La Seyne_sur-Mer (Var)   Histoire de La Seyne_sur-Mer (Var)
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du Tome III
Marius AUTRAN
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Images de la vie seynoise d'antan - Tome III (1990)
Résistances seynoises

(Texte intégral du chapitre)

  • Préambule
  • Premiers combats meurtriers
  • D'autres résistances à vaincre
  • À la veille de la Grande Révolution
  • La Résistance au Coup d'État de 1851
  • Des conditions de vie misérables
  • Premières grèves varoises et seynoises
  • La grève de 1872
  • Les résistances ouvrières s'étendent
  • L'assassinat de Jaurès
  • Toujours des résistances à vaincre
  • La Grande Résistance du XXe siècle
  • La répression se renforce
  • Premières réactions locales
  • La Résistance s'organise partout
  • Les années noires
  • Une année décisive
  • La Résistance dans les forges et chantiers
  • Les maquis
  • La fin du cauchemar
  • Épilogue
  • Bilan de l'action des Résistants Varois
  • Douloureux bilans
  •  
  • Annexe 1 : Attribution de la Croix de Guerre avec Étoile de Vermeil à la Ville de La Seyne
  • Annexe 2 : La Résistance à La Seyne, texte de Maurice Blanc, Maire de 1978 à 1983.
  • Annexe 3 : La Seyne et la Résistance, "Les Forges et Chantiers de la Méditerranée, 1942-1944", texte de Louis Puccini, membre du secrétariat du syndicat 1943-1945.
  •  

     Préambule

    Notre communauté seynoise s'est constituée à travers des difficultés sans nombre que nous avons eu l'occasion d'évoquer dans nos précédents écrits.

    Nos ancêtres ont affronté des conflits politiques, guerriers, des catastrophes naturelles, des oppositions d'intérêt souvent génératrices de luttes intestines meurtrières.

    Les antagonismes sont nés aussi des problèmes à caractère philosophique ou religieux avec des manifestations d'intolérance outrancière creusant des fossés profonds entre les individus et les groupes sociaux.

    Certes ces phénomènes n'ont pas été particuliers à La Seyne. De tout temps et en tous lieux les civilisations humaines se sont caractérisées par les ambitions démesurées de certains individus avides de puissance et d'autorité, par la soif de pouvoir des aventuriers, les désirs de conquête des mégalomanes ; les uns et les autres s'appliquant à fanatiser leurs partisans.

    D'où la formation de clans, de sectes, de groupements rivaux dont les luttes portèrent gravement atteinte à l'harmonie et à l'équilibre nécessaires à une société vraiment humaine et fraternelle.

    Hélas ! L'histoire de toute société jusqu'à nos jours a été avant tout celle de la lutte des classes, oppresseurs et opprimés en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue.

    On peut remonter le cours de l'histoire aussi loin qu'il est possible de le faire et l'on constate la lutte des forts contre les faibles, des conquérants spartiates contre les hilotes, classe de serfs attachés à la glèbe ; des patriciens contre les plébéiens de l'antique Rome ; des féodaux contre les manants du Moyen Age, de la Noblesse et du Clergé contre le Tiers État ; de la grande bourgeoisie des trusts d'aujourd'hui contre la masse du petit peuple travailleur des villes et des campagnes : ouvriers des usines et des champs, employés, petits fonctionnaires, etc. Et c'est ainsi que, depuis les temps les plus reculés, il y a des maîtres et des esclaves, des despotes et des sujets, des exploiteurs et des exploités.

    Quand les exploiteurs ne sont plus à même de régler pacifiquement les difficultés, les contradictions engendrées par les inégalités et le népotisme, alors ils ont recours à toutes sortes de subterfuges pour assurer le maintien de leurs privilèges.

    Ils trompent les gens ; ils inventent des systèmes politiques apparemment démocratiques, où la dictature des chefs de la classe dominante est savamment camouflée par les truquages électoraux et autres artifices comme la presse à gages et les médias trompeurs qui triomphent aisément de la bonne foi et de la crédulité du bon peuple insuffisamment éclairé sur les dangers qui le menacent.

    On a vu et l'on voit toujours des souverains, des présidents, user de la procédure du référendum pour la solution de grands problèmes nationaux. Nos expériences vécues ont apporté la preuve que ce moyen fut en réalité un plébiscite. Nous pourrions citer longuement sur ce sujet précis Montesquieu, J.-J. Rousseau, L. Gambetta et bien d'autres démocrates. Jules Grévy, ancien Président de la République n'a-t-il pas écrit en son temps : " Le plébiscite n'est pas une manière de connaître la volonté nationale, ce n'est qu'un moyen de la confisquer ". Et c'est ainsi que dans les grandes périodes répressives de notre histoire nationale ont disparu les libertés les plus élémentaires affirmées cependant dans la " Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ".

    Mais les périodes tyranniques sont toujours suivies de l'opposition des victimes, laquelle se dessine lentement puis s'organise, se développe pour éclater un jour. En d'autres termes, c'est dans ces phénomènes de refus de l'oppression qu'il faut comprendre le mot Résistances.

    Par définition, une Résistance, c'est le refus de la servitude ou même de l'adhésion aux desseins, aux volontés, aux sentiments d'un autre, cet autre pouvant être un dictateur, un état, une idéologie. Un homme politique a écrit fort justement : " Les libertés publiques ne sont pas autre chose que des résistances ".

    Au cours de l'histoire de l'Humanité, il arriva aussi que des tyrans imposèrent leur idéologie politique et même religieuse, non seulement à leur peuple, mais aussi à des nations entières qu'ils rêvaient de mettre en tutelle.

    Inutile de citer beaucoup d'exemples que les siècles passés nous ont donnés ; de même l'époque contemporaine que nous connaissons bien. Les empires les plus vastes et les plus puissants édifiés par des conquêtes sanglantes ont asservi des peuples libres par la terreur et la barbarie.

    Tous ont fini par s'effondrer lamentablement. Tous ont succombé sous les coups des résistances qu'ils avaient engendrées. Pensons à l'Empire Ottoman, à l'Empire des Tsars, au Saint-Empire romain germanique, à Napoléon Ier, à Napoléon III, aux Empires coloniaux, à l'Empire chinois, etc.

    Mais revenons chez nous, à La Seyne, pour y parler Résistances avec une majuscule et au pluriel.

    Il importait, croyons-nous, de montrer à travers ces récits d'histoire locale, les aspects multiples des actions méritoires menées par nos anciens toutes les fois qu'une oppression les menaça. Il convenait de rappeler leurs combats parfois glorieux car certains, ne l'oublions pas, ont poussé leurs luttes jusqu'au sacrifice suprême.

    Combats pour la défense de leur terre d'accueil contre la piraterie venue d'Afrique et d'Asie, combats pour l'indépendance de leur communauté contre la rapacité et la tyrannie des féodaux, Seigneurs-Abbés de Saint-Victor-les-Marseille, combats contre la Royauté et l'Empire pour la conquête des libertés fondamentales, des droits de l'homme et du citoyen, combats pour de meilleures conditions de leur vie matérielle, combats contre les fléaux de la nature, de la guerre, du racisme,...

    Ce sont toutes ces luttes, sous les formes les plus diverses, que nous allons évoquer ici sous le titre de : " Résistances Seynoises ", texte qui montrera la continuité des luttes perspicaces menées par nos anciens et qui ont permis aux générations présentes de recevoir un héritage de mieux vivre, tant il est vrai " qu'il n'y a pas de progrès sans luttes ".

    Les premiers conflits auxquels nos anciens furent confrontés eurent un caractère bien local, puis au fil des années les problèmes seynois devinrent de plus en plus complexes. Leur indépendance acquise vis-à-vis du pouvoir féodal, nos édiles en butte avec un pouvoir central intransigeant, souvent hostile et même tyrannique, se trouvèrent mêlés à des batailles dépassant de beaucoup le cadre communal.

    Les besoins d'une vie associative, la création de syndicats, de mutuelles, de sociétés aux caractères extrêmement divers, se posèrent à l'échelle nationale. Un immense désir d'émancipation gagnait peu à peu le peuple des villes et des campagnes. Les travailleurs des chantiers navals à la pointe du combat contre les grands industriels qui s'enrichissaient, furent un exemple pour la classe ouvrière française surtout à partir de la fameuse grève de 1872, évoquée dans les pages qui suivent. Même les gouvernements de la IIIe République naissante furent bien réticents avant d'accorder des avantages aux travailleurs qui finirent par imposer par leur union et leur action la réduction du temps de travail, l'augmentation des salaires, la protection contre la maladie, la réglementation du travail des femmes et des enfants.

    La classe ouvrière anglaise avait arraché la création des syndicats depuis 1825. À partir de 1884-1889, les travailleurs américains imposent la fête du 1er Mai, journée internationale du travail, point de départ pour la conquête de la journée de 8 heures. La Confédération Générale du Travail (C.G.T.) se constituera en France en 1895.

    Tous ces jalons de l'histoire du monde ouvrier rappellent les longues et dures batailles pour l'amélioration de ces conditions de vie matérielle. Parallèlement aux luttes syndicales, les doctrines socialistes du XIXe siècle lui laissaient espérer la conquête du pouvoir politique.

    Alors, le grand capital international, les industriels, les banquiers, les hobereaux, prirent peur et firent naître les idéologies du fascisme, du nazisme, du franquisme qui visèrent, par l'exaltation nationaliste, à la disparition de toute démocratie, au retour de la classe ouvrière à la servitude la plus absolue. D'où la deuxième guerre mondiale et la dernière grande Résistance dont nous parlerons longuement.

     

    Premiers combats meurtriers

    Dans notre relation sur Sicié, nous avons expliqué les difficultés de peuplement de notre littoral. Nous avons montré comment et pourquoi nos ancêtres furent contraints pendant un millénaire de ne pas s'éloigner des hauteurs de Six-Fours dont l'enceinte fortifiée les accueillait en cas de danger ; les razzias des pirates Sarrasins, Maures ou autres barbaresques faisant alors régner la terreur sur les côtes méditerranéennes de l'Occident.

    Au début du XVe siècle, où se peuplèrent lentement les rivages de la rade, la féodalité, pas plus que la Royauté ne fut capable d'assurer la sécurité de nos côtes. Les premiers habitants cultivateurs et pêcheurs devaient surtout compter sur eux-mêmes. Rappelons pour mémoire les combats du style de Malogineste au Brusc où nos vaillants ancêtres chassèrent les pillards à coups de fourches, de faux et d'épieux. Ils établirent un réseau d'ouvrages de guet comme celui de N.-D. de Bonne Garde, restauré et encore visible de nos jours, face à la chapelle. Ces structures sommaires leurs donnaient le temps de s'organiser pour mieux repousser les assaillants.

    Certes, il ne s'agissait pas de combats quotidiens, mais leur périodicité interdisait à nos courageux ancêtres des projets d'installation et d'exploitation à longue échéance le long des côtes. Et pourtant, les ressources abondantes du littoral, le climat attachant, les incitait à lutter pour s'y fixer durablement. Il leur fallut attendre que la rive opposée de la rade et la ville de Toulon, confrontées aux mêmes problèmes de sécurité organisent leur défense et celle des environs.

    Il fallut qu'une puissante flotte armée s'y établisse, que la grosse tour royale s'y construise (1514-1524), que la tour de Balaguier (1634) complète le système d'ensemble de la protection pour que La Sagno (1) puisse enfin connaître la sécurité nécessaire à son développement.

    (1) La Sagno n'était alors que les premiers hameaux créés par des Six-Fournais

    À partir de là, les premiers quartiers de Cavaillon Tortel, Beaussier, Daniel s'étant reliés, l'agglomération prit naissance et il fut possible d'y construire un port au milieu des marécages, en 1593, sur l'emplacement actuel du parking Martel Esprit.

