une alimentation en eau potable avait été nécessaire pour les enfants et l'appartement de la directrice, une conduite qui pourrait du même coup satisfaire une revendication bien légitime de la population à savoir la construction de lavoirs publics. Il existait bien le lavoir du Crotton non loin de l'isthme, mais sa capacité d'accueil était limitée à moins de dix personnes.

Deux modestes édifices furent donc construits à chaque bout de l'isthme : l'un aux Sablettes à quelques mètres de la Corniche, l'autre à Saint-Elme face à l'entrée du hameau en bordure de la route de Saint-Mandrier.

Leurs bassins surélevés pour le lavage et le rinçage permettaient aux lavandières de travailler debout, ce qui représentait un avantage énorme par rapport au Crotton, aux Moulières, à la Bellepierre et au Rayolet de la forêt de Janas où nos grand-mères besognaient sur leurs rotules des heures durant.

Par contre, les nouveaux lavoirs n'offraient pas la meilleure eau pour le lavage. Les anciens alimentés par l'eau des sources rendaient au linge une blancheur incomparable. Tout de même la commodité prévalut. Le petit lavoir du Crotton disparut et tomba dans l'oubli.

À l'intérieur des terres, les paysannes continuèrent à laver leur linge dans de petits lavoirs cubiques alimentés par l'eau du puits où plongeaient et remontaient des seaux sous l'impulsion de leurs bras vigoureux.

Ces petits lavoirs des Sablettes et de Saint-Elme ne pouvaient recevoir qu'une dizaine de lavandières à la fois. Parmi elles, il y avait peu de professionnelles. Ces dernières, groupées au lavoir des Moulières représentaient une véritable corporation dont les activités remontaient au XVe siècle, avant même la séparation de La Seyne d'avec Six-Fours.

Même si le lavage du linge était une corvée pour elles, les ménagères éprouvaient tout de même quelques satisfactions et à de rares exceptions près, on aimait les lavoirs, sources d'informations incomparables en un temps relativement proche de nous où on ignorait la radio, la télévision, où la presse n'avait que des tirages bien limités.

Quand les lavandières arrivaient, nombreuses d'entre elles s'exprimaient encore en langue provençale dans cette période :

« Fa beou temps ! » ou alors « Que mistraou ! La mar es bello ! »

Après avoir évoqué l'état du ciel, de la mer, la direction des vents, la température, on abordait des sujets plus sérieux.

Du côté des Sablettes, les Vidal, les Zurletti, les Tosello, les Imbert, apportaient des nouvelles de Tamaris ; à l'opposé, à Saint-Elme, c'étaient les Sauvaire, les Christin, les Pignatel, les Vuolo qui jasaient, papotaient ou parfois s'exclamaient en jetant des anathèmes.

- Ah ! Vous savez pas la nouvelle ! Les Imbert ont acheté un moteur pour leur bateau, ils vont l'essayer aujourd'hui.
- Eh bé ! Ils vont être fiers maintenant ! disait l'une.
- Tant mieux pour eux s'ils peuvent le faire, répondait une autre.

Madame Gaudemard était sans doute la mieux renseignée parmi les usagères du lavoir de Saint-Elme. Potinière intarissable, elle savait les affaires de chaque famille, celles de la Municipalité, des affaires maritimes, de la Prud'homie des pêcheurs, des maladies et des malheurs des uns et des autres. Bref ! elle n'était jamais en reste de nouvelles sensationnelles.

Poissonnières

Souvent on se rappelait les conditions de travail si dures au début du siècle, quand il n'y avait pas d'éclairage public, pas de tramways et Margot disait à Rose :

- Tu te souviens quand nous allions à La Seyne à pied en tirant ou poussant le charreton par n'importe quel temps. L'hiver on se gelait le pessegon et l'été on prenait de belles estubades.

- Sûr que je me rappelle ! Toi, tu criais plus fort que les autres pour attirer la clientèle : « Venez voir comme je suis belle ! Mesdames ! ». Tu disais ça quand ton mari avait fait de belles pêches.

Et Rose répliquait : Après les estubades, quand tu avais bien étalé ta fraîche marchandise sur les algues vertes, tu voyais arriver de sottes damotes au chapeau à plumes, faire la moue devant de beaux pageots dont elles jugeaient les ouïes trop pâles.

J'y aurais envoyé des basseous à ces garces. Alors quand elles avaient tourné les talons on leur jetait des mauvais sorts et des insultes en provençal, que fort heureusement elles ne comprenaient pas !

« L'as paga lou capéou ! Semblé que soun cuou cague pas dé merde ! ».

Poissonnerie de La Seyne

Et ces femmes au franc parler qui s'appelaient Cayol, Sigalon, Boeuf, Jaume, Lagneau, Sauvaire, Imbert, Christin, Barberis, Pisany, apportaient à la poissonnerie de La Seyne une animation incomparable et leurs appels vibrants à la clientèle rejoignaient ceux du marché avec les Gina, les Canal, les Gil et combien d'autres disparus de nos jours.

Madame Gaudemard revenait souvent sur des sujets à caractère politique, apostrophant certains élus tout en vénérant certains autres.

- Vous parliez de vos fatigues en poussant les charretons et les brouettes - Si on avait écouté Saturnin Fabre, à la fin du siècle dernier, on aurait pas tant souffert. Lui, les tramways, il les aurait fait venir dix ans avant aux Sablettes et ça nous aurait bien facilité le travail pour porter le poisson à La Seyne.

- Il avait pensé le premier à faire passer l'émissaire sous Sicié. On l'a pris pour un fou et la municipalité qui l'a remplacé voulait verser le caca des toupines à Marégau. Ça aurait fait du propre pour nous, les habitants de Saint-Elme.

Et puis arrivait Lucie avec sa corbeille de linge sale d'où émergeaient les volants de ses pantalons, une lavandière dans le vent s'exclamait :

- Eh bé Vous portez encore du linge comme ça ? Et les culottes « bateau » alors ! C'est pas plus commode ?
- Oh ! que non ! répondait Lucie. Les pantalons y sont ouverts derrière et on a plus vite fait pour le cabinet.

Mathilde intervenait :

- Ah ! Voui ! Quand vous alliez laver le linge au Crotton, à ce petit lavoir isolé, peut-être que les braconniers de passage auraient pu vous faire des choses ! Qué !
- Avec un pantalon fendu, ils auraient vite fait de trouver le chemin !

Alors les rires éclatants retentissaient bien au-delà du petit lavoir. Observons toutefois que l'accord n'était pas toujours parfait. Si une ménagère avait apporté un caleçon souillé par des hémorroïdes, Madame Gaudemard plutôt portée à l'autoritarisme intervenait sévèrement :

- Dites, vous pouvez pas laver ça ailleurs, non ! Pas dans un lavoir public tout de même !
- Comment voulez-vous que je fasse ?
- Faites comme moi, je lave mes linges dans une baille et dans mon jardin.

La pauvre ménagère vexée se défendait tout de même : « Moi, j'ai pas de baille et surtout pas de jardin ! ».

Des petits incidents de ce genre n'eurent jamais de conséquences dramatiques sur la convivialité du hameau de Saint-Elme.

Dans une certaine période, il y eut un personnage victime de maints quolibets en raison de ses comportements parfois curieux.

Est-ce parce qu'il était un peu bossu ? Les gens portés à la plaisanterie l'avaient surnommé Cabossi. On le brocardait pour ses raisonnements pour le moins simplistes. On le considérait un peu comme l'innocent du village. Voilà que notre homme, dès son installation à Saint-Elme, il voulut s'intéresser à la pêche mais il en revenait presque toujours bredouille.

Un jour il fit l'acquisition d'un esquif qu'il poussait à la rame, parfois jusqu'aux Deux frères et mouillait son bateau toujours au même endroit.

Est-ce par timidité ? Par crainte de se rendre ridicule ? Il ne se renseignait pas sur les manières de pêcher, sur la nature des fonds marins.

Aussi ne rentrait-il à la maison qu'avec du menu fretin, profondément ulcéré de voir ses voisins d'amarrage avec de belles pièces.

Un soir rentrant dans sa chambre à l'heure du coucher, il fixa d'un regard attentif une statuette de la Sainte Vierge posée sur la commode.

Le lendemain à la première heure, il s'en saisit, alla la piler à coups de marteaux dans son jardin, et mit les morceaux dans un petit sac. Cela avant que sa femme ne fut levée.

Il s'en alla vers son poste de pêche pour y noyer les débris de la statuette.