     

    D'autres résistances à vaincre

    Le terroir six-fournais se composait au XVe siècle de l'étendue actuelle de Six-Fours, de celle de La Seyne d'aujourd'hui, autrement dit de toute la presqu'île de Sicié à laquelle se rattacha celle de Saint-Mandrier par les phénomènes géologiques.

    Ce domaine immense, propriété des Seigneurs-Abbés de Saint-Victor-les-Marseille, allait subir au XVIe siècle de profondes mutations. Ces derniers, en perte d'influence, abandonnèrent peu à peu l'exploitation des terres régales au profit des familles de notables bien connues dont les quartiers portent toujours les noms : Beaussier, Tortel, Daniel...

    L'illustre Michel Tortel, après entente avec le Seigneur-Abbé de l'époque Robert de Frangipani, devint propriétaire de tout le littoral compris entre Les Mouissèques et Brégaillon.

    Le comblement des marécages s'accéléra, autour du premier port de 1593, les habitations se multiplièrent. C'est bien pourquoi on trouve là les immeubles les plus anciens de notre localité. La croissance de la population allait poser des problèmes administratifs, politiques, économiques, religieux.

    En 1631, la population de La Sagno atteint le millier d'habitants, occupe 200 maisons et comporte une classe de 300 capitaines, marchands, artisans. À partir de là vont se développer un artisanat, une industrie de la construction navale, des échanges commerciaux, une cité maritime va naître. Alors que l'arrière-pays, autour de l'Acropole primitif de Six-Fours conservera surtout un caractère agricole.

    Mais les Seigneurs-Abbés ne voudront pas perdre leurs prérogatives financières, économiques, religieuses.

    Les habitants des quartiers primitifs de La Sagno, ceux de la ville neuve qui s'aggloméraient autour du port, étaient tenus comme par le passé d'aller faire cuire leur pain à Six-Fours, d'y aller obligatoirement acheter la viande de boucherie, d'y faire publier les bans de mariage, y faire dresser les actes notariés. Les Seigneurs-Abbés voulaient surtout prélever des droits importants sur le trafic maritime. Alors un courant d'opinions hostiles aux féodaux six-fournais naquit tout naturellement pour exiger une véritable autonomie des habitants du littoral. Alors commença une longue lutte qui prit par moments des aspects sévères, lutte menée à la fois par les manants et tous les gens de condition modeste, par les capitaines et marins, par les artisans et même les petits bourgeois qui voyaient dans la conquête de leur indépendance des avantages pour tous. Cette lutte fut longue et perspicace. Elle commença vers 1590 par l'exigence d'un sanctuaire qui fut établi sur l'emplacement actuel de l'église, à quelques mètres du rivage et desservi par un prêtre détaché du Clergé de Six-Fours. Robert de Frangipani, abbé de Saint-Victor, pressentait au début du XVIIe siècle, la nécessité de créer des structures nouvelles dans l'agglomération naissante. En 1603, une chapelle appelée Notre-Dame de Bon Voyage remplaça le sanctuaire primitif. Déjà il fut décidé que cette paroisse serait indépendante à perpétuité de l'église mère (Collégiale de Saint-Pierre), ce qui ne manqua pas d'inquiéter les Conseils de Six-Fours qui voyaient grandir la menace d'une séparation. Puis suivit la création d'un cimetière à côté de la chapelle, puis la population exigea que des syndics de Six-Fours soient fixés à La Seyne pour en faciliter l'administration.

    Entre 1603 et 1657, donc, pendant plus d'un demi-siècle, nos ancêtres s'acharnèrent à vaincre les réticences des féodaux six-fournais pour la conquête de leur indépendance.

    Des réticences que la volonté des Seynois du bord de la rade allaient vaincre par leur obstination. Il leur fallut multiplier des requêtes pressantes, courtoises au début, mais de plus en plus fermes pour obtenir du roi Louis XIII les fameuses lettres patentes de Saint-Germain-en-Laye du 13 juin 1631 autorisant les habitants du bourg de La Sagno " à installer des comptoirs de boucherie, vendre et débiter de la viande au public journellement et perpétuellement, tant pour leur nourriture que pour celle des marchands, patrons et autres négociants abordant audit lieu et au port de La Seyne ".

    Ces mesures ne furent pas acceptées de bonne grâce par les autorités six-fournaises et leur mauvaise humeur atteint son paroxysme quand, cinq ans plus tard, les Seynois obtinrent que les syndics, administrateurs délégués de Six-Fours soient remplacés par un consul et deux conseillers qui siégeraient à La Seyne même.

    Une telle décision envenima le conflit entre les deux communautés au point que les Six-Fournais intenteront un procès aux Seynois.

    Par des concessions mutuelles, on parvint à des arrangements avantageux pour les Seynois tenus néanmoins à verser aux autorités six-fournaises des indemnités compensatrices.

    Nos ancêtres n'étaient pas au bout de leurs peines. Les années passèrent et de nouveaux conflits allaient surgir. Le Trésor royal et singulièrement le bureau des Finances de la Généralité d'Aix-en-Provence voulut taxer toutes les constructions bâties autour de la darse de La Sagno arguant du fait que les terres comprises entre les Mouissèques et Brégaillon résultaient de comblements sur la mer et qu'elles étaient propriétés domaniales de la Couronne.

    Alors les propriétaires intéressés firent appel aux Seigneurs-Abbés de Saint-Victor pour obtenir leur protection. Cette affaire dura quelque vingt ans et se termina à l'avantage des plaignants.

    Dans la première moitié du XVIIe siècle, la population agglomérée de La Sagno augmenta sensiblement. Ses activités maritimes allaient se développer rapidement avec la construction de navires de plus en plus perfectionnés favorisant le négoce et donc l'enrichissement de toute une classe de capitaines, d'armateurs et de marchands. Une classe qui n'admettait guère l'exploitation de leurs activités par les Seigneurs-Abbés retranchés dans le castellum de Six-Fours.

    Après avoir secoué leur tutelle par toutes les actions dont nous venons de parler, ils décidèrent d'obtenir une fois pour toutes leur autonomie. Toutes les couches de la population Seynoise trouveraient certainement leur avantage à l'affranchissement de leur communauté.

    La lutte fut menée pacifiquement par les instances locales qui présentèrent leur requête, avec toutes justifications à l'appui, au Cardinal-Ministre Mazarin. L'abbé de Saint-Victor, Robert de Frangipani joua un rôle important par son intervention auprès du Pouvoir central et finalement, au mois de juillet 1657, les lettres patentes registrées au Parlement de Provence le 1er février 1658, consacrèrent la séparation du lieu de La Seyne d'avec la commune de Six-Fours.

    Mazarin et Robert de Frangipani avaient su écouter la voix de la raison. Ils avaient compris les appels des syndics de l'époque, ceux des Daniel, des Audibert, des Lombard, des Estienne qui pressentirent l'évolution inéluctable de La Seyne en raison de sa position géographique et de son développement démographique.

    Nous ne reviendrons pas sur le contenu de notre récit intitulé Sicié où nous avons évoqué le partage des terres de la presqu'île ; le versant oriental revenant à La Seyne avec la presqu'île de Saint-Mandrier, le versant occidental revenant à Six-Fours.

    Nous ne rappellerons pas les conflits mineurs qui s'en suivirent, par exemple les incursions des bergers six-fournais en territoire seynois et vice-versa, les crêpages de chignons autour des lavoirs des Moulières fréquentés par les lavandières des deux communes et qui recherchaient la plus belle eau des sources. Tout cela était peu de chose par rapport aux grands problèmes administratifs et économiques.

    La Seyne obtint par la suite un Conseil municipal totalement indépendant des Seigneurs-Abbés de Six-Fours. Cette bataille ne fut jamais qu'un aspect des conflits qui opposaient la petite bourgeoisie des affaires contre les féodaux et qui se déroulaient à travers toute la France. Il n'en resta pas moins, par la suite, des conditions de vie difficiles pour la classe la plus nombreuse : celle des ouvriers agricoles au service des grands propriétaires terriens, celle des premiers ouvriers de la construction navale en développement, celle des portefaix, des domestiques, des manoeuvres, des calfats, des petits pêcheurs, illettrés pour la plupart.

    Au fil des années, tous ces travailleurs de la ville et de la campagne, allaient constater que la Féodalité vaincue, la Royauté n'était guère en mesure de leur apporter le bonheur. Leurs salaires demeuraient dérisoires et leurs conditions matérielles de vie précaires.

     

    À la veille de la grande Révolution

    La fin du XVIIIe siècle vit le Pouvoir royal s'affaiblir considérablement. Des fossés se creusaient de plus en plus entre les classes sociales rivales.

    Le Clergé tout puissant possédait à lui seul 10 % des meilleures terres que des métayers et des manants cultivaient du mieux qu'ils pouvaient avec des instruments aratoires primitifs ; les vieux araires à socs de bois ne pouvant guère améliorer les rendements.

    Dans cette période de notre histoire, 80 % des Français sont des paysans. L'immense majorité exploite les domaines au profit du Clergé, de la Noblesse et des bourgeois devenus rentiers. Les paysans se plaignent de la hausse des fermages et des impôts qui les écrasent : droits seigneuriaux, dîme ecclésiastique, impôts royaux comme la taille, la capitation, le vingtième, les impôts directs comme la gabelle, les prestations, les corvées. La Seyne compte des centaines de familles dans les grands domaines : Lagoubran, La Garenne, Cachou, La Chaulane, La Rouve, Saint-Louis (L'Évescat), La Grande terre de Saint-Jean, La Maurelle,... des centaines de travailleurs agricoles se louent pour labourer, biner, sarcler, vendanger, récolter fruits et légumes...

    Dans les années 1780, la crise économique apparaît. Il faut dire que les règnes de Louis XIV et Louis XV avec leurs guerres interminables y ont contribué largement. La Monarchie entre en crise, sabotée de surcroît par une noblesse turbulente qui veut à tout prix maintenir ses privilèges.

    Une succession de catastrophes naturelles va permettre à la disette de s'installer dans tout le pays : ce sont les inondations de 1787, les orages désastreux de 1788, les hivers rigoureux de 1788-1789, la misère, le chômage, s'installent chez les malheureux. Le prix du pain augmente et toute la classe des indigents qui vivent dans le plus grand dénuement proteste avec véhémence car le pain est la nourriture de base en ce temps-là. Les réserves de subsistance s'épuisent partout. Alors, les mendiants, les ravageurs, les malandrins, les filous se manifestent intensément par leurs exactions. Le mouvement profond de mécontentement gagna tout le pays. C'est alors que les Parlements des provinces françaises réclamèrent la réunion des États Généraux du royaume afin de calmer l'agitation grandissante.

    Le 31 mars 1789 en l'église du couvent des frères prêcheurs de Toulon, les délégués des communautés se réunirent pour engager la procédure des Cahiers de doléances et la désignation des députés aux États Généraux. Les délégués seynois furent : Louis Daniel, Commissaire de la Marine, représentant la Noblesse ; Beaumont, curé, représentant le Clergé ; les citoyens Guigou, Beaussier, Beyliet et Abé représentant le Tiers État. Il ne semble pas que ces représentants se soient manifestés avec éclat à l'Assemblée Constituante. Fort heureusement avec Mirabeau, la Provence y fut vigoureusement défendue.

    Dès 1788, des troubles avaient éclaté dans la région toulonnaise, des révoltes et même des scènes de pillage à Brignoles, Aups, Barjols, Salernes, Saint-Maximin, Toulon.

    À La Seyne, une véritable émeute éclata le 26 mars 1789 et les manifestants dévastèrent des locaux de l'Administration des finances. Il fallut rétablir l'ordre par l'intervention d'une troupe en armes venue de Toulon (voir notre récit Place du Marché).

    On sait que les événements se précipitèrent pour aboutir au plan national à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, suivie de toutes les journées révolutionnaires qui allaient secouer la France pendant plusieurs années jusqu'à l'abolition définitive de la Monarchie, et des privilèges et la proclamation de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

    Au cours des années 1789 et 1793, nos ancêtres Seynois ont contribué au renversement de la Royauté et à l'instauration de la République. Les idées nouvelles, les conceptions de la Démocratie émises par les grands philosophes du XVIIIe siècle faisaient leur chemin dans leurs têtes, lentement mais sûrement. Le peuple français dans sa masse, devrait faire d'autres expériences afin de saisir la malice de la grande bourgeoisie qui ne renonce jamais à ses privilèges, et s'ingénie à inventer des systèmes politiques nouveaux apparemment démocratiques et lui permettant de les conserver. La nation et le roi Louis XVI auraient pu s'accorder pour établir une monarchie constitutionnelle, mais ce dernier prit le parti de la contre-révolution et s'enfuit le 20 juin 1791. La nouvelle de son arrestation deux jours plus tard à Varennes-en-Argonne se répandit rapidement et contribua à intensifier l'effervescence révolutionnaire. Les monarques d'Europe décidèrent alors de sauver la royauté française et la France fut envahie. L'Assemblée Nationale déclara " La Patrie en danger ", le 3 août 1792.

    Nos ancêtres Seynois firent leur devoir de patriotes et par centaines s'engagèrent dans la Garde Nationale.

    Ces volontaires allaient constater que la grande bourgeoisie : les hobereaux, les privilégiés de la Royauté, étaient prêts à toutes les trahisons plutôt que de voir triompher la cause du peuple.

    Les événements prirent une tournure dramatique. Le Gouvernement de la Convention eut à faire face aux ennemis de l'extérieur et de l'intérieur. Ces derniers organisèrent des insurrections en Vendée avec l'aide puissante du Clergé dans les plus grandes villes comme Bordeaux, Toulon, Lyon, Marseille, Nîmes...

    On sait comment Toulon fut livré aux Anglais par les Royalistes locaux, puis repris grâce au courage et à l'intelligence des généraux de la Convention qui galvanisèrent les sentiments patriotiques de nos aïeux.

    Animés par une foi intense dans les destinées de la République, de nombreux Seynois participèrent aux durs combats de reconquête des forts de Balaguier, de l'Éguillette, de Mulgrave (Fort Napoléon), qui permirent la destruction de la flotte anglaise prise au piège dans la rade de Toulon.

    Parmi nos ancêtres républicains, de nombreux citoyens payèrent de leur vie, la libération de leur terroir, de leur port, de leur ville gravement endommagée. Enrôlés dans les batteries aux noms devenus légendaires : Les hommes sans peur ; Les chasse-coquins ; Les sans-culottes ; Les quatre-moulins ; Les Jacobins,... ils s'étaient bien battus en criant " La liberté ou la mort ".

    Après l'ivresse des succès militaires, Bonaparte devenait pour eux une idole. Ils ne pouvaient pas imaginer que devenu Premier Consul, le petit caporal, comme ils l'appelaient familièrement imposerait un jour prochain sa dictature.

    Par le coup d'État du 18 Brumaire, Bonaparte renversa le gouvernement affaibli du Directoire, devint consul à vie, puis Empereur. Adieu la République ! Adieu les Droits de l'Homme ! La Monarchie était en quelque sorte rétablie dans la personne de Napoléon Ier qui allait gouverner sans partage entre 1804 et 1814. L'égalité fut sacrifiée ; une noblesse d'empire héréditaire, créée par l'empereur allait rivaliser avec l'ancienne.

    De grandes réformes administratives stabilisèrent la nation pour un temps, mais toute liberté ayant disparu, le despotisme impérial, les folles aventures guerrières terriblement meurtrières (les guerres de Napoléon ont coûté un million de vies humaines à la France) finirent par détacher le pays de son empereur.

    Le mécontentement du peuple ne pouvait guère s'exprimer car les appareils administratifs, militaires, policiers exerçaient une répression féroce. La population subissait et ne pouvait guère réagir sans risque.

    L'empire fut détruit, la royauté rétablie. À l'hôtel de ville de la rue Carvin les emblèmes nationaux changèrent souvent de couleurs et de sigles, mais les gens illettrés dans leur grande majorité, comprenaient tout de même une chose : l'exploitation et la misère dont ils étaient victimes ne trouvaient aucune solution, pas plus avec les Bonapartistes, qu'avec les Orléanistes ou les Légitimistes. La prise de conscience des maux dont ils souffraient fut longue à s'éveiller.

    Comment s'instruire alors que l'instruction publique était inexistante ? Comment s'informer alors que les associations étaient interdites, la liberté de la presse inconnue. Les rares journaux et gazettes édités sous la Restauration et rigoureusement censurés pénétraient mal et tardivement l'opinion publique. De plus en plus le mouvement associatif devenait une nécessité. Les sociétés à caractère agricole, industriel, commercial s'organisaient en même temps que se multipliaient les cercles (cercle des travailleurs, cercle des montagnards,...), les veillées de cabarets, les réunions de cabanons. Sous le règne de Louis-Philippe, la police surveillait de près ce qu'on appelait les chambrées où se rencontraient particulièrement les ouvriers et tout naturellement se posaient dans les discussions les problèmes syndicaux et politiques, les idées nouvelles de réorganisation de la société, les doctrines socialistes avec Saint-Simon, Fourier, Proudhon. Après 1870, l'influence de Marx et Engels devinrent prépondérantes. Nous y reviendrons plus loin.

    En attendant, revenons à Louis-Philippe, contraint d'abdiquer le 24 février 1848 après d'imposantes manifestations populaires à Paris et dont le retentissement au plan local fut bien limité. Le Conseil municipal réuni sous la présidence de Jean-Louis Berny, en remplacement du docteur J.-L. Martinenq vota une adhésion au gouvernement provisoire de la IIe République, rédigée toutefois dans une forme prudente.

    Des incidents mineurs se produisirent. La population se faisait peu à peu à l'idée de la République, mais elle allait faire pour la seconde fois l'expérience des agissements de la grande bourgeoisie désireuse à tout prix de maintenir ses privilèges, prête à tous les complots les plus diaboliques.

    Effrayée par les idées des philosophes progressistes, elle laissa le champ libre au prince Louis-Napoléon qui, dans un premier temps se fit élire Président de la République le 10 décembre 1848. Trois ans plus tard, le 2 décembre 1851, ce fut le coup d'État. En principe, d'après la proclamation du Prince-Président, le régime républicain était maintenu, mais en fait la dictature se substituait à la République.

    La grande bourgeoisie des affaires représentée par une majorité de députés à l'Assemblée législative, le parti de l'ordre qui rassemblait catholiques, orléanistes, légitimistes, facilitèrent l'ascension du neveu de Napoléon Ier.

     

    La résistance au coup d'État de 1851

    La proclamation du Président de la République, son appel pathétique au peuple de France pour justifier la dissolution de l'Assemblée nationale furent si bien rédigés que les partis progressistes, les Républicains en furent ébranlés. Le Prince-Président se posait en victime des outrages, des comploteurs, des calomniateurs, des fauteurs de troubles qui empêchaient la France de retrouver le repos et la prospérité. Habilement, il réclamait les pleins pouvoirs pour le maintien des grands principes voulus par les Révolutionnaires de 1789. Il rappelait l'oeuvre accomplie par le premier Consul, son oncle au début du siècle et qui sut faire taire les passions subversives pour satisfaire les besoins du peuple.

    À ces belles paroles, tous les Seynois ne souscriront pas aveuglément. Les discussions passionnées animaient les cercles et les chambrées. On commentait abondamment les affiches placardées sur les murs de la nouvelle mairie du port et, dans un premier temps, les Républicains, les opposants au coup d'État devinrent plus optimistes quand le bruit courut qu'à Paris et dans les grandes villes de province un puissant mouvement d'opposition avait arrêté le mauvais coup contre la République. Mais on disait que deux jours après, donc à la date du 4 décembre, la capitale avait déjà connu une répression sanglante. À La Seyne, les militants républicains les plus éprouvés voulurent savoir la vérité, avant d'organiser la lutte contre la dictature qui les menaçait.

    Un Comité fut constitué qui comptait d'excellents citoyens comme Joseph Rousset, Jacques Laurent, Sauveur Peter, François Bernard, Cyrus Hugues, Célestin Tisot, Laurent Laville.

    Ce ne fut que dans la nuit du 6 décembre qu'un projet d'occupation de l'hôtel de ville et d'un rassemblement populaire fut décidé, lequel rejoindrait celui de Toulon pour envisager avec d'autres insurgés une marche sur Draguignan afin d'investir la préfecture.

    Toutefois avant d'engager cette action d'envergure, le Comité sous la conduite de Laurent Laville, premier adjoint, se rendit auprès du Maire en fonction Jean-Louis Berny pour l'inciter à prendre position contre la dictature qui s'annonçait. Mais ce dernier refusa de se laisser fléchir avant de connaître les réactions d'autres localités importantes de la région, à commencer par Toulon dont la garnison et les équipages des bateaux de guerre puissamment armés ne faisaient pas mystère de leur faveur pour le neveu de Napoléon Ier quels que fussent les sentiments et les velléités des uns et des autres. Le 6 décembre, l'état de siège fut proclamé à Toulon et dans le Var par le préfet Pastoureau, tandis que le général de Brigade Le Vaillant avait reçu l'ordre de faire fermer tous les foyers d'agitation comme les cercles, les cabarets et autres regroupements hostiles au coup d'État. Le mouvement d'opposition fut gagné de vitesse et aux membres du Comité seynois précités s'ajouteront d'autres arrestations comme celles de Louis Bonnacorsi, cabaretier à La Seyne ; Coste Prosper scieur de long ; Décugis Joseph, calfat ; Daniel Auguste, charpentier ; Ettore Pierre, charpentier ; Giraud Pierre, Potier ; Desgranges, maître coupeur de pierres ; Carvin Auguste, horloger,... Ce dernier avait été l'animateur depuis 1848 d'une association sise cours Louis Blanc qui se transforma en comité électoral démocratique, en fait socialiste, dont 127 personnes faisaient partie.

    Carvin, Conseiller municipal particulièrement exalté, fut considéré par la police comme le plus dangereux des républicains Seynois parce qu'ayant affirmé le premier son attachement aux doctrines socialistes. Il semble bien d'après des enquêtes locales qu'il fut dénoncé par un triste individu du nom de Blain, menuisier à La Seyne. Des quatorze premières arrestations mentionnées dans les rapports de police, Carvin fut déporté en Afrique du Nord ainsi que Cyrus Hugues, originaire de Tourves et qui deviendra Maire de La Seyne en 1872.

    Ces événements furent suivis de l'interdiction des cercles, des chambrées et autres groupements jugés séditieux par le Pouvoir. Ainsi s'acheva la tentative des Républicains Seynois de faire échec au coup d'État.

    Comme La Seyne et Toulon, la plupart des grandes villes restèrent relativement calmes. Par contre la population des campagnes se souleva presque partout dans le Var. Sur 89 communes qui participèrent au mouvement, 60 d'entre elles chassèrent leur municipalité et se constituèrent en commune insurrectionnelle. Pourquoi la paysannerie varoise s'était ainsi dressée contre la menace de dictature ?

    Dans cette période de l'histoire varoise, l'agriculture florissante complétée par de petites industries locales nombreuses avait rendu satisfaite la multitude des propriétaires et de cette situation se dégageait chez les habitants un amour profond de leur indépendance économique qu'ils craignaient de voir disparaître avec un nouveau dictateur.