Inutile de dire, les discussions orageuses de la maison quand son épouse s'aperçut de la disparition de la statuette sacrée dont elle ignora quelques temps la raison.

Les jours suivants Cabossi arriva triomphant avec du beau poisson et déclara à sa femme et à qui voulait l'entendre que la Vierge émiettée avait produit un miracle. Son épouse ne fut pas convaincue et mangea tout de même le poisson.

Et Cabossi hurlait sa joie :

- Je m'en fous pas mal de ta Vierge Marie. Et d'abord pourquoi on l'a dit vierge puisqu'elle a fait un petit. Elle avait besoin de recevoir une leçon !
- Alors, il est fort çui-là disait Madame Gaudemard. Y dit que des mensonges.

- C'est tout le contraire qui est arrivé ! La Sainte Vierge pour le punir de sa mauvaise action faisait fuir le poisson à son approche. Avant y ne prenait que de la ramente, à peine pour faire la soupe, mais après son acte sacrilège, il ne prit plus rien du tout et pour avoir la paix à la maison, il rentrait parfois avec des pageots achetés à des professionnels. Il faut le connaître le bonhomme disait la lavandière au langage mal embouché. Je le sais mieux que personne parce qu'il achète du poisson, à Gaudemard, mon mari !

Quand Mathilde et Madame Gaudemard avaient fini avec Cabossi, Lucie qui ne voulait pas être en reste s'en prenait à un autre personnage de Saint-Elme appelé Tutur, nom familier, dérivé sans doute d'Arthur.

Que pouvait-on reprocher à cet autre personnage de Saint-Elme ? Deux choses : sa bêtise et son avarice.

Un jour qu'il rentrait de la pêche, son seau à poisson vide, son voisin d'amarrage Ninan lui dit :
- Alors, Tutur, tu as bien pêché ?
- J'ai rien pris ; dans les paniers y avait rien !
- Mais enfin, c'est pas possible. Tout le monde en a pris du poisson aujourd'hui avec le temps magnifique qui nous gâte en ce moment.
- Qu'est-ce que tu avais mis dans les nasses ?
- Rien !
- Mais tu es bien couillon ! Si tu lui donnes rien à manger, le poisson va pas se suicider, non !
- J'avais mis quelques moules écrasées, la dernière fois, je pensais que l'odeur persisterait encore pendant quelques jours.

Et au lavoir, nos ménagères s'esclaffaient à la pensée d'une telle naïveté. Mathilde expliquait que la vraie raison de sa bêtise c'était son avarice.

- À la dernière largade, il se plaignait que les amarres s'étaient brisées. Pas étonnant, disait Charlotte, il amarre son bateau avec des ficelles ! Toujours l'avarice !

Tutur était devenu la risée des pêcheurs de la petite mer. Ses économies lui avaient permis d'acheter un jour un petit bateau à moteur. Ninan lui avait expliqué le minimum à savoir pour naviguer sans commettre des dégâts. D'abord ouvrir le robinet d'essence, puis le starter, opération nécessaire aux premières explosions.

- Attention de ne pas le laisser ouvert trop longtemps, sans quoi tu pourrais consommer beaucoup plus d'essence.

Alors Tutur avait décidé de ne pas l'ouvrir du tout dans la bonne intention de faire des économies. Toujours l'avarice !

Les départs étaient toujours problématiques. Les pêcheurs tout proches ricanaient de le voir s'énerver devant sa machine muette. Ils prirent l'habitude dans les jours qui suivirent, avant même la mise en route de sa barque de scander tous ensemble : « Le starter ! Le starter ! Le starter ! ».

Et autour du lavoir de Saint-Elme. Les boutades percutantes fusaient bruyamment !

- « Que voulez-vous, concluait Margot, avant de rentrer avec son linge propre, il est plutôt juste. Sa mère disait : il comprend vite mais il faut lui expliquer longtemps ! Il a fini ses études au cours élémentaire 1ère année. Et au moment de partir, Charlotte disait : « Vous savez pas la dernière ? Eh bè ! Voilà : Y en a un nouveau au port de Saint-Elme, un colosse, un véritable Hercule que certains appellent Pierrot. Il n'est pas riche et avec sa petite bette il a calé ces jours-ci un palangre à la pointe de Marégau. Le lendemain matin, il va le remonter et ça tirait dur et il réussit à pêcher un congre énorme de plusieurs kilos, un animal impossible à maîtriser. Alors, de rage notre pescadou saisit vigoureusement sa fachouire (foëne) pour transpercer la tête du congre. De toute sa force, il réussit à le faire mais les pointes métalliques percèrent du même coup le fond plat de son bateau. Quel désastre ! L'eau commençait à remplir la barque et notre Pierrot ne tarda pas à regagner le rivage dont il n'était pas tellement éloigné heureusement ».

Ainsi, à toutes les rencontres, nos lavandières de Saint-Elme, comme celles des Sablettes, avaient toujours quelques bonnes histoires à se raconter.

Ces dernières, tout en lavant leur linge, surveillaient les passants de la route de Tamaris. La circulation n'était pas très animée dans cette période mais les rivages de l'isthme, et le petit port de Michel Pacha accueillaient presque chaque jour des représentants du vulgum pecus seynois à la recherche des denrées comestibles : oursins, bigorneaux, clovisses, favouilles, seiches...

Ceux qu'on appelait les ravageurs du bord de mer, quémandeurs d'une poignée de moules que leur donnaient les parqueurs généreux tels que : Peyre, Gamel, Limon et bien d'autres.

L'un des plus assidus fut sans doute le Manchot ainsi surnommé après l'amputation de son bras droit consécutif à une décharge de chevrotines reçue au moment d'un larcin qu'un mytiliculteur n'avait pas toléré.

Il vivait aux Moulières dans une chaumière enfumée et se nourrissait des produits de son braconnage. Un miséreux vêtu de hardes que des paysans généreux gardaient pour lui dans les greniers.

Et presque chaque jour on pouvait remarquer un autre personnage folklorique, une femme d'une trentaine d'années au visage basané portant pantalons retroussés jusqu'au-dessus des genoux, chemise courte et grand chapeau de paille rappelant le planteur de Caïfa.

Elle se déplaçait sur un vieux vélo où elle attachait une grosse trinque large, son outil de travail qui lui permettait de remuer d'énormes masses de vase noire dans l'anse du Pin Rolland où s'édifièrent plus tard les Chantiers Gallian. Grâce à ce travail harassant sous un soleil parfois torride, elle surprenait les escavènes dans leur sommeil, des petits vers marins, plus minces que les mouredus, mais très utiles pour la pêche en grande mer. Ce personnage solitaire avait été surnommé Madame Escavène. Elle déposait délicatement les vers dans un petit calot feutré très humide, quand ce dernier en contenait quelques douzaines, la courageuse dame rentrait sans doute faire un brin de toilette pour se débarrasser et de la vase noire et des odeurs nauséabondes emportées à ses jambes. Après quoi, elle apportait ses prises au marchand d'esches qui les vendait à un bon prix dont Madame Escavène n'avait pas la plus grosse part.

Ne quittons pas les rivages de l'isthme et de ses personnages parfois hauts en couleurs, sans vous parler du Grand Titou [de son vrain nom Baptistin Magliotto], une force de la nature dont les exploits défrayèrent souvent les quartiers des Sablettes et Saint-Elme et auxquels les lavandières firent une large publicité pendant exactement 40 années, c'est-à-dire du début du siècle jusqu'à la destruction des lavoirs en 1943. [cf. le texte publié en annexe de notre Tome IV : Historique de la famille Ducher-Magliotto-Tosello, selon les souvenirs de Bernard Etienne Régis Ducher].

Le Grand Titou avait appris de bonne heure les difficiles métiers de la mer. Il confectionna de superbes esquifs avec les outils primitifs du temps passé sans aucun engin mécanique : des scies, des rabots, des vrilles, des herminettes, des tournevis... Dans le même temps, il s'efforçait d'exploiter de son mieux les richesses de la mer et il le faisait souvent sans tenir grand compte des règlements et des lois en vigueur.

Sa nature robuste lui permettait de plonger la nuit sous la coque de grands navires en voie de démolition pour en ramener des moules énormes (quatre moules faisaient le kilo) qu'il revendait le lendemain.

Ce trafic clandestin lui posait des problèmes, soit avec les producteurs professionnels, soit avec les garde-côtes de la Marine, soit avec les gardes-pêche. Quand on parlait de lui, au lavoir ou ailleurs, on se rappelait toujours un exploit qui le rendit célèbre, le jour où sur un ponton de Saint-Mandrier après une altercation avec le garde-pêche, d'un coup d'épaule de son énorme carrure, ce dernier plongea dans le port.

Il eut souvent des démêlés de ce genre avec les autorités maritimes, dont il se tirait adroitement par son aisance à contourner les difficultés. Ses mésententes avec ses concurrents ravageurs, il les réglait souvent par la manière forte.

Il finit sa carrière d'inscrit maritime comme gardien d'un beau yacht nommé Hialis, propriété d'un comte dont le port d'attache était Saint-Raphaël.

Le Grand Titou fut aimé dans les milieux de la pêche pour sa générosité, son caractère jovial et aussi parce qu'il bégayait, ce qui amusait toujours ses interlocuteurs. On ne pouvait attendre de lui une éloquence flamboyante : « Et quéqué, et quéqué... ».

Quand on lui parlait de ses concurrents ravageurs ou des gendarmes maritimes, alors il bégayait de mieux en mieux.

Les lavandières des Sablettes comme celles de Saint-Elme savaient tout sur la carrière du Grand Titou, devenu au fil de tous ses exploits un personnage de légende.

Pendant les grosses chaleurs de l'été, l'isthme des Sablettes et surtout sa plage au sable si fin, recevait des baigneurs et des baigneuses qui s'y attardaient bien après le coucher du soleil.

Et les scènes de la nuit suscitaient de longs commentaires dans les conversations des lavoirs.

Les Tosello, les Zurletti, réagissaient violemment à l'annonce de faits troublants pour l'époque.

- « Il faut dire à nos enfants de ne plus fréquenter cette plage. On y a trouvé des doigts en caoutchouc. Vous vous rendez compte, si les enfants savent ça ! ».

Une autre répliquait : « Y a plus terrible que ça. Ceux qui font l'amour dans les algues sèches, ils y laissent des petites bêtes qui font gratter. Mon mari m'a dit qu'on appelle ça des morpions ».

Et les conversations allaient bon train avec des sujets plutôt épineux sur lesquels d'ailleurs les gens de cette époque n'avaient pas encore des idées précises.

- « Oui, reprenait Madame Prat, je le sais moi, y a des filles qui viennent passer des vacances « à l'oeil » en trouvant tous les soirs de nouveaux partenaires et il paraît que le commerce marche bien ! ».

- « Ah ! c'est du propre tout ça ! Quelle triste époque nous vivons, je vous assure ! ».

Madame Prat ne croyait pas si bien dire. Hélas ! ce fut un grand malheur qui s'abattit dans le quartier du lavoir pour une raison des plus inattendues qui n'avait rien à voir avec les propos hargneux des ménagères sur les moeurs du temps. Par un hasard funeste, Madame Prat, à quelques temps de là se trouvait seule au lavoir quand le mistral se mit à souffler en tempête avec une violence telle que la toiture s'effondra sur sa tête et la blessa mortellement.

Cet accident fut l'occasion pour les autres lavandières de s'en prendre à la municipalité qui, disait-on, n'avait pas construit le lavoir avec du ciment de qualité.

On avait bien regretté la disparition de Madame Prat, surtout aussi brutale, mais la vie reprenant toujours le dessus, les commérages suivirent leur cours habituel.

Madame Vidal se plaignait des tapages nocturnes surtout à la belle saison, du bruit infernal des premiers véhicules, à moteur de ces motos qui pétaradaient :

- L'autre nuit, disait-elle, mon mari a crié par la fenêtre à un motard : « Qu'un cylindre te pétasse au cul ! ».

Alors Madame Tosello répliquait :

- « On dit que des gens de la bonne société vont s'occuper de mettre de l'ordre dans tout ça. Il y a maints problèmes à résoudre, par exemple ceux de la pollution des eaux. Vous savez bien que les eaux usées de l'Allée Marie coulent sur la plage entre les Sablettes et Mar Vivo en provenance du Pas du Loup et même de plus loin. Elles font un ruisseau qui charrie toutes espèces d'immondices. Par endroit, c'est une véritable « cagassière » ; ajoutez à tout ça les eaux savonneuses qui arrivent aussi jusqu'à la mer. Dans de telles conditions, les baigneurs qui avalent quelques gorgées d'eau de mer se prennent forcément des fièvres typhoïdes ».

Une autre lavandière bien informée apportait d'autres précisions sur la pollution :

- « Pendant les canicules de juillet et d'août quand les eaux de l'anse de Saint-Elme sont bien calmes, en longeant le rivage, vous sentez la pisse laissée par des milliers de baigneurs ».

Et il y avait bien d'autres choses à dire !

On évoquait aussi la présence des chiens qui semaient leurs crottes un peu partout, là où les enfants jouaient, là où l'on déployait des serviettes et des assiettes pour un petit déjeuner.

La belle plage de l'isthme des Sablettes perdait peu à peu de sa tranquillité et de son renom. Les usagers avaient constamment des démêlés avec des jeunes gens joueurs de football sans égards pour les jeunes enfants qui faisaient leurs premiers pas à quelques mètres du rivage. C'était aussi un désagrément qui s'ajoutait à ceux des marchands ambulants : vendeurs de pistaches, de frites, de tapis assaillants d'une clientèle pas toujours docile.

À tous ces inconvénients dont la liste est déjà longue s'en ajoutaient de plus graves : le danger des noyades de ces nageurs imprudents qui s'aventuraient loin du rivage dans le secret désir d'époustoufler leurs amis restés à terre, par des prouesses périlleuses. Cela à une époque où n'existait aucune structure de sécurité. Il fallut déplorer dans cette période des années 1925-1930 des noyades fréquentes parmi les utilisateurs inexpérimentés des périssoires, petites embarcations longues et étroites, actionnées par le moyen d'une pagaie. La planche à voile viendra beaucoup plus tard ainsi que les pédalos. Nous reviendrons sur tous les problèmes de sécurité qui se posèrent pour les usagers de la plage et des structures administratives qu'il fallut mettre en place au fil des années pour tirer le meilleur parti possible de ce don de la nature admirable que fut la plage des Sablettes.

Certes, on pouvait ironiser sur les papotages et les ragots quotidiens des lavandières des Sablettes et de Saint-Elme. Il n'en restait pas moins vrai que les problèmes de salubrité, de sécurité, de cohabitation, générés par un accroissement de population et la venue périodique de nombreux étrangers, étaient réels et exigeaient des solutions efficaces.

La suite de cet historique montrera comment sont nées des initiatives pour améliorer les choses en soulignant les efforts méritoires de ceux qui les ont prises.

Aux difficultés observées au début dès la naissance de l'isthme, sont venues s'en ajouter d'autres dont les complexités sont loin d'être dénouées aujourd'hui. On pourra constater, dates à l'appui, qu'il aura fallu plusieurs décennies pour trouver des solutions à quelques problèmes. Revenons aux années 1925-1930.

 

1925 : Création du syndicat d'initiative

Au mois d'Avril 1925, une personnalité seynoise demeurant à Mar Vivo (boulevard Hugues Cléry), Monsieur Marcel Mossé, prit l'initiative de créer une association sous la dénomination de Syndicat d'initiative des Sablettes-sur-Mer, dont le siège se trouva Villa Belle de Mai, au quartier Mar Vivo.

Le but de cette association était ainsi formulé : « accroître la prospérité de la localité en attirant les touristes baigneurs et personnes en quête d'une villégiature et de leur rendre le séjour agréable et facile ».

Le 24 avril de l'année 1925, la demande de Monsieur Mossé qui fut par la suite le premier Président du Syndicat d'Initiative, fut acceptée par la Préfecture et publiée au Journal Officiel.

Dans les jours qui suivirent, l'Association se donna un bureau avec deux vice-présidents, un secrétaire général, deux secrétaires adjoints, un trésorier, un trésorier adjoint. Un règlement intérieur fut établi.

L'existence de cette association qui dure depuis 70 ans a subi, à travers les décennies, bien des vicissitudes. Nous reviendrons plus loin sur le rôle qu'elle a joué en faveur du tourisme.

Elle a pris depuis plusieurs années une autre appellation. Il faut parler aujourd'hui de L'Office du Tourisme - Syndicat d'Initiative, dont les missions fondamentales demeurent « L'accueil et l'information des touristes ainsi que la promotion touristique de la commune en liaison avec les Comités départementaux et régionaux du tourisme ». Egalement, il peut être amené à assurer la coordination de divers partenaires qui s'occupent des programmes de développement, des festivités locales, etc...