    Disons en quelques mots ce qu'il advint de cette résistance varoise à laquelle d'ailleurs de nombreux ouvrages ont été consacrés depuis. Elle était vouée à la défaite malgré l'héroïsme de ses combattants, au nombre de plusieurs milliers.

    Armement primitif, manque de coordination, incompétence dans le commandement, autant d'éléments de convergence vers le désastre après la fameuse bataille d'Aups où s'illustra particulièrement le bataillon du Luc.

    La répression fut terrible, sauvage et aveugle. Il y eut des exécutions sommaires. Les prisons de Draguignan, Toulon, Grasse, Brignoles regorgèrent de prisonniers. On estime à près de 4 000 le nombre des arrestations et à plusieurs centaines le nombre des déportés à Cayenne et en Algérie, bagnes où la plupart d'entre eux ont laissé leur vie.

    Par le plébiscite du 2 décembre 1852, l'Empire fut approuvé à une forte majorité. À La Seyne, les partisans du oui obtinrent 975 voix, les partisans du non 127 voix, mais il y eut plus de 300 abstentions. Dans l'arrondissement de Toulon, on compta 23 531 oui, contre 434 non, mais il y eut 12 500 abstentions, ce qui signifie que l'opposition au Second Empire trouverait certainement de bonnes bases pour sa réorganisation.

    Les Républicains Seynois, comme nous l'avons dit, n'ont pas été mêlés aux grandes batailles du département du Var, il est vrai, mais il fallait rendre hommage à plusieurs dizaines d'entre eux qui connurent tout de même la prison et la déportation pour le seul motif d'avoir appartenu à des groupements qualifiés de séditieux.

    Tous leurs noms n'ont pas été retenus par les édiles de la IIIe République pour figurer sur les murs de la ville. Peut-être n'ont-ils voulu honorer que les plus responsables ? En tout état de cause nos concitoyens de l'heure présente retiendront et enseigneront aux jeunes que les noms Cyrus Hugues, Jacques Laurent, Joseph Rousset, Auguste Carvin, François Bernard, qu'on peut toujours lire sur les murs furent des citoyens courageux qui ont lutté et souffert pour la conquête des libertés de tous.

    Nous voici donc sous le Second Empire dont certains ont chanté la gloire et d'autres déploré la politique de guerre qui devait le conduire à sa perte, inéluctablement.

    L'essor économique est devenu réel ; il est le grand thème de la politique impériale. Nous sommes à l'époque des chemins de fer, du développement du réseau routier, de la flotte marchande. Les grands industriels font des affaires, le grand capitalisme accroît considérablement sa puissance, mais engendre en même temps une classe ouvrière nombreuse qui vit le plus souvent dans des conditions misérables.

    Et pendant que la classe du patronat s'enrichit, les travailleurs manuels des usines se voient dans l'obligation de se grouper, de s'organiser en syndicats pour la défense de leurs droits les plus élémentaires : l'emploi, les salaires, la santé ; et voilà qui nous amène à poser le problème des résistances ouvrières qui prendront un tour particulièrement sévère à partir de 1872 aux Forges et Chantiers de La Seyne. Leur caractère essentiellement syndical au début sera peu à peu influencé par les courants politiques du socialisme.

    En attendant, relevons au passage un fait particulièrement significatif de l'état d'esprit des Seynois 6 ans après le coup d'État : au mois de juin 1857 a lieu la nomination du député au Corps Législatif.

    Résultats pour la ville de La Seyne :

    - Électeurs inscrits : 2.537.
    - Votants : 895.
    - Suffrages obtenus par le candidat du Gouvernement : Monsieur De Kerveguen : 869 voix.

    On peut juger par ces chiffres que la politique de Napoléon III était loin de faire l'unanimité, à La Seyne du moins.

     

    Des conditions de vie misérables

    Au XIXe siècle, l'industrialisation de La Seyne fit des progrès considérables avec le développement de la construction navale. Si, dans les siècles précédents, elle relevait surtout de l'artisanat, à partir de 1835, avec les chantiers Mathieu et Lombard, elle sera le point de départ des grandes coques métalliques et à partir de 1856 avec la création de la Société des Forges et Chantiers de la Méditerranée (F.C.M.) les progrès seront incomparables. La population ira croissant et l'immigration étrangère fera son apparition avec l'arrivée massive des Italiens.

    La composition sociale de la ville sera appelée à de profonds changements. En quelques années, les travailleurs de l'industrie représentèrent 54 % des activités seynoises, contre 27 % à ceux de l'agriculture. Ces proportions allaient évoluer à une cadence vertigineuse.

    Vingt ans plus tard la population industrielle passe à 67 % alors que la paysannerie descend à 14 %. En 1886, ces différences s'accusent encore pour devenir 70 % pour l'industrie et 6 % pour les travailleurs de la terre. Quelles sont les conditions de vie d'alors de la masse ouvrière ? Elles sont effroyables.

    Rien n'a été prévu pour des logements décents. Les familles s'entassent dans des taudis près des chantiers aux Mouissèques ou alors dans les ruelles de la vieille ville..., une ville sale dont les rues de la périphérie n'ont même pas de ruisseau d'écoulement. Les marécages n'ont pas totalement disparu aux Mouissèques et à Brégaillon. Les vidanges sont déversées à proximité de la mer. De l'abattoir situé en face la poste actuelle on déverse chaque jour près du port des Mouissèques, le sang et la tripaille, au petit matin.

    Les tas d'ordures ménagères répandent la pestilence aux abords de la ville. Rien d'étonnant si les maladies endémiques se propagent rapidement. Rien de surprenant si en 1865 le choléra fait 500 victimes en quelques semaines.

    Ajoutons à ce tableau désolant que les ouvriers sont mal payés pour des journées de travail de 10 à 12 heures, que les enfants sont nombreux dans les chantiers et odieusement exploités ; qu'aucune mesure de protection sociale n'existe contre la maladie, le chômage et les accidents du travail. Par surcroît, les carences de l'alimentation entraînent un taux de mortalité très élevé surtout parmi les enfants. On meurt chaque jour de la rougeole, de la diphtérie, de la typhoïde, de la tuberculose.

    Voilà direz-vous un tableau bien noir de la condition ouvrière en cette fin du XIXe siècle. Il est rigoureusement vrai. Une telle situation devait fatalement entraîner des réactions. Dans les ateliers, on discutait, on échangeait des idées sur les doctrines socialistes, on parlait beaucoup de Karl Marx, de Jules Guesde, de Blanqui ; on échangeait des idées pour conclure que la lutte était nécessaire à la conquête d'un peu de liberté et de bonheur. On ne pouvait accepter éternellement les souffrances et les brimades d'un patronat intransigeant.

    Les artisans, les boutiquiers, les employés de toutes sortes étaient proches des ouvriers dans l'échelle sociale. Les instituteurs malgré leur instruction ne se situaient guère au-dessus des gens du petit peuple de la ville et de la campagne.

    On sait que l'instituteur, dans cette période ne pouvait subsister que grâce au travail supplémentaire (secrétariat de mairie, comptabilité). Nous pourrions multiplier les exemples de la misère qui régnait dans la majeure partie de la classe travailleuse. Seuls les gens de la classe moyenne : avocats, notaires, petits industriels, négociants n'étaient pas dans le besoin, mais ils étaient la minorité.

    Si nous avons insisté sur les conditions difficiles de la vie des populations travailleuses d'alors, c'est pour expliquer tout simplement leur profond mécontentement et leur cheminement vers l'organisation de luttes inévitables.

    À tous les motifs d'irritation, et même de révolte, énumérés tantôt, vint s'ajouter un problème particulier à La Seyne avec la venue d'un directeur des chantiers issu du Génie Maritime, un homme de grande valeur, mais agissant au nom d'un conseil d'administration composé de hautes personnalités financières. Il s'agit d'Amable Lagane, auquel nous avons consacré un texte important dans le tome II de notre ouvrage.

    Un système nouveau de rétribution a été mis en place qu'on appelle les prix faits, qui n'est autre qu'un moyen d'intensifier le travail et d'augmenter le rendement par la répartition des tâches dans des équipes d'ouvriers formés à une certaine spécialisation.

    Sans vouloir entrer ici dans le détail comme nous l'avons déjà fait, disons que ce système créa une profonde irritation parmi les ouvriers car le salaire aux pièces devint une véritable concurrence entre eux. Il s'ensuivit de profondes disparités, des jalousies, des discussions violentes. Le patronat avait réussi à diviser les ouvriers qui s'insurgeaient aussi sur le mode de paiement des salaires versés dans la proportion des 2/3 seulement, le reste n'étant payé qu'à la condition d'un travail bien fait. Autre raison de mécontentement : le mauvais fonctionnement de la société de secours mutuels dont le Patronat avait le monopole d'où surgira un conflit vers la fin du XIXe siècle. Nous y reviendrons. En attendant, revenons à l'année 1872 où les Forges et Chantiers de la Méditerranée connurent la première grande grève depuis sa fondation, une grève déclenchée peu après les massacres des communards en 1871 sur les instructions du sinistre Thiers.

     

    Premières grèves varoises et seynoises

    Avant cette année mémorable pour la classe ouvrière de notre région, les mouvements revendicatifs furent très limités et pourtant les motifs de mécontentements étaient bien justifiés.

    Si le droit de grève avait été conquis depuis 1864, sous le Second Empire, l'organisation des ouvriers en syndicats demeurait interdite. Il en fut encore ainsi pendant 20 ans et il est bien évident qu'une telle mesure restrictive fit obstacle à l'essor du mouvement ouvrier. Son histoire varoise mentionne seulement des grèves sporadiques dans quelques corporations à caractère artisanal comme les tanneurs, les bouchonniers, les ouvriers boulangers, qui rassemblèrent seulement quelques dizaines de travailleurs.

    Avec la grève 1872 qui se déroula du 9 au 17 juin, le mouvement revendicatif des ouvriers seynois allait prendre une nouvelle dimension avec un double objectif. Il s'agissait d'abord d'obtenir des revendications matérielles par l'amélioration des salaires et des conditions de travail, la réduction des horaires et le droit à la mutualité.

    D'autre part, la lutte engagée contre le Patronat prenait un caractère politique évident par le fait qu'elle était aussi une protestation contre la loi du 14 mars 1872 qui interdisait et punissait l'affiliation à la Première Internationale des travailleurs.

    Cette grève prit dans cette période une importance nationale car elle apparut comme un défi au gouvernement de M. Thiers au lendemain de la répression terrible qui suivit le bain de sang de la Commune de Paris.

    Nous ne reviendrons pas sur les motifs exposés plus haut et voyons succinctement les péripéties de cette lutte sévère qui ébranla sérieusement les assises d'un patronat de combat particulièrement futé et rapace.

    Depuis 1871, le système des prix faits avait créé un grand mécontentement parmi les ouvriers. Au début de 1872, ce système de rémunération injuste qui ne touchait qu'une minorité des ouvriers, fut étendu à l'ensemble des ateliers, ce qui eut pour effet immédiat la croissance d'une indignation générale.

     

    La grève de 1872

    Cette grève éclata le 9 juin et ne fut que partiellement suivie. Le 11 juin, sur un effectif de 1.320 ouvriers, 627 sont en grève, 120 sont malades ou en chômage momentané. On disait alors pour ces derniers et suivant une expression de l'époque qu'ils étaient en promenade.

    Notons au passage que les plus combatifs se trouvent dans l'atelier de chaudronnerie (100 %), les frappeurs (88 %), les manoeuvres (89 %).

    Les discussions furent âpres entre le directeur des chantiers, M. Lagane et les délégations ouvrières, entre le sous-préfet et Cyrus Hugues, Maire et Conseiller général dans cette période. Le conflit se prolongea jusqu'au 17 juin et se termina par des avantages certains pour les ouvriers : paiement des jours de grève, règlement du boni dans un meilleur temps, réaménagement du système des prix faits, lesquels toutefois furent maintenus.

    Pour le Patronat, l'aspect le plus redoutable qui se dégageait de cette bataille, ce fut la prise de conscience du rôle décisif des travailleurs qui ne manquerait pas de s'affirmer avec plus de force encore par l'organisation des syndicats et d'un parti ouvrier.

    De plus en plus, les ouvriers faisaient confiance à Eugène Varlin, l'un des héros de la Commune de Paris qui leur disait : " Puisque le travail est soumis à la politique, vous devez vous aussi vous occuper de politique ".

    Certes, après ces premiers succès obtenus par les travailleurs des chantiers navals, toutes les difficultés ne furent pas aplanies. À partir de 1884, avec l'autorisation de constituer des syndicats, la classe ouvrière seynoise s'organisa pour la conquête d'autres avantages.

    Aux problèmes d'horaires s'ajouta celui de la mutualité gérée jusqu'alors par la direction des chantiers, puis celui des salaires dont la revalorisation s'imposait d'urgence, puis celui du comportement de certains chefs comme le contremaître Audibert, véritable cerbère spécialiste d'une hargne anti-ouvrière permanente... D'autres grèves éclatèrent entre 1896 et 1898, le plus souvent victorieuses, la classe ouvrière unie affirmant de plus en plus sa force.

    Puis le début du siècle vit l'érection de la Bourse du Travail (1903-1904) qui permit aux syndicats une meilleure organisation de la défense des travailleurs.

    La grande salle de réunion les rassemblait par milliers pour entendre la voix des grands tribuns de l'époque, apôtres du syndicalisme et du socialisme : Jules Guesde, Léon Jouhaux, Jean Jaurès et bien d'autres.

    Citons au passage quelques noms des dirigeants syndicaux de la fin du XIXe siècle qui eurent le mérite d'avoir imposé la création des structures de base sans lesquelles l'amélioration de la condition humaine de nos anciens eut été impossible. Ils furent à l'avant-garde de la défense du prolétariat seynois férocement exploité par les magnats de la construction navale.

    Les annales du syndicalisme ont retenu les noms de : Ravel, Peyron, Reymonenq, Bourguignon, Maille, Ruy Albertini, Mense, Alasia, Bernard, Baup, Auguste Autran, Chieusse, Richaud, Divisia, Veyret, Monier, Marty,... Ces militants dévoués et pauvres qui luttèrent pour le triomphe de leur idéal subirent les premiers la répression patronale, des sanctions sévères pour des retards au travail insignifiants et tout de même justifiés, pour des protestations verbales contre des cas révoltants du favoritisme ou du népotisme ou de discriminations à caractère politique ou même religieux.

    La participation au 1er Mai, c'était le renvoi, à coup sûr. Certains militants parmi les plus chevronnés durent s'expatrier vers les chantiers de La Ciotat, de Marseille ou de Port-de-Bouc pour avoir eu l'audace d'exprimer franchement leur opinion.

    Malgré l'intransigeance du Patronat, malgré les menaces et les sanctions, les résistances ouvrières se poursuivirent intensément, inhérentes aux fluctuations des événements politiques de cette période qui s'annonçait chaque jour de plus en plus redoutable, surtout à partir de 1911 avec l'affaire d'Agadir, sinistre présage de la guerre qui se préparait dans les états-majors de la haute finance et de l'armée.

     

    Les résistances ouvrièrs s'étendent

    Ces résistances n'allaient pas se cantonner à la lutte revendicative pour des salaires décents, la stabilité de l'emploi et des conditions de travail plus humaines. Elles allaient prendre des formes nouvelles et surtout un caractère politique évident en raison du comportement de la Bourgeoisie au pouvoir et des attitudes de la Direction des chantiers assurée par Monsieur Rimbaud, successeur d'Amable Lagane.

    La Bourgeoisie de l'époque se distinguait d'abord par l'exploitation impitoyable des travailleurs. Nous avons montré comment ils purent réagir et améliorer leur sort par les luttes syndicales.

    Au fil des années leur conscience de classe mûrissait au point qu'ils furent amenés à saisir tout à fait le problème inévitable de la lutte des classes dans un pays comme le nôtre, apparemment démocratique, où les inégalités sociales excessives poussaient les plus démunis à la révolte. Les travailleurs constataient que les problèmes économiques étaient liés indissolublement à ceux de la politique.

    Quelle était la politique des gouvernements de la IIIe République en ce début du XXe siècle ? C'était l'expansionnisme en concurrence avec ceux d'autres grands pays européens : Grande-Bretagne, Allemagne, Russie,... Les impérialistes français avaient mis en tutelle des millions d'individus traités en esclaves, peuplades disparates dont les richesses naturelles étaient pillées au profit des actionnaires des grandes sociétés financières, pendant que les jeunes Français tombaient dans les rizières du Tonkin et les forêts équatoriales du Congo.

    Cette politique d'expansion se réalisait par un surarmement intense. Les dépenses militaires prenaient des proportions énormes avec le service porté à trois ans, avec le renforcement de la flotte de guerre. Quand on relit les discours prononcés par les dirigeants de la construction navale au lancement du cuirassé Paris en 1912, on comprend bien que ces messieurs ne faisaient pas mystère de pousser les gouvernements à un idéal d'hégémonie et de revanche en vue de la reconquête de l'Alsace et de la Lorraine.

    Jaurès, à la tête du Parti socialiste, dénonçait cette politique dangereuse dont il pressentait qu'elle aboutirait à une guerre généralisée. N'avait-il pas en 1911 combattu l'intervention française au Maroc ?

    La direction des chantiers navals, sous l'impulsion de Monsieur Rimbaud, combattait âprement pour la défense des intérêts patronaux inséparables des luttes politiques. Image bien locale que l'attitude de ce directeur qui faisait pression sur les ouvriers pour les inciter à voter aux élections locales ou nationales pour le candidat de son choix, de ce directeur qui protégeait de préférence les lecteurs du Petit Marseillais et ceux de ses employés qui assistaient à la messe le dimanche.

    Monsieur Rimbaud avait été déçu profondément par la tournure prise par l'affaire Dreyfus, ce capitaine d'origine juive accusé à tort de divulgation de secrets militaires, jeté au bagne de Cayenne, gracié cinq ans après sa condamnation grâce aux campagnes célèbres d'Émile Zola pour sa libération. L'échec des cléricaux et des militaires raviva les luttes religieuses en France et le courant socialiste en sortit renforcé.

    Voilà comment peu à peu, les Résistances ouvrières devinrent des oppositions au système capitaliste défendu ardemment par les militaires, les cléricaux et les colonialistes confondus, un système qui conduisait à la guerre inéluctablement comme le démontrait Jean Jaurès chaque jour dans les colonnes de l'Humanité, dont il fut le fondateur en 1904.

     

    L'assassinat de Jaurès

    Jaurès, apôtre de la paix, parcourait les villes et les campagnes et par sa chaude éloquence dressait un barrage contre la guerre impérialiste en France et même au-delà de ses frontières.

    Cela n'était pas du goût des affairistes, des revanchards, des chauvins qui organisèrent une campagne de calomnies contre les socialistes et leur chef vénéré. Le journal du royaliste Maurras, au comble de l'ignominie, accusa Jaurès d'être un agent de l'Allemagne.

    Le 31 juillet 1914, rue du Croissant à Paris, l'apôtre de la paix tomba sous les balles d'un jeune assassin Raoul Villain qu'on jugea sans doute irresponsable comme on dit aujourd'hui.

    Jaurès avait mené toute sa vie une lutte sans merci contre l'impérialisme et la guerre, pour l'entente entre les nations. Martyr sublime de la paix, il avait eu le tort de rassembler les hommes de coeur contre les forces de barbarie et de vouloir le rapprochement fraternel des peuples.

    Quelques semaines avant sa mort, il avait prononcé à la Bourse du Travail de La Seyne un discours retentissant, aux dires de nos anciens, la salle archicomble n'avait pu recevoir tous les adeptes de son idéal.

    Aussi, quand la nouvelle de sa mort se répandit, ce fut la consternation générale dans la population Seynoise puis l'indignation. On entendait partout dans les rues de la ville : " Les salauds ! Ils ont tué Jaurès ! Ils ont tué Jaurès ! Et maintenant ! qu'allons-nous faire ? " disaient les militants. Ils se réunirent le soir du crime à la Bourse du Travail, on ne parla que des obsèques, des fleurs, des délégations. L'obstacle à la guerre levé, la grande guerre mondiale éclata deux jours plus tard, une tuerie qui devait durer quatre ans et coûter la vie à plus de 10 millions d'êtres humains.

    Les Résistances à la guerre, au militarisme, au colonialisme s'effondrèrent, emportées par le courant de l'union sacrée indispensable à la victoire d'une guerre souhaitée par la Bourgeoisie. Les socialistes français pas plus que les socialistes allemands ne manifestèrent leur opposition au déclenchement du cataclysme.

    Quant aux catholiques qui prêchent toujours la paix entre les nations, ils s'en allèrent chanter dans les églises des prières à la Vierge Marie :

    " Sauvez, sauvez la France au nom du Sacré Coeur ! " pendant que leurs frères d'Outre-Rhin suppliaient : " Sauvez, sauvez l'Allemagne au nom du Sacré Coeur ! ". Comprenne qui pourra !

    Et depuis l'assassinat de Jaurès, la liste des martyrs défenseurs des grandes causes humaines : la liberté, la paix, l'indépendance des peuples,... s'est allongée terriblement sous toutes les latitudes : K. Liebknecht, Rosa Luxembourg, Rathenau, P. Lumumba, Ben Barka,... pour nous limiter à quelques exemples particulièrement célèbres.

    Une longue expérience nous a appris que les grands de la terre : Monarques, tyrans, feudataires ou magnats de l'industrie lourde, richissimes en tous genres sont toujours prêts aux pires abominations plutôt que de perdre leurs privilèges, même partiellement.

     

    Toujours des résistances à vaincre

    La guerre de 1914-1918 terminée, les plaies refermées, l'on ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle n'avait rien réglé des grandes causes. Nos pères et nos grands-pères reprirent les luttes pour l'amélioration de leurs conditions de vie.

    Nos souvenirs d'enfance nous ramènent souvent aux grandes grèves de 1919 et 1920, aux soupes populaires distribuées chaque jour devant la Bourse du Travail à des centaines de nos ouvriers des forges et chantiers. Les actions courageuses des syndicalistes de la grande C.G.T. avaient tout de même arraché la journée de 8 heures.

    Dans cette période, le mouvement ouvrier international commença d'ébranler sérieusement le système capitaliste mondial.

    La Russie après sa grande révolution de 1917 avait aboli le joug du tsarisme ; les peuples coloniaux asservis, cherchaient les voies de leur indépendance.

    Plusieurs provinces chinoises tentèrent une première expérience communiste et la Hongrie fit de même avec Bella Kun.

    Les tenants du capitalisme international s'affolèrent, les risques d'une révolution mondiale étaient réels. Aussi l'Allemagne vaincue ne fut pas totalement désarmée. Les trusts américains renflouèrent son économie ruinée. Alors, pour contrecarrer les idées du socialisme et du communisme qui gagnaient du terrain après 1920, apparurent des théoriciens de nouvelles doctrines salvatrices du genre humain par des régimes politiques autoritaires et la recherche de la race pure. D'après eux, la suppression de toute démocratie ouvrait la voie au bonheur de l'humanité. En 1919, ce fut la naissance du fascisme de Mussolini, le Duce, ancien dirigeant socialiste qui s'empara du pouvoir en 1922 après la marche sur Rome.

    En 1932, apparut la dictature de Salazar qui fit du Portugal un état corporatiste. L'année suivante, ce fut l'arrivée de Hitler en Allemagne qui imposa le nazisme, la dictature la plus sanglante que connut l'humanité.