Dans cette période des années 1925-1930, l'isthme des Sablettes connut une animation croissante surtout à la belle saison où Seynois et Toulonnais se bousculaient déjà sur la belle plage de sable fin dans des tenues plus légères qu'au siècle précédent. Les tramways poussifs dont les services furent grandement appréciés pendant vingt ans commençaient à subir une certaine désaffection surtout de la jeunesse qui aspirait vivement à posséder des véhicules individuels : bicyclettes, tandems, motos. Ce fut surtout l'utilisation des transports collectifs qui allait provoquer une véritable transfiguration des quartiers qui nous préoccupent.

Les compagnies de tramways électriques et de bateaux à vapeur redoutaient la concurrence prévisible d'une énergie nouvelle, celle de l'essence dérivée du pétrole. Les dirigeants et les actionnaires envisageaient avec la plus grande inquiétude l'organisation des transports collectifs automobiles.

Les véhicules hippomobiles disparaissaient progressivement au profit des camionnettes des Marino et des Baschieri qui se lancèrent d'abord dans des randonnées à caractère touristique offrant ainsi aux Seynois la découverte des sites varois. Cela paraît à peine croyable, mais nos concitoyens dans leur immense majorité ne connaissaient pas les villages de leur département.

Les voies ferrées existant depuis 1860 leur avaient permis de découvrir peut-être le chef-lieu Draguignan et la sous-préfecture Brignoles, mais la plupart des villages, des vallons, des collines, des forêts, des sites prestigieux leur était inconnus.

Les progrès de la modernité, avec l'utilisation des camionnettes, même inconfortables, allait permettre aux amateurs de champignons de se régaler dans les bois de la Londe, aux banqueteurs du 1er Mai de déguster les bouillabaisses de Carqueiranne ou les civets de lièvre de Saint-Maximin. Ces transports privés ignoraient alors les dangers encourus par le fait que l'organisation des assurances était à peine en voie de gestation.

Puis un service de cars aux horaires approximatifs fut créé dans les années 1930 assurant la liaison Toulon-La Seyne. En 1932, M. Foglino organisa une ligne La Seyne-Tamaris qui desservit aussi Les Sablettes au grand dam de la Société des tramways électriques dont nous avons souligné la naissance en 1908. Ainsi alla l'évolution engendrée par le progrès inéluctable des sciences et des techniques. Et les habitants de l'isthme des Sablettes, si heureux d'avoir connu les premiers véhicules électriques, s'accommodèrent fort bien, peu avant la deuxième guerre mondiale, de leur disparition progressive.

En 1934, ils verront se constituer la société anonyme des Autobus Étoile qui fonctionnera avec succès jusqu'en 1939.

Mais avant d'en arriver aux années noires de la deuxième guerre mondiale, restons quelques instants dans cette période dramatique de l'histoire de notre pays où l'on assista depuis l'armistice de 1918, à la naissance et au développement des idéologies du fascisme dans le but évident de faire échec à celles du socialisme et du communisme triomphant en Russie d'abord et gagnant à leurs causes des millions de travailleurs à l'échelle internationale.

« Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ». Ce slogan clamé avec force par nos pères et grands-pères est-il vraiment dépassé aujourd'hui ?

Les théories fascistes de Mussolini triomphèrent par la violence en Italie en 1921 ; celles d'Hitler en Allemagne en 1933 ; celles de Franco en 1939 après une guerre féroce contre la République espagnole.

Les Seynois comme la majorité des Français en général ne mesuraient pas toute la gravité de ces événements à leur début mais à l'annonce d'une tentative de coup d'état à Paris le 6 février 1934, ils obéirent à leur réflexe républicain en participant massivement à la grève générale du 12 février qui suivit.

Un coup d'arrêt fut porté aux propagandistes des théories du fascisme. Et le front populaire s'organisa. À l'appel des républicains, des progressistes, des pacifistes, des antifascistes, les populations des rivages répondirent aux réunions, aux rassemblements, aux défilés organisés à La Seyne et dans tous les quartiers et ceux des Sablettes et de Saint-Elme accueillaient souvent les militants des partis de gauche sur la plage, dans les bistrots autour des apéritifs et des bouillabaisses monstres.

Les drapeaux rouges flottaient au vent du large. Des chants révolutionnaires retentissaient.

Et précisément, dans ces années 1935-1936, des meetings se produisirent en plein air, sur la plage même. On vit souvent les musiciens de La Seynoise et de L'Avenir seynois participer à des festivités organisées pour galvaniser les forces républicaines.

En 1935, après le décès du député Renaudel, les orateurs des partis de gauche appelèrent aux élections complémentaires, à voter pour Jean Bartolini, candidat communiste arrivé en tête au premier tour.

L'année suivante, donc en 1936, les succès du Front Populaire s'affirmèrent mieux encore.

On sait aussi comment dans les deux années qui suivirent, les événements prirent un tour dramatique, comment le peuple français fut trompé, une fois de plus, par la signature du traité de Munich, qui devait garantir la paix pour longtemps et laissa au contraire à Hitler le champ libre pour accomplir ses sinistres projets de conquêtes.

 

Vingt ans après : encore la guerre !

Les lignes qui précèdent sous l'intitulé L'entre-deux guerres ont décrit d'une part les enthousiasmes de notre population qui célébra l'armistice de 1918 par des festivités en tout genre, des journées exaltantes qui ne pouvaient effacer tout à fait la souffrance des familles endeuillées (rappelons les chiffres : 373 morts et 8 disparus) des centaines de blessés, de mutilés, de handicapés, de veuves et d'orphelins.

Et d'autre part, il apparut nettement que les États-majors, les gouvernements aux ordres des puissances financières appelées autrefois les trusts, aujourd'hui les multinationales, préparaient au grand jour un autre mauvais coup contre les peuples.

Apparurent alors les idéologies les plus rétrogrades, le fascisme, le nazisme, le franquisme (dont il a été fait mention dans notre Tome II au chapitre intitulé Des années dramatiques, furent encouragées financièrement, militairement entre 1938 et 1940 par des gouvernements complices des mauvais coups portés contre les Républiques et les Démocraties.

Déjà la politique de non-intervention en Espagne n'avait-elle pas été un encouragement aux fascismes hitlérien et mussolinien, politique condamnée plus tard par le général de Gaulle qui estima comme une énorme ineptie la politique extérieure française dans cette période.

Le fameux traité de Munich de 1938 ne laissa-t-il pas les mains libres aux Hitlériens qui s'empressèrent d'occuper la Sarre, la Tchécoslovaquie, la Pologne, pour attaquer ensuite la France en 1940, l'URSS en 1941. Les divisions blindées allemandes, financées à l'origine par les grands trusts américains, les Seynois allaient les voir sévir sur nos rivages. Le but recherché dans cette période de notre histoire locale est de rappeler aux habitants des rivages et de transmettre à leurs enfants les faits troublants que nous avons vécus les uns et les autres et que les méandres de ma mémoire n'ont pas estompés, loin s'en faut.

Le 8 novembre 1942, date historique, les troupes américaines débarquent en Afrique du Nord. Instantanément, la nuit venue, leurs avions survolent les rivages méditerranéens et laissent tomber dans le silence des milliers de tracts annonçant par la voix du général Eisenhower, cette réussite stratégique qui laissait prévoir la préparation d'invasion du continent.

Ces tracts, les habitants les firent circuler, toutefois avec circonspection car l'ennemi était présent partout : les mouchards des légionnaires de Pétain, de Darnan, étaient aux écoutes d'une population pacifiste à qui le débarquement allié avait apporté un baume au coeur, un enthousiasme qu'il valait mieux ne pas manifester bruyamment, une joie qui risquait de conduire au camp de concentration.

À cette nouvelle du débarquement en Afrique du Nord, les Hitlériens réagirent rapidement et franchirent trois jours après la fameuse ligne de démarcation qui avait coupé la France en deux après l'armistice de 1940. Voici les Allemands aux portes de Toulon, qu'ils promettent de ne pas occuper. Bien entendu, ils violeront leurs engagements.

On sait que le 27 novembre, ils tenteront de s'emparer de la flotte française. Opération qui échouera, l'ordre de sabordage ayant été donné par les amiraux français.

À partir de là, l'isthme des Sablettes a été le témoin d'une multitude de faits, ici reconstitués pour l'essentiel.