    Quelques années après, la République espagnole était étranglée par le sinistre Franco à la tête d'une armée de mercenaires, des criminels qui plongèrent l'Espagne dans la misère la plus effroyable pendant plus de trente ans.

    La France isolée au milieu de toutes ces dictatures allait connaître à son tour la menace grandissante du fascisme et des formations paramilitaires comme les croix de feu du Colonel de La Roque qui défilaient au pas cadencé dans Paris en proférant des slogans anti-républicains, en insultant les ouvriers, salopards en casquette, suivant leurs expressions, tous accusés d'être des agents de Moscou.

    Un mauvais coup contre la République se déroula, place de la Concorde le 6 février 1934 et dont la mission était de s'emparer du Palais-Bourbon. Les réactionnaires, de toutes tendances, les fascistes, les Royalistes rassemblés par milliers furent difficilement contenus par les forces de l'ordre.

    Le Parti communiste et la C.G.T. ripostèrent le 9 février par une manifestation imposante dans les rues de la capitale. Trois jours plus tard, à l'appel des syndicats des partis progressistes, de toutes les organisations démocratiques de véritables marées humaines crièrent leur indignation dans toutes les grandes villes de France au soir d'une grève générale qui restera un événement exceptionnel dans l'histoire de notre pays : 12 février 1934 !

    Le mouvement d'opposition au fascisme fut suivi aussi bien dans les villes que dans les campagnes. La ruée fasciste fut stoppée momentanément. Le mécontentement des Républicains s'amplifia considérablement quand le gouvernement Laval amputa de 10 % salaires et traitements par ses décrets de triste mémoire. Le port de La Seyne vit défiler des milliers de manifestants qui protestaient contre la politique d'un pouvoir rétrograde, et l'insuffisance des mesures de protection contre le fascisme et le nazisme.

    Des comités de lutte antifasciste se constituèrent en ville, dans les chantiers, dans certains quartiers où se mêlaient les syndicalistes, les démocrates de toutes tendances, les élus de la Gauche.

    Autre fait significatif de la volonté d'union des masses populaires : l'élection complémentaire de 1935, dans la circonscription de La Seyne après la mort de Pierre Renaudel, député socialiste.

    Au premier tour de scrutin, Jean Bartolini, candidat communiste arriva en tête da la Gauche républicaine. À cette occasion, Gabriel Péri dont la chaude éloquence enflammait les masses populaires, lui apporta un soutien O ! combien efficace.

    La discipline de désistement joua magnifiquement au second tour de scrutin et pour la première fois le département du Var se donna un député communiste. Ainsi prit naissance ce vaste courant démocratique, pacifiste, antifasciste qu'on appela le Front populaire. Dans les entreprises, un courant unitaire puissant parvint à la constitution d'une seule C.G.T. forte de cinq millions d'adhérents.

    Les élections législatives de 1936 amenèrent au pouvoir une majorité de gauche avec Léon Blum à sa tête. Pour la première fois dans l'histoire de notre pays, le peuple s'était donné un gouvernement socialiste et dans le même temps les grèves avaient pris une telle ampleur que le Patronat fut contraint à de larges concessions face aux revendications populaires. Des avantages substantiels furent obtenus par la classe ouvrière unie : semaine de quarante heures, congés payés,... La grande bourgeoisie prit peur, organisa sa défense et fit appel à la haute finance pour mettre en difficulté le gouvernement de Front Populaire. Elle soutint sans réserve les organisations fascistes et bellicistes. L'un de ses porte-parole Gustave Hervé n'avait-il pas écrit peu avant 1939 : " C'est Pétain qu'il nous faut ! Le sauveur que la France attend, celui qui saura faire de notre pays ce qu'ont magnifiquement accompli les Mussolini, Hitler et Franco : c'est Pétain ".

    Le gouvernement Léon Blum démissionna après deux ans d'existence. Ceux qui lui succédèrent organisèrent la répression contre la classe ouvrière et accentuèrent une politique de capitulation devant Hitler dont on ne pouvait ignorer les visées impérialistes et ses théories sur l'espace vital et la race supérieure.

    On sait que les accords de Munich ratifiés en 1938 par la France, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie laissèrent les mains libres à Hitler qui ne tarda pas, au mépris de tous les traités, à envahir l'Europe centrale et à mieux préparer ainsi la guerre contre l'U.R.S.S. dont la grande bourgeoisie internationale attendait l'écrasement avec impatience.

    Mais le cours des événements ne répondit pas à ses désirs. Le gouvernement soviétique avec Staline à sa tête déjoua momentanément les sinistres projets de ses adversaires et retarda les mauvais coups des complices munichois en signant avec l'Allemagne un pacte de non-agression (et non pas une alliance comme l'ont écrit des historiens falsificateurs).

    Tous ceux qui en France s'opposèrent à cette politique d'abandon des intérêts nationaux des Daladier et Consorts furent traités en ennemis de la patrie, poursuivis, brimés, emprisonnés, internés dans des camps de concentration. Les gouvernements Daladier, Reynaud, Bonnet et leurs complices prirent la lourde responsabilité d'une politique qui préparait le terrain à une dictature fasciste et dont les premières victimes furent les syndicalistes de la C.G.T. et les communistes. On sait que le tour des socialistes, francs-maçons, républicains et démocrates épris de justice et de liberté n'allaient pas tarder à venir.

    Rappelons à ce propos des dates mémorables : le 26 septembre 1939, ce fut la dissolution du parti communiste. Le 8 octobre, les députés communistes furent arrêtés à Paris et parmi eux Jean Bartolini et Charles Gaou, députés du Var.

    Le 24 octobre, le gouvernement fit procéder aux premiers internements des communistes étrangers.

    Au camp de Chibron, près de Signes, des dizaines de communistes Seynois affluèrent avant de connaître les prisons de Fort-Barraux, Saint-Sulpice la Pointe, Saint-Jean de Luz, Alger,...

    Internés au camp de saint-Sulpice La Pointe.
    On reconnaît : Mary, Long, Etienne, Mattone, Banti, Bertolino

    La répression se renforça par le décret du 25 Novembre 1939 qui disait dans son article 2 : " Sera puni de bagne ou dans les cas particulièrement graves de la peine de mort qui entrave ou met en danger le fonctionnement normal d'une entreprise importante pour la défense nationale ". ... On ne pouvait soupçonner alors ce que serait le caractère des peines et des emprisonnements : tortures, mort lente dans les camps, exécutions sans jugement. Mieux encore : une ordonnance du 10 Mai 1940 disait dans son article 3 : " Les attroupements dans les rues, l'édition et la distribution de tracts, l'organisation d'assemblées publiques et manifestations anti-allemandes de tout genre seront punis ", et dans son article 4 : " Seront passibles de peines ceux qui, dans l'intention de nuire aux intérêts de l'occupation allemande cesseront le travail, congédieront les ouvriers et employés ou engageront d'autres à cesser le travail ou à renvoyer les ouvriers ". À partir de là s'accrût la résistance à l'oppression, laquelle obligatoirement allait rejoindre celle des autres peuples d'Europe persécutés par le fascisme mussolinien, le nazisme hitlérien, le franquisme espagnol.

    Déjà, depuis 1920 La Seyne n'avait-elle pas reçu et accueilli des résistants : immigrés italiens et non des moindres (Saragat, Pietro Nenni), pourchassés par les chemises noires de Mussolini, Républicains espagnols traqués par les séides de Franco. Après les conquêtes d'Hitler, combien d'Allemands, de Polonais, de Tchèques, de Yougoslaves, de Hongrois entrèrent eux aussi dans ce mouvement général de Résistance qui prit forcément un caractère international ?

     

    La Grande Résistance du XXe siècle

    Août 1939 : Hitler envahit la France avec ses divisions blindées qui n'ont aucune peine à triompher. Des complicités au plus haut niveau, des sabotages dont nous sommes prêts à témoigner ayant créé les conditions de la déroute de l'armée française. Puis c'est l'abandon de la capitale par le gouvernement qui se replie sur Bordeaux. Le 17 juin 1940, Pétain signe l'armistice. Le 18 juin, le général de Gaulle lance un appel de Londres et adjure les Français pour la reprise des combats : " La France a perdu une bataille, dit-il, mais n'a pas perdu la guerre ".

    Quelques jours après ce fut l'appel non moins historique que celui du 18 juin, lancé par Maurice Thorez et Jacques Duclos : " La France ne sera jamais un peuple d'esclaves... ". Certains commentateurs ont discuté sur l'efficacité de cet appel lancé pendant la clandestinité. Il n'en reste pas moins qu'il fut le premier appel à la Résistance sur le sol de France et qu'il était le prolongement des propositions faites par le parti communiste en mai et juin 1940 pour transformer la drôle de guerre en une guerre patriotique anti-hitlérienne.

    Ainsi commença la Grande Résistance dont nous allons retracer ici les aspects les plus saillants en insistant particulièrement sur la participation des Seynois et des Seynoises.

    Mais ces appels, il faut bien le dire, ne furent entendus que d'une manière fragmentaire, ce qui explique la lenteur des opposants à organiser des luttes efficaces.

    Le nouveau pouvoir en place à Vichy déployait de puissants moyens de propagande pour tromper l'opinion publique. Par le culte de Pétain, l'homme providentiel qui s'était illustré à Verdun, par les mots d'ordre de la Révolution nationale : " Travail, Famille, Patrie ", combien de Français de bonne foi, des anciens combattants surtout, ont cru que l'État français se substituant à la République française défaillante serait le point de départ d'un renouveau salutaire pour tous.

    Le reflux du Front populaire avait été suivi d'une période de découragement des travailleurs des villes et des champs à telle enseigne que l'opinion publique resta passive face à l'épuration politique qui se manifesta dès 1939 par l'arrestation de milliers de militants politiques et syndicalistes de la classe ouvrière, ceux précisément qui s'apprêtaient à relever le défi contre la dictature naissante.

    Parmi nos concitoyens, toute une génération peut encore porter témoignage, cinquante ans après, des exactions, des sévices exercés par la police française sur des gens irréprochables à tous égards qui eurent le tort d'avoir compris avant les autres les dangers du Pétainisme.

     

    La répression se renforce

    La dictature s'installa et le 10 juillet 1940, la Chambre des députés vota les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Fait particulièrement notable : sur les six parlementaires varois présents, quatre voteront contre. Leur attitude courageuse mérite d'être soulignée. Elle fut incontestablement un acte de résistance.

    À partir du 16 juillet, les réunions des Conseils généraux furent interdites, les Écoles normales d'instituteurs et d'institutrices supprimées, les organisations syndicales dissoutes. Quatre-vingt-dix conseils municipaux varois sur cent-quarante-cinq furent remplacés par des délégations spéciales désignées par le préfet, comme cela se fit au temps de Napoléon.

    Le 21 mars 1941, il sera signifié à la municipalité Mazen-Lamarque de déguerpir de l'hôtel de ville sans autre forme de procès. Elle fut remplacée sur le champ par une équipe d'inconditionnels au gouvernement de Vichy ayant à sa tête un capitaine en retraite nommé Galissard, entouré de nombreux militaires qui se proposaient de mettre au pas les Seynois récalcitrants et allergiques aux mots d'ordre du Pétainisme.

    Les partis, syndicats ou autres organismes dissous relevèrent le défi. Leur voix se fit tout de même entendre. Malgré son interdiction, le numéro 1 de L'Humanité Clandestine parut le 26 octobre 1939. Quant à La Vie Ouvrière, organe de la C.G.T. interdite, son premier numéro reparut en janvier 1940.

    Le 13 août 1940, ce fut le tour des associations secrètes (dont la Franc-maçonnerie) d'être frappées d'interdiction. Une publicité spéciale parue dans le Petit Var du 22 octobre, s'en prenait aux Fils de la veuve.