Des objectifs avaient été atteints : le Mourillon, les Chantiers de La Seyne, la presqu'île de Saint-Mandrier.

Dès le petit jour, des avions dominaient la rade, une escadrille lançait des fusées éclairantes et la passe de Saint-Mandrier fut tout de même franchie par 6 sous-marins ; les chars d'assaut à croix gammée traversaient l'isthme à vive allure dans le fracas de leurs moteurs, des pièces d'artillerie suivirent. La population des rivages assistait à un véritable spectacle d'apocalypse. La lueur des incendies perçait parfois les nuages noirs s'élevant dans le ciel. Les rafales de mitrailleuses crépitaient sur le pont des navires où les marins admirables interdisaient à l'ennemi l'accès aux navires qui s'enfonçaient dans les eaux profondes les uns après les autres.

Des éclats de fer et d'acier pleuvaient sur toute la rade. Les habitants de Saint-Elme virent s'enfoncer dans l'eau du rivage de Saint-Mandrier, le croiseur La Galissonière, l'une des plus belles unités de la Marine française.

La population seynoise assistait depuis la Caisse à l'agonie de 80 navires de guerre, le coeur serré, l'âme meurtrie, ses sentiments patriotiques profondément ulcérés, d'autant qu'on savait déjà la certitude que ce désastre aurait pu être évité et que l'attitude de certains amiraux avait été pour le moins équivoque.

Oui ! Cette journée du 27 novembre 1942 pouvait être considérée comme une journée de deuil national pas seulement à cause des pertes matérielles énormes mais aussi des victimes, peu nombreuses il est vrai (quelques dizaines de morts ; quelque 200 blessés. Bien évidemment c'est toujours trop !).

À partir de cette journée dramatique, les dangers pour les populations allaient se manifester des façons les plus inattendues.

Les allemands renforcèrent leurs structures propres en prévision des réactions du camp des Alliés Français, Anglais et Américains. Ils multiplièrent les fortins qui s'ajoutèrent à ceux existants sur la presqu'île, sur les Sablettes, Marégau, Mar Vivo, Fabrégas et toute la presqu'île de Sicié.

Tous ces ouvrages furent reliés en quelques heures par des fils téléphoniques. L'isthme connut alors une activité incessante de camions lourds chargés de matériaux pillés dans les entreprises françaises : bois, charpentes métalliques, ciment, chevaux de frise, gabions... Les rivages reçurent des kilomètres de fils barbelés, du même style que ceux de la guerre 1914-1918, plantés même dans l'eau profonde en prévision d'un débarquement ennemi.

Les plaisanciers de la mer et les professionnels reçurent des ordres comminatoires leur enjoignant de retirer leurs bateaux des rivages et quelques semaines plus tard les populations de Saint-Mandrier et de Saint-Elme furent chassées de leurs foyers et il fallut trouver leur refuge dans les campagnes de l'intérieur varois.

La soldatesque allemande occupa les habitations libérées au gré de ses besoins.

Elle entreprit de dégager à tout prix les obstacles gênants pour son artillerie.

C'est alors qu'on assista à la destruction de la petite école primaire, des lavoirs des Sablettes et de Saint-Elme construits à la même époque. Quel désastre !

Le Casino des Sablettes devait subir le même sort. Les arbres magnifiques du parc de l'époque Michel Pacha furent rasés.

Sans cesse on voyait défiler les uniformes vert de gris à croix gammées sur des voitures blindées, des camions, des side-cars. Des silhouettes hautaines jaillissaient des appels gutturaux péremptoires, des ordres vociférés à pleins poumons pour dominer le bruit infernal des moteurs, répandant partout des odeurs irrespirables et des émanations polluantes. Mieux encore : tout au long des routes et même des chemins secondaires, des équipes du génie allemand disposèrent tous les cent mètres des barriques bourrées de fumigènes capables de noyer sous un épais brouillard tous les rivages et cela en quelques minutes. Des essais au cours des exercices d'alertes avaient été probants et il serait alors difficile à l'aviation alliée d'atteindre ses objectifs.

« Ils ont encore trouvé ça ! », s'exclamaient les anciens combattants de la guerre 14-18.

- « Ils avaient inventé les baïonnettes dentelées pour mieux déchirer les chairs, les balles dum-dum qui éclataient dans les corps, les Schrapnells capables d'éclater juste au-dessus des tranchées et les sous-marins de poche et les zeppelins et bien d'autres choses sans parler des gaz asphyxiants. On peut dire qu'ils se sont toujours ingéniés à faire mourir, à faire souffrir les gens ! Quelle race ! ».

L'année 1943 touchait à sa fin mais il fallut déplorer le 23 novembre une attaque aérienne inopinée des alliés sur Toulon dans l'espoir d'atteindre l'arsenal. Hélas ! des centaines d'habitations du Mourillon s'effondrèrent sous les bombes causant 500 morts et des centaines de blessés.

Quelques semaines plus tard, le 11 mars, l'aviation anglaise réussit à causer des dégâts dans l'arsenal de Toulon. Hélas ! 10 seynois périrent devant la porte Castigneau.

Mais le cataclysme pour La Seyne et ses quartiers arriva le 29 avril 1944, de triste mémoire.

Le chapitre Années dramatiques du tome II des Images de la vie seynoise d'antan a relaté avec beaucoup de précision les détails de cette catastrophe qui coûta la vie à 129 de nos concitoyens et détruisit la ville à 65 %.

Nous n'y reviendrons pas, mais il est nécessaire de montrer que l'aviation américaine avait raté son objectif qui était bien évidemment les Chantiers de construction navale.

Sur les quelque 700 points de chute des bombes, quatre seulement avaient atteint l'objectif. La périphérie, y compris les régions voisines de l'isthme, reçut sa part. C'est ainsi qu'à Saint-Elme l'Hôtel Lamy qui s'appelait Hôtel de la mer et de la forêt fut détruit complètement, une bombe avait atteint le port, le plan du Lazaret où pendant longtemps on put observer les entonnoirs laissés par les bombes d'une tonne ; Tamaris reçut également des projectiles dont l'un atteignit le Château de Michel Pacha, voué par la suite à la destruction ; mais pas avant que les officiers allemands n'aient fait main basse sur les riches collections de tableaux.

 

La libération

Dans les mois qui suivirent on assista à l'exode des populations seynoises et varoises terrorisées. Le commandement allemand ordonna l'évacuation des rivages. Il fallut donc se séparer des bateaux, de l'instrument de travail sans lequel les familles de pêcheurs ne pourraient survivre. On fit des prodiges pour les mettre en sécurité. Pour combien de temps ? Tout espoir de les retrouver n'était pas perdu.

On savait malgré tous les obstacles et les interdictions que le 15 août, les armées alliées avaient pris pied sur les côtes varoises, à Sainte-Maxime en particulier.

Réfugiées dans de nombreuses fermes, les rescapés des bords de mer savaient que les armées libératrices s'acheminaient vers Toulon.

Le 17 août, ils entendirent le fracas épouvantable des explosions qui anéantirent les Chantiers navals. Dans leur retraite, les Allemands se livraient à toutes sortes d'abominations.

Après le sabordage de la flotte, la destruction de l'industrie navale, c'était de nouveaux déchirements dans le coeur des Seynois et de leurs familles.

Et puis les canons grondèrent et les armes automatiques crépitèrent aux abords de Toulon.

L'année du Général De Lattre de Tassigny réduisait au silence d'heure en heure les batteries de la ceinture fortifiée de la place forte méditerranéenne et le 25 août l'Arsenal était occupé par les Alliés et dans le même temps, l'année de la Libération amorçait un immense mouvement tournant en direction du Beausset, de Bandol, de Sanary, pour réaliser le nettoyage de la presqu'île de Sicié dont le Fort du Peyras était le noyau dur.

Le 27 août au matin l'armée française arriva. Au premier rang fonçaient un Régiment d'Infanterie Coloniale du Maroc (R.I.C.M.) et le 4e Régiment de Tirailleurs Sénégalais (R.T.S.).

La batterie du jardin de la ville Aristide Briand s'étant rendue sans combattre, les troupes françaises débouchèrent quelques minutes plus tard sur la corniche de Tamaris et reçurent des coups de feu en provenance du fort de Balaguier. La riposte fut foudroyante.