    Nous avons bien connu le cas des professeurs Varangue et Boudon de l'École Martini, démis de leurs fonctions parce qu'ils appartenaient à la loge maçonnique.

    Privés de leur salaire, il leur fallut bien trouver un emploi. L'un devint comptable dans une entreprise locale, l'autre s'expatria en Afrique du Nord où il reprit sa profession d'origine d'ingénieur des arts et métiers.

    Autre mesure répressive : le 30 octobre 1940, une loi interdisant aux juifs la plupart des fonctions publiques et des professions dirigeantes de la presse et de l'industrie fut promulguée. Démonstration était ainsi faite que Pétain s'alignait sur les théories racistes si chères à Hitler.

    Afin de populariser les bienfaits de cette politique, le Gouvernement de Vichy créa des organisations de propagande tout à sa dévotion : Légion des Anciens combattants, Service d'ordre légionnaire, Compagnons de France. Cette dernière spécialement chargée de convaincre la jeunesse d'oeuvrer à la Révolution nationale. Parmi ces patriotes, on ne tarda pas à découvrir des mouchards collaborateurs de la gestapo.

    Il n'était pas rare devoir défiler dans les rues le dimanche matin les légionnaires ou les Compagnons du Maréchal, en colonne par trois et au pas cadencé, à l'occasion d'une cérémonie. Ils arboraient alors le fameux écusson, que nous appelions par dérision le fer à repasser. La Légion compta à La Seyne des milliers d'adhérents où se trouvaient mêlés des gens de toutes conditions sociales et d'opinions diverses, mais on sentait à travers leurs propos que les adversaires de la municipalité socialiste d'avant-guerre ne cachaient pas leur satisfaction d'une sorte de revanche électorale.

    Toutes les démonstrations patriotiques, les défilés militaires, les saluts aux couleurs, imposés dans les écoles chaque matin ne parvinrent pas à créer un grand élan en faveur de la Révolution nationale. Certes le voyage du chef de l'État français à Toulon le 4 décembre fut un succès. Des milliers d'enfants toulonnais et seynois rassemblés devant le Palais de Justice avaient chanté tous en choeur Maréchal, nous voilà ! Les Pétainistes pensaient qu'il serait possible de convaincre et même de catéchiser les enfants pour en faire une jeunesse fanatique à l'instar des S.S. allemands ou des chemises noires de Mussolini. Ils oubliaient le passé révolutionnaire des Français. Les valeurs démocratiques conquises et toujours raffermies dans les grandes luttes du passé. Depuis 1789, avec la conquête des Droits de l'homme et du citoyen. Depuis 1830 et les Trois Glorieuses où la Royauté fut de nouveau vaincue. Depuis 1848 avec la première expérience de suffrage universel. Depuis les luttes du Var Rouge contre le coup d'État de 1851. Depuis l'expérience de la Commune de Paris. Non ! les Français n'accepteraient jamais un retour à la dictature surtout pas celle de Vichy, soumise à l'Allemagne hitlérienne.

    La situation économique du pays s'aggravait. Nos chantiers navals ne comptaient plus guère que quelques centaines d'ouvriers. Le 19 mars 1940 l'Administration préfectorale fit délivrer les cartes d'alimentation. Les restrictions commençaient et l'ère du marché noir aussi. Les nantis pourraient toujours s'alimenter normalement. Mais les autres ? Le mécontentement grandissait de jour en jour et de plus en plus l'ambiance des villes et des campagnes favorisait la révolte.

     

    Premières réactions locales

    Venons-en maintenant aux problèmes locaux. Après la dissolution du Parti communiste par le gouvernement Daladier, un puissant courant de solidarité s'éveilla parmi les militants de la base et les sympathisants. Nombreux furent les Seynois qui apportaient clandestinement des colis de vivres à leurs camarades internés à Chibron, situé à une trentaine de kilomètres de Toulon, parmi lesquels se trouvait Henri Seillon, secrétaire fédéral du parti.

    Ce dernier réussit à prendre contact avec Baptistin Etienne, puis ce fut la liaison avec un instituteur d'Ollioules Hyppolite Lambert et un militant seynois très connu : Esprit Armando.

    Ces militants audacieux réussirent à regrouper des jeunes démobilisés depuis l'armistice de juin 1940. Au cours d'une rencontre secrète, un jeune communiste qui avait échappé jusque-là à la répression, Marcel Durand fut chargé de reconstituer la jeunesse communiste, tâche dont il s'acquitta scrupuleusement. À l'occasion du 20e Anniversaire de la Libération, il devait déclarer :

    " Nous avions tous de 19 à 25 ans. Nos premières réunions se déroulèrent au " Père Louis " où s'organisaient des parties de pétanque. Mais le but véritable c'était la mise en place des dispositifs de lutte contre le pouvoir de Vichy. Ces parties de boules furent très bénéfiques pour le travail clandestin ".

    Début janvier 1941, un jeune résistant vint nous rencontrer. Il s'agissait de Pierre Georges, dont nous ne sûmes que bien plus tard qu'il n'était autre que le célèbre Colonel Fabien.

     

    La résistance s'organise partout

    De nombreux ouvrages ont été consacrés à la Résistance. L'ouvrage d'Alain Guérin est probablement le meilleur par la richesse de sa documentation et de ses illustrations, par son objectivité et son respect rigoureux de la vérité historique. Il traite de ce vaste problème à l'échelle nationale et internationale.

    Il n'était guère possible à l'auteur de pénétrer tous les aspects des résistances régionales et locales. Son oeuvre considérable a été complétée par le travail patient d'autres historiens qui ont accumulé de nombreux témoignages de grande valeur dont la pérennité doit être assurée impérativement, car les générations présentes et à venir n'ont pas le droit de considérer que la Résistance n'appartient qu'au passé.

    Au plan départemental, deux ouvrages parus depuis peu sont venus enrichir le patrimoine de la Résistance varoise : Le Var, la guerre, la Résistance (1939-1945), oeuvre de Jean-Marie Guillon, agrégé d'histoire, et La Résistance dans le Var (1940-1944), oeuvre de Victor Masson, professeur de C.E.G. en retraite. Le présent chapitre de notre ouvrage s'intitule : Résistances seynoises, ne l'oublions pas. C'est pourquoi nous avons voulu mettre ici en valeur, l'attitude courageuse des fils de La Seyne qui se sont associés aux Résistances nationale et régionale au mépris des dangers mortels de cette période dramatique de notre histoire que nous avons vécue intensément. Notre but est de montrer, comment, continuant la tradition de leurs glorieux aînés, ils se sont dressés eux aussi contre les dictatures de leur siècle. Comment ils ont apporté leur contribution efficace à la lutte contre les ennemis de l'intérieur, traîtres à leur patrie, contre l'armée allemande et la gestapo de sinistre mémoire. Localement, en dépit de toutes les difficultés, les communistes prirent l'offensive les premiers. Malgré les décrets de dissolution de leur parti, ils surent mettre sur pied des structures nouvelles, non sans mal, car l'inexpérience des dirigeants en matière de sécurité aboutit souvent au démantèlement des réseaux insuffisamment cloisonnés. Il fallut alors des mois de travail patient pour recruter de nouvelles élites de patriotes capables de relever le flambeau et reprendre le combat.

    En 1941, un mouvement nommé Libération s'implanta dans le Var. Sa réunion constitutive se tint au Pas du Lou à La Seyne et l'un des premiers responsables en fut Pierre Fraysse.

    Joseph Bessone, président de l'A.N.A.C.R.

    (Il était membre du direction de l'Union Départementale de la CGT clandestine du Var et membre du Bureau du Comité Départemental de Libération du Var et a écrit un texte sur La Résistance dans le Var.


    D'autres mouvements de la Résistance varoise surgirent avec Combat impulsé par M. Amigas, le Front National (1), créé par Paul Rigon qui lança un des premiers journaux clandestins, la Provence Libre ; puis Franc-tireur de J. Mentha ; puis les syndicats de diverses tendances, les partis politiques de gauche, la franc-maçonnerie. Toutes ces formations organisèrent chacune à leur manière des opérations multiformes : renseignements sur les activités de l'ennemi, sabotages, propagande, actions armées, organisation des maquis,... Tout cela d'une manière anarchique, situation dont les dirigeants nationaux de la Résistance finirent par s'émouvoir en recherchant nécessairement une unité de commandement, ce qui explique la formation de structures nouvelles comme les M.U.R. (Mouvements Unifiés de la Résistance) puis le C.N.R. (Conseil National de Résistance), créé par Jean Moulin. Les premiers résistants désireux d'agir efficacement, se trouvèrent bien isolés. Ils reprenaient parfois les mots d'ordre de la radio anglaise sur des feuilles manuscrites qu'ils faisaient circuler prudemment. Dès le mois d'octobre 1940, des tracts communistes et gaullistes circulèrent à Toulon et à La Seyne. Ils dénonçaient les mesures du gouvernement de Vichy, la trahison, la répression. Ils s'intitulaient : " À bas Hitler et son régime d'oppression et de sang ". " La désobéissance est le plus sage des devoirs ". " À la porte, les forbans de Vichy, valets de l'Étranger ! ". Les communistes rescapés des premières vagues d'arrestation organisèrent des collectes au profit des victimes de la répression, puis la première Ronéo, cachée dans un cabanon du quartier Abeilles imprima L'Humanité du Var et des tracts appelant à la Résistance... par intermittence toutefois car les meilleurs combattants étaient contraints à des déplacements incessants pour déjouer les recherches de la police française.

    (1) Le Front National de cette période était soutenu par le Parti Communiste Français et n'avait tien de commun avec la formation actuelle du même nom.

     

    Les années noires

    Ce fut surtout à partir de janvier 1941 que la Grande Résistance entra vraiment en action malgré la répression féroce. Le Rouge-Midi reparut, tiré à 2000 exemplaires, l'Humanité à 1200, les mouvements Libération, Franc-tireur, Front National appelaient à la protestation contre l'insuffisance du ravitaillement, au refus du travail obligatoire pour les Allemands, au ralliement vers les Forces françaises libres. Parallèlement à la Résistance française, le Parti communiste italien se reconstitua par petits groupes à Saint-Tropez, Toulon, La Seyne, Saint-Raphaël, La Londe. Il prépara un mouvement qui prit corps à l'échelle nationale et même internationale : la M.O.I. (Main d'Œuvre Immigrée), mouvement ouvrier international, où se rencontrèrent des combattants d'élites : polonais, arméniens, italiens, yougoslaves

    Les policiers se démenaient et multipliaient les arrestations de distributeurs de tracts : Marcel Durand, Jeanne Pietri, Germaine Guen, Félix Canebier, Pellicia, Beauché, Lehugeur, E. Armando et bien d'autres furent emprisonnés. Presque tous seront déportés en Allemagne.

    La peine de mort fut requise contre Jean Merot, mais en raison de son jeune âge, sa peine sera commuée en détention à vie.

    Dans cette période dramatique que connut la Résistance locale, rendons hommage à un jeune avocat Maître Scarbonchi qui prit la défense des militants communistes accusés d'avoir organisé des collectes au profit des familles frappées par la répression. Il déclara devant les juges du tribunal maritime : " Si demain, on vient frapper à votre porte, si on vous dit que des enfants ont faim parce que leurs parents sont en prison, allez-vous demander si ce sont des enfants de communistes ? Si les communistes seuls sont capables d'actes d'une telle solidarité, je suis prêt à me rallier à eux ! ".

    De nombreux internés furent transférés dans des conditions de détention abominables. Pendant les déplacements, quelques-uns réussirent des évasions spectaculaires tel Edouard Armando qui put reprendre les combats de la Résistance dans la région de Toulouse.