Une seule salve des engins blindés en tête de colonne ouvrit une brèche énorme dans le mur d'enceinte des vieilles fortifications de Vauban. Alors les Allemands hissèrent le drapeau blanc mais la garnison se hâta de faire sauter les munitions. Une trentaine de soldats et marins faits prisonniers alla grossir ceux du Fort Napoléon qu'une compagnie de Sénégalais avait contraint à la reddition.

Nos valeureux soldats de couleur, après avoir nettoyé Tamaris, firent rapidement leur jonction avec les unités venues du Beausset, Bandol et Six-Fours chargées de contrôler toute la presqu'île de Sicié et de neutraliser surtout le fort du Peyras.

Restaient les grandes résistances de la presqu'île de Saint-Mandrier avec ses pièces de 340 mm détruites incomplètement par la Marine sous les salves du croiseur Montcalm, des cuirassés Lorraine et Aurora.

Du 19 au 24 août, les batteries côtières reçurent plus de 4 000 obus de tous les calibres. Le 27 août au soir, le contre-amiral Ruhfus, à son P.C. de la Croix des Signaux, bien conscient que la bataille était perdue pour les Allemands, lui dont l'État-Major régnait sur toute la presqu'île, assista à la défaite de sa plus grosse artillerie. Il dut se résigner à la capitulation alors qu'il n'avait pas utilisé tous les moyens de défense dont il disposait.

Et à quelles conditions ?

Sur l'isthme des Sablettes, les négociations commencèrent par une prise de contact entre un lieutenant allemand et des officiers français qui intimèrent au contre-amiral Ruhfus l'ordre d'amener toutes les armes légères sur la place de Saint-Elme et surtout de déminer la presqu'île de Saint-Mandrier farcie d'un millier d'engins de mort.

L'Amiral fut informé de la façon suivante : « Si une seule mine oubliée vient à exploser, vous serez immédiatement fusillé ».

L'ordre de déminage fut exécuté scrupuleusement !

Après quoi commença le défilé des prisonniers sur l'isthme triomphant qui venait de connaître des heures palpitantes : 30 officiers et 1760 soldats et marins allaient prendre la direction de Sainte-Anne d'Evenos.

Sur leur passage, quelques rares civils les insultaient (comme on les comprend). Si la grande masse de cette troupe vaincue avait perdu sa morgue et sa faconde, il se trouva tout de même des fanatiques qui levaient encore le bras vers le ciel, en criant « Heil Hitler ! ».

Le 28 août 1944, après huit jours de combats incessants menés par l'année, la marine et l'aviation françaises venues d'Afrique, Toulon était complètement libéré de l'occupation allemande et le Général De Lattre de Tassigny pouvait télégraphier au Grand État-Major général.

« Dans le secteur de l'armée B, aujourd'hui D + 13, il ne reste plus un allemand qui ne soit mort ou captif ».

L'année française ne prit aucun repos. Quelques détachements occupèrent les ouvrages abandonnés par l'ennemi, mais le gros des années alliées avait pour mission de remonter au plus vite vers la vallée du Rhône et les routes des Alpes, après avoir libéré Marseille et Aix.

Les opérations militaires ayant libéré la Provence devaient se conjuguer avec le débarquement en Normandie et la percée d'Avranches qui aboutirent à la Libération de Paris le 25 août, le même jour où l'armée de De Lattre reprenait Toulon.

De rudes combats se poursuivirent jusqu'au 1er octobre où les armées alliées commencèrent l'invasion de l'Allemagne.

Leur triomphe total sera atteint à la date du 8 mai 1945. Le tome précédent de cet ouvrage a donné des bilans catastrophiques sur lesquels je ne reviendrai pas ici.

Le souvenir de ces années dramatiques de souffrance, de privations, de deuils, de vexations, de sévices ne doit pas tomber dans l'oubli malgré les 52 années écoulées depuis la Libération de notre territoire. Les gens de ma génération ont le devoir de les rappeler et d'en instruire la génération montante car la résurgence des idéologies du fascisme n'est pas à exclure de nos jours.

Nous parlions plus haut des manifestations de liesse qui suivirent l'armistice du 11 novembre 1918. Le bilan de la guerre avait été lourd, terriblement meurtrier pour les combattants du front, alors qu'à l'arrière on ignorait le danger des bombardements, on souffrait peu des privations alimentaires, exception faite pour la région du Nord évacuée.

Par contre, pendant la seconde guerre mondiale, les populations civiles de toute la France, connurent tous les dangers, les destructions, les atrocités imputables à la soldatesque allemande, au fanatisme des hitlériens aidés dans leur sale besogne par les collaborateurs de Vichy sous la houlette de Pétain.

Ce furent les camps des prisonniers politiques, la déportation, les exécutions, les chambres à gaz, les bombardements aériens. Notre ville de La Seyne sinistrée à 65 % avait perdu ses industries, ses structures administratives et sociales.

En attendant la réparation des dommages de guerre, on se réjouissait de ne plus entendre les accents des féroces soldats en uniformes vert de gris et leurs sinistres croix gammées.

Les populations de l'isthme et des environs participèrent à la remise en état des lieux : assurer une circulation normale, ôter les prismes de béton, les fils de fer barbelés, déminer la plage et les fonds marins de faible profondeur, débarrasser les armes déposées sur la place de Saint-Elme, les barriques des fumigènes maudits, remettre à l'amarrage tous les petits bateaux, reconstituer les réseaux d'eau, d'électricité, du téléphone.

Sans doute faudrait-il reconstruire une autre école primaire pour les enfants regroupés au Château Verlaque, devenu École du Crotton.

Il fallait redonner un visage accueillant au quartier des Sablettes qui avait perdu son hôtel, son Casino, les arbres magnifiques de son parc de loisirs. La nouvelle municipalité, proposée par le Comité de Libération, élue démocratiquement en 1945 en remplacement des vichystes évanouis avant même la déroute allemande, aurait fort à faire sous la direction du Docteur Sauvet et de ses collaborateurs pour la plupart des Résistants toutes tendances politiques confondues.

Ses moyens étaient bien limités certes mais, courageusement, les nouveaux élus réussirent à mobiliser les énergies dans la perspective de panser toutes les blessures de la guerre dans l'immédiat et d'ouvrir pour les Seynois des horizons nouveaux sur le développement de leur cité et le bien être de tous ses enfants.

Un travail de comblement des rivages de l'isthme côté Lazaret fut réalisé en vue de faciliter l'accès à la petite mer par la suppression d'une partie des marécages. Cette opération d'assainissement se réalisa entre 1946 et 1950 et prépara ainsi l'implantation de diverses structures : parking, station d'essence, buvette, baraques à sandwiches, autant de nécessités venant en complément du tourisme, surtout à la belle saison.

Des plantations de pins parasols apportèrent en ces lieux des notes gaies jusqu'au jour où l'on s'aperçut que les jeunes pins disparaissaient les uns après les autres. Cette fois, l'agression de l'isthme ne venait pas des Allemands, mais de gens peu scrupuleux, très peu soucieux de l'intérêt collectif.

 

Rétrospectives sur les plages d'autrefois

Quand notre historique entrera dans ses aspects actuels, il nous faudra montrer les bouleversements accomplis dans le dernier quart de notre siècle, justifier l'implantation de structures nouvelles aux caractères fort divers dont l'harmonie est très discutable : associations de défense de l'environnement, sociétés sportives, organisations administratives nécessaires à leur fonctionnement, problèmes de sécurité, de salubrité, etc...

En attendant d'apporter beaucoup de précisions sur les complexités de la vie sur l'isthme et ses rivages environnants, il n'est pas inintéressant de revenir au point de départ si l'on peut dire, avec les tout premiers usagers de nos plages de Saint-Elme, des Sablettes et dans leur prolongement celle de Mar Vivo qui se constituèrent en même temps au début du XVIIe siècle.

Nous avons insisté sur les années de L'entre deux guerres où les activités de l'isthme prirent des aspects bénéfiques malheureusement interrompus après 1940, de parler d'une meilleure exploitation touristique tout en arrivant aux années désastreuses qui frappèrent les rivages opposés, côté Lazaret dans les années 1965-1970.

Quand l'isthme des Sablettes fut stabilisé, sa plage au sable si fin incomparable, qui s'étendait de Saint-Elme à Mar Vivo sur un kilomètre environ, on pouvait le définir comme une merveille de la nature que les riverains savouraient tout à loisir, d'autant qu'ils étaient peu nombreux.

On a peine à imaginer qu'au moment où le quartier six-fournais de La Sagno devint une commune indépendante en 1657, ses rivages étaient quasiment inaccessibles en raison des marécages infranchissables pour des piétons. Parmi les quelque 1 000 habitants que La Seyne compta à ses débuts, rares étaient les baigneurs, les promeneurs, les amateurs des rivages qui connaissaient les Sablettes. On parvenait à Tamaris par un sentier qui s'agrandit plus tard pour devenir le Chemin de l'Évescat : Celui dont parlera George Sand en 1865.

On parvenait aux Sablettes par le vieux chemin parti du quartier Cavaillon, en direction de Mar Vivo en passant par le Pont de Fabre. Seul, ce chemin parvenait à l'isthme des Sablettes relié à peine à Tamaris par le chemin des douaniers, bourbeux, impraticable les jours de marée haute.

Toutefois des peintres, des écrivains y venaient de loin contempler les roches escarpées de Marégau, du Cap Sicié et ses Deux frères célèbres. Ils venaient décrire par la plume ou le pinceau, la mer étale presque immobile sous le soleil de plomb des mois de l'été, la mer agitée moutonneuse sous les rafales gonflées de colère du mistral, mais aussi les lames houleuses du vent d'Est se ruant avec fracas contre les roches, couvertes d'écume ruisselante. N'est-elle pas toujours belle la mer, quels que soient ses caprices ?

Ces admirateurs de la belle nature qui s'offrait à leurs yeux éblouis assistaient dans leurs rêveries au combat éternel entre la terre et le flot.

La plage des Sablettes ne connut guère à ses débuts que les enfants des fermes du Pas du Loup, de Mar Vivo où l'on peut retrouver les vestiges d'une construction du XVIIIe siècle et un puits où figure toujours la date de 1789 dans la propriété des Audibert.

Au dire de nos anciens, les paysans de cette époque amenaient leur cheval ou leur mulet faire une bonne trempette sur la plage, ce que d'ailleurs ils appréciaient surtout après le brossage et le bouchonnage. Les rares habitants des rivages qui prenaient leur bain à la belle saison ne s'inquiétaient guère de savoir si la toilette des bêtes ne risquait pas de polluer l'eau des baigneurs. Pendant plus d'un siècle, l'isthme et sa plage connurent la quiétude absolue, à peine troublée par les appels discordants des mouettes et des goélands. Les pages précédentes intitulées : L'isthme des Sablettes s'ouvre à la vie ont montré que ce fut seulement vers la fin du XIXe siècle que l'on parla du tourisme et d'une station balnéaire grâce à l'impulsion donnée par Michel Pacha aux rivages prestigieux de la petite mer tournés vers la rade mais aussi à ceux du grand large orientés vers Sicié. Répétons-le : quand les steam-boats de la ligne maritime établie par Michel Pacha en provenance de Toulon et La Seyne, amenèrent des centaines de voyageurs, de plaisanciers de la mer sur le hameau des Sablettes, particulièrement le dimanche, ce fut alors le point de départ d'animations en tous genres : baignades, activités ludiques, concerts au Casino, bal, détente au parc de loisirs et sous le hall métallique gigantesque donnant de frais ombrages sur la plage même. Les illustrations ci-jointes raviveront sans doute de bons souvenirs à la génération du XXe siècle en déclin.

Plage des Sablettes et Grand Hall du Casino

Dans le prolongement de la plage des Sablettes, là aussi, on voyait grandir d'année en année le nombre des amateurs des plaisirs de la mer. Je veux parler plus spécialement de Mar Vivo que les Maristes avaient convoité depuis plusieurs années pour amener leurs élèves prendre des baignades à la belle saison.

Plage de Mar Vivo

La petite église construite à l'initiative de l'abbé Vicart sous l'autorité de Monseigneur Mignot, inaugurée le 25 mars 1897, ne pouvait recevoir qu'une cinquantaine de chrétiens fidèles, le dimanche surtout. Dans son prolongement, les Maristes avaient fait construire un beau bâtiment destiné à recevoir leurs élèves. Il était équipé de cuisines, de salles de restaurant et même de salles de classes. Au rez-de-chaussée avaient été aménagées des cabines de bain où, très pudiquement, les jeunes gens revêtaient leur costume de plage pour prendre leurs ébats sans exubérance excessive sans quoi, avec les pères surveillants, des sanctions auraient suivi inexorablement. Les collégiens comme on les appelait, étaient généralement des fils de la petite bourgeoisie seynoise, des enfants de commerçants cossus, d'artisans, de médecins, d'ingénieurs, vêtus d'un costume bleu marine à boutons luisants, coiffés d'une belle casquette avec galon doré ce qui faisait dire aux gens de condition modeste dont j'étais que ces collégiens seraient un jour des officiers de marine.

Hélas pour nombre d'entre eux, ce ne fut pas le cas et démonstration fut apportée plus tard que nos écoles laïques dispensèrent un enseignement de haut niveau puisqu'elles sont devenues les écoles de la République tout entière.

Ces collégiens ne pouvaient quitter le coin de Mar Vivo pendant leurs baignades. Ils étaient tenus de rester devant les locaux de l'Institution Sainte-Marie où après le bain, un goûter leur était distribué.

Durant les chaleurs de l'été, au moins une fois dans la saison, les Pères Maristes alors en robes noires, les rassemblaient sur la plage pour déguster une bouillabaisse préparée sur place. Pour les gens du quartier c'était bien sûr un spectacle d'animation que de voir des centaines de jeunes gens assis sur le sable, recevoir dans leur gamelle, un bouillon puisé dans un immense chaudron dont l'arôme appétissant flottait sur tout le rivage.

Le repas terminé les pères exigeaient la plus grande propreté sur les lieux du festin et les élèves repartaient en colonne par trois vers La Seyne en passant par le vieux chemin des Sablettes.

Pendant la guerre de 1914-1918, on put constater un certain ralentissement dans les activités des rivages. Le théâtre des opérations militaires était bien loin mais les inquiétudes persistantes de nombreuses familles freinaient les enthousiasmes surtout quand on apprenait les deuils après les batailles sanglantes de la Marne, des Dardanelles, de Verdun. Comme notre récit l'a montré, avec les essais de chars d'assaut sur la plages des Sablettes même, les envols et les amerrissages bruyants des hydravions de combat sur la baie du Lazaret, la population vivait dans une angoisse perpétuelle et un climat de désespoir avec cette guerre qui n'en finissait pas.

Enfin, le grand jour de l'armistice si attendu arriva. Ce fut la grande liesse, les explosions de joie délirantes, les réjouissances que l'on allait multiplier surtout sur la plage, quelque peu assombries toutefois par le souvenir des centaines de Seynois disparus dans l'enfer de la guerre. Si je rappelle ici des faits mentionnés dans les pages intitulées L'entre deux guerres, c'est pour montrer l'évolution des moeurs et des mentalités, phénomène devenu presque historique et l'on pourrait multiplier les exemples de ces faits de société aux répercussions étonnantes sur la vie des gens, leur langage, leurs réactions, leur comportement, leur engouement pour certaines modes importées souvent de l'étranger. Tout cela m'amène à vous parler des aspects nouveaux de la plage des Sablettes dans les années 1925-1930.

La tenue des baigneurs et des baigneuses était devenue plus légère ; les costumes de bain de nos mères boutonnés jusqu'au cou, les culottes longues jusqu'au-dessous des genoux avaient disparu. Des maillots en deux pièces apparurent ; les hommes pouvaient se montrer en caleçon très court et torse nu, tenue interdite avant la guerre. La mode des cheveux courts chez les dames et les demoiselles gagnait chaque jour et les mémés à chignon en étaient parfois scandalisées.

« Vous savez disaient-elles, ces femmes aux cheveux coupés court, ce n'est rien de bon ! ». On les accusait presque d'être des femmes de mauvaise vie.

Les messieurs promeneurs de la plage ne portaient plus de cravate : on avait inventé les cols Danton.

Les officiers de l'armée de terre et de mer n'avaient plus leur gorge enserrée dans des cols hauts et droits. Eux aussi n'en étaient pas mécontents des cols ouverts. Quels changements en faveur du bien être et de la commodité !

Les promeneuses n'avaient plus de robes qui traînaient jusqu'à terre - comment donc n'avait-on pas pensé plus tôt aux robes courtes jusqu'aux genoux et même aux pantalons. Celles qui osèrent les premières à s'adapter à ces nouvelles tenues vestimentaires, on les appelait les garçonnes et elles aussi n'étaient pas toujours jugées comme des femmes honnêtes.

Il faudrait bien quelques années avant de convaincre tout le monde des avantages de la modernité.