    Toutes les mesures de répression même les plus féroces ne parvinrent jamais à étouffer la voix du Parti communiste clandestin que ses ennemis mortels comparaient à l'hydre de Lerne, ce serpent à sept têtes qui repoussaient à mesure qu'on les coupait, si on ne les abattait pas toutes d'un seul coup.

    Vers la fin de 1941, le Parti communiste reçut l'appui d'un autre évadé des camps : Pajetta, responsable des antifascistes italiens, qui rassembla de nombreux immigrés dans des actions héroïques (attaques de véhicules ennemis, sabotages sur les voies ferrées, les lignes électriques et téléphoniques).

     

    Une année décisive

    L'année 1942 fut déterminante pour la résistance à l'oppression et à la barbarie et l'on assista à un retournement sensible de l'opinion publique. Le retour de Laval, collaborateur à outrance avec l'Allemagne nazie, n'inspira aucune confiance aux Français.

    Ouvrons ici une parenthèse pour relater un incident bien local. Le texte qui suit est l'extrait d'un rapport de l'inspecteur d'Académie du Var à ses supérieurs hiérarchiques : "... J'ai eu connaissance le 13 février d'un incident regrettable qui s'est produit non pas à Toulon mais à La Seyne au cours d'une séance cinématographique de propagande offerte par le Secours national le 29 janvier au cours de la projection du film : " Une journée du Président Laval ", des coups de sifflets sont partis des bancs occupés par 45 élèves du collège moderne et technique Martini. Il résulta des rapports que j'ai aussitôt demandés sur cette affaire que de sévères remontrances ont été faites par les deux maîtres chargés de la surveillance et par le directeur du collège à ces élèves qui ont adressé au Président cantonal du Secours national et au Maire de La Seyne des excuses écrites pour leur geste irréfléchi dont ils ont reconnu l'inconvenance. Ils ont été de plus consignés le 1er février ".

    Cet incident, entre autres, est bien significatif de l'état d'esprit qui régnait à La Seyne dans cette période par rapport au pouvoir de Vichy.

    Les organisations de la Résistance multipliaient les appels au peuple de France. Dans le même temps, le général de Gaulle déclarait à Londres le 29 mars 1942 : " La bourgeoisie française a fait son temps et je sais qu'en France, il n'y a plus que le peuple qui soit capable de se battre et de se faire tuer pour une idée... ".

    François Mauriac le célèbre écrivain catholique exprimera par la suite la même idée en écrivant : " ... Seule, la classe ouvrière dans sa masse est restée fidèle à la France profanée ".

    Les effectifs de la Légion se réduisirent notablement, au point qu'il lui devint impossible d'organiser d'importants rassemblements. Comment expliquer cette désaffection ? La population manquait de tout : denrées alimentaires, vêtements, chaussures, objets et ustensiles de première nécessité, car l'occupant allemand raflait toutes les ressources de notre beau pays. Les cartes d'alimentation n'octroyaient que des portions ridicules de pain, de viande, de vin, de matières grasses (au pays de la vigne et de l'olivier).

    Des centaines de vieux Seynois moururent de malnutrition. Les trafiquants du marché noir s'en tirèrent à bon compte. Au manque de vivres s'ajoutaient de multiples désagréments : réquisition de main d'oeuvre, répression, menaces de toutes sortes, danger de délation,...

    Aussi la population comprit mieux le phénomène de la Résistance, elle perçut nettement que ses malheurs étaient imputables à la politique des Vichyssois, valets de l'Allemagne hitlérienne. Le travail des collecteurs de fond pour la solidarité, la propagande, l'organisation et l'équipement des maquis, devenait de plus en plus fructueux, mais exigeait toujours une extrême prudence.

    L'irritation gagna les ménagères qui ne trouvaient plus rien ou presque sur les marchés. Elles organiseront des manifestations de protestation auprès des autorités locales. Rendons ici hommage aux Résistantes qui furent à l'origine de ces actions qui finirent par se dérouler sous les regards indulgents de la police.

    Puis la Résistance élargit son audience comme en témoigne la distribution des Cahiers de témoignage chrétien. Aussi l'adversaire redoublait de vigilance. Au mois de mars, une nouvelle vague d'arrestations atteignit La Seyne et l'Arsenal de Toulon. Les résistants emplissaient les cellules de l'abominable prison maritime où l'on couchait sur des planches avec pour oreiller une barre de fer à section carrée.

    Le 28 mai 1942, le tribunal condamna onze communistes à des peines allant de 1 à 15 ans de prison. Rappelons leurs noms : Louise Dollinger, R. Caratini, P. Lelièvre, E. Canton, J. Canton, A. Dupart, J. Boeuf, Girolami, J. Castel, L. Meunier, V. Canal.

    Plusieurs d'entre eux furent par la suite transférés à la centrale d'Eysses (Lot et Garonne), célèbre par une révolte qui s'ensuivit et se termina par des pertes irréparables.

    Malgré la répression, les F.T.P.F. (Francs-Tireurs et Partisans Français) se manifestèrent vers la fin de l'année par le sabotage des voies ferrées de la côte méditerranéenne en collaboration avec la M.O.I., sous la direction de Lionel Diomelli, dit Silvio.

    Le 11 novembre 1942, la zone sud de la France est occupée en riposte au débarquement des Américains en Afrique du Nord. L'occupation du Var est réalisée par la 4e armée italienne, celle des guitaristes comme on disait par dérision. Le gouvernement de Vichy et sa marine nationale donnent l'illusion que Toulon, considéré comme camp retranché, conservera son autonomie. On connaît la suite : la tentative allemande de s'emparer de la flotte de guerre, le sabordage (27 novembre).

    La Résistance s'emploie à aider les vaillants marins et un phénomène nouveau apparaît : la police procure des pièces d'identité aux rescapés du désastre. On sait maintenant que l'évolution du conflit mondial tourne à l'avantage des alliés. L'armée allemande accrochée à Stalingrad s'apprête à subir le plus grand désastre militaire de son histoire, une catastrophe dont Hitler ne se relèvera plus jamais.

    Malgré le brouillage des ondes, la population seynoise écoute la radio anglaise. " Radio-Paris ment ! Radio-Paris ment ! Radio-Paris est allemand ! ". Mais il faut redoubler de prudence par rapport aux voisins, aux passants. Sait-on jamais ! Des mouchards, il y en a partout. On se débrouille aussi d'écouter Moscou et le carillon du Kremlin. Ici ! Moscou. Ici ! Moscou. Les succès de l'Armée rouge qui reprend chaque jour le terrain perdu au début de la guerre comblent de joie les travailleurs et finalement toute la population, exception faite des collaborateurs qui se font de plus en plus discrets. Le désastre de Stalingrad sera à partir du début 1943 un coup de fouet extraordinaire sur le moral des Français.

    Les troupes italiennes étaient méprisées et même ridiculisées par l'état lamentable de leurs équipements.

    À La Seyne, nombreux étaient les soldats qui nouaient des relations avec des immigrés de longue date.

    Ce fut un aspect un peu particulier de cette occupation. Les militaires de Mussolini mal ravitaillés firent souvent des rafles dans les poulaillers et les jardins de nos paysans. La présence de l'armée italienne se prolongea jusqu'au 9 septembre 1943. L'État-major logé à Saint-Jean dans la propriété Casanova a laissé de mauvais souvenirs car de nombreux émigrés italiens furent poursuivis par les chemises noires qui firent interner dans les camps de Modane et d'Embrun des centaines de Seynois et de Varois.

    Malgré la répression, les publications clandestines se multipliaient : L'Avenir Seynois ; Aurore nouvelle ; les éditions régionales de L'Humanité et de La Terre, L'Écho Seynois, lancé par Toussaint Merle et Marius Autran...

    Toutes ces publications faisaient état des actions menées par les. ménagères de La Seyne et de l'Escaillon qui réussirent à s'emparer du contenu de deux wagons de pommes de terre, destinées aux Allemands.

    Un numéro de Rouge-Midi appela à manifester pour le 11 novembre contre les occupants et les traîtres et à exiger l'ouverture d'un deuxième front.

    L'adversaire peu à peu débordé, manquait de main d'oeuvre. La création du Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) va lui en procurer, mais les réquisitions ne seront pas toujours fructueuses ; d'où les rafles opérées quelquefois en plein jour. Ces mesures inciteront la jeunesse à rejoindre les maquis dont nous parlerons plus loin.

    Ordre de réquisition pour le S.T.O. reçu par Simon Autran (père de Marius Autran) pour assurer un service de terrassement pour l'armée allemande au château de Fabrégas, signé par le maire de l'époque (nommé par le gouvernement de Vichy) : François Galissard
    NB. Simon Autran s'y rendit, y passa une journée, mais s'arrangea pour « ne pas toucher à un seul outil de toute la journée ».

    L'ennemi procède aussi aux réquisitions sur place pour assurer la garde des voies ferrées sur lesquelles les sabotages se multiplient..., pour les travaux de fortifications de la côte, dégagement des champs de tir, etc...

    Ce fut ainsi que les habitants des Sablettes virent détruire l'école primaire bâtie sur l'isthme, les lavoirs, le casino. Des arbres magnifiques furent rasés dans le parc, mais avec une lenteur désespérante pour l'ennemi, le personnel requis opposant la plus grande passivité aux injonctions des autorités allemandes. Vers la fin de l'année commencèrent les alertes aux avions et les bombardements dont nous avons décrit les principaux dans notre tome II au chapitre intitulé Des années dramatiques. On creusait des tranchées et des abris partout.

    La multiplicité des alertes, la fuite des gens vers les campagnes, l'évacuation des femmes et des enfants vers des régions plus sûres, entravaient considérablement la vie quotidienne.

    La Résistance engagea des opérations de sabotage avec les cheminots, les travailleurs des forges et des chantiers. Par exemple : le groupe Les ardents rendit inutilisables les essieux de locomotives au dépôt de La Seyne, incendia du matériel et détruisit un pylône de ligne de haute tension et des wagons de fourrage, tandis que les F.T.P. mirent hors d'usage l'usine Air liquide.

    À chaque jour qui passait s'affirmait l'hostilité des travailleurs et de la population en général de telle sorte que la Résistance était de mieux en mieux admise et que les collaborateurs devenaient de plus en plus discrets.

    L'année 1943 fut aussi l'année de l'unification des mouvements de la Résistance. Après la constitution du C.N.R. (Conseil National de la Résistance), il fut procédé dans chaque département à la mise en place des C.D. (Comités Départementaux). Il était temps de coordonner l'action des uns et des autres d'autant que des organisations nouvelles étaient apparues comme l'O.R.A. (Organisation de Résistance de l'Armée), le S.A.P. (Section d'Atterrissage et de Parachutage), dont la responsabilité fut confiée à un Seynois : Le Commandant Berthe, sans oublier l'A.S. (Armée Secrète).

    Tous les mouvements, partis politiques et syndicats furent représentés au Comité départemental de Libération sous la présidence de M. Sarie (alias Berger) dont l'objectif majeur était de chasser l'ennemi de notre sol et aussi de prévoir les structures qui devraient restaurer la République.

     

    La Résistance dans les Forges et Chantiers

    Cet épisode des Résistances seynoises mérite une mention spéciale que nous avons pu traiter en nous référant à un opuscule très documenté, intitulé La Seyne et la Résistance, rédigé par Louis Puccini, homme politique très connu dans notre ville, ancien Conseiller municipal et au début de la guerre, membre du secrétariat du syndicat C.G.T. de la plus grande entreprise seynoise [voir le texte intégral de cette publication, à l'adresse internet http://resistance.ftp.free.fr/reslslp1.htm (NDJCA)].

    Le docteur Leight, un propagandiste allemand, y vint tenir une conférence, après l'armistice dans le but de séduire les ouvriers des bienfaits de la collaboration et lancer un appel aux volontaires pour