On ne voyait pas encore des seins nus sur la plage, mais on s'acheminait insensiblement vers les théories du nudisme et du naturisme. On parlait du camp des nudistes de l'île du Levant. Certains trouvaient tout cela inadmissible. On s'y résignait parce que les îles de Porquerolles étaient éloignées de la côte, mais nos anciens des années trente ne pouvaient imaginer que les mêmes pratiques se verraient un jour à La Seyne, sur la presqu'île de Sicié, au Jonquet plus précisément.

Revenons aux années 1930-1936 où la plage connut un afflux de Seynois et même de Toulonnais qui préféraient les Sablettes au Mourillon et à la belle saison, ce fut alors l'arrivée massive de touristes venus de tous les coins de France et aussi des étrangers.

Dans la période où les conquêtes sociales s'affirmèrent avec les réductions du temps de travail, les congés payés, notre belle plage accueillait des gens qui voyaient la mer pour la première fois.

Si les autos n'étaient réservées qu'à une minorité de nantis, par contre apparurent sur les routes, les véhicules des gens modestes comme les vélos, les tandems, les motos, les side-cars dont les prix étaient devenus abordables pour les petits salaires et l'entretien assuré le plus souvent par les propriétaires de ces petits véhicules.

La force motrice de l'essence portait un coup mortel aux vieux tramways électriques poussifs.

Les transports collectifs prirent une extension rapide avec la société des Cars Étoile dont la suprématie reçut un coup d'arrêt avec la seconde guerre mondiale. La rapidité des transports eut pour conséquence logique une fréquentation plus assidue sur les rivages de l'isthme.

Les vacanciers du centre ou du nord de la France qui arrivaient par les trains du P.L.M. bénéficiaient de tarifs réduits. La mode du bronzage recherchée par de nombreux parisiens accentua le courant migratoire des Français vers les rivages méditerranéens.

L'isthme des Sablettes connut alors des années heureuses euphoriques même, pour les nageurs, les plongeurs, les rameurs qui se donnaient à fond à leurs sports préférés tandis que des myriades d'enfants couraient sur le rivage, construisaient des châteaux de sable pour les détruire aussitôt sous l'oeil vigilant des anciens assis sur des pliants et qui s'époumonaient en recommandations inquiètes. Du milieu de ce monde vivant, remuant, exalté, perçaient tout de même des appels de petits marchands qui se faufilaient pour faire recette de la vente de quelques marchandises : pistaches, bonbons, sacs de frites, sandwiches, beignets, pommes enrobées de caramel, boissons.

Ceux des petits marchands ambulants disposant d'un véhicule à bras se tenaient à l'entrée de la plage près de l'arrêt des tramways et vendaient des fruits, des glaces, de la bière, de la limonade.

Parmi eux, se trouvait toujours le célèbre Sénégal qui poussait à pied sa baladeuse depuis La Seyne pour faire sa vente de frites et de douceurs aux gens de la plage.

Une corporation qui naquit dans cette période et prit beaucoup d'importance par la suite fut celle des plagistes qui s'affairaient à la location des cabines de bains, des parasols, des périssoires, des pédalos, des matelas pneumatiques.

Hélas ! Ces beaux jours n'allaient pas durer bien longtemps. De nouveau la presse et la radio apportèrent des nouvelles troublantes même sur la plage joyeuse. Des groupes de promeneurs se formaient et des discussions animées se dégageaient les plus vives inquiétudes. Les discours belliqueux du dictateur italien Mussolini, du féroce Hitler avide de conquêtes, ne présageaient rien de bon. Le monde s'acheminait vers la préparation d'une autre guerre mondiale.

Et l'on sait toutes les souffrances endurées par les peuples durant les années terribles dont il a été question dans les pages précédentes. Les incidences sur la vie de nos rivages ont été décrites avec assez de précisions pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir - pour l'instant du moins.

Quand l'histoire de l'isthme entrera dans le dernier quart de notre siècle, il faudra bien montrer les changements profonds intervenus par rapport aux précédentes décennies et constater que les désagréments et les agressions aux formes multiples se poursuivent de nos jours.

 

1945 : L'arrivée des colonies de vacances

Dans les années de la paix retrouvée, à partir de 1945 les rivages seynois reçurent les enfants des colonies de vacances en provenance des départements de la Loire, de la Haute-Loire, de l'Ardèche organisées par les Fédérations Laïques.

En échange de ce service rendu aux jeunes montagnards, la Municipalité seynoise, soucieuse de la santé de nos petits citadins organisa par sa collaboration étroite avec la Caisse des Écoles, des colonies de vacances dont purent bénéficier dès le départ des centaines d'enfants reçus dans les écoles de Saint-Agrève, de Lamastre, d'Apinac, de Craponne, communes riches en vertes prairies et sapinières peuplées de myrtilles bleues et de framboises parfumées.

Ce système d'échanges cessa quelques années plus tard quand la ville de La Seyne fit l'acquisition dans les Alpes d'importants domaines à Lamotte-les-bains, au Touvet, à Saint-Bernard du Touvet, à Bellecombe, communes de l'Isère où les jeunes écoliers seynois oxygénaient leurs poumons pour mieux affronter les rigueurs de l'hiver suivant.

Sur les grèves de Saint-Elme, des Sablettes, de Mar Vivo, les écoliers montagnards se rassemblaient sous la conduite vigilante de leurs monitrices et moniteurs.

La plupart d'entre eux découvraient la mer, son horizon infini et mystérieux, ses flots généralement calmes à la saison d'été, parfois moutonneux et même déchaînés selon l'intensité des vents.

Les jours où les flots tumultueux s'enroulaient pour venir mourir sur la grève en larges plaques écumeuses et marbrées, les jeunes colons poussaient des cris de joie, quelque peu teintés de frayeur, car ils savaient bien que la mer était capable d'engloutir les plus gros vaisseaux et leurs équipages.

Les moniteurs prodiguaient les conseils de prudence en expliquant que les dangers de la mer n'étaient pas seulement dans le lointain. On pouvait, hélas, perdre la vie à quelques mètres des rivages.

On sait que chaque année il faut malheureusement déplorer des accidents mortels.

Les plus jeunes enfants se régalaient à construire des châteaux avec le sable fin, des châteaux bien fragiles, des monuments, des bassins. Les divertissements de la plage prenaient des formes multiples. On courait, on sautait, on nageait, on s'éclaboussait dans des joies explosives que le vieux Château Verlaque offrait à cette jeunesse ravie de passer ses vacances aussi agréablement.

 

Une agression permanente de la Marine

George Sand foula très souvent le sable de l'Isthme des Sablettes durant son séjour à La Seyne en 1865 où elle vint prendre du repos. Dans sa correspondance et aussi dans ses ouvrages, elle vanta les charmes des rivages de Tamaris, des Sablettes, de Sicié, qu'elle trouva, selon sa propre expression, idéalement beaux.

Par contre, elle fut choquée par les détonations violentes des navires de guerre qui mettaient au point leur artillerie lourde non loin des rivages.

Elles se succédaient par centaines, les déflagrations s'ajoutant à celles des batteries côtières de Saint-Elme et de Marégau. Tout cela donnait un vacarme assourdissant.

Comment ne pas protester contre de tels faits qu'elle jugeait inadmissibles du fait que tout le plaisir de la contemplation des lieux en était gâché.

Elle écrivit à ce sujet :

« Nous vivons au bruit du canon, qui tire de tous les forts à tout propos et hors de propos. Ainsi le Vendredi Saint quand les cloches « s'en vont à Rome » la Marine trouve catholique de les remplacer par un vacarme épouvantable ».

Plus tard les habitants de Saint-Elme auront à se plaindre d'autres désagréments plus graves. La vibration des tirs prolongés produisit souvent l'ébranlement de cloisons légères, des lustres ou des suspensions qui se décrochèrent et avec les répétitions rapprochées des exercices, on vit même des constructions lézardées.

À la belle saison, les touristes se plaignaient de ces inconvénients et il fallut protester longtemps auprès des autorités maritimes pour obtenir une réglementation limitée des tirs du Marégau.

À l'époque où George Sand vint à La Seyne, on ne parlait pas encore des problèmes de l'environnement et pourtant ils se posaient déjà.

Depuis la fin du XVIIe siècle où fut érigée la batterie du Marégau, on peut dire que les agressions sonores de la marine militaire auront duré près d'un siècle et demi. L'arrêt des tirs s'est situé aux environs de 1990.



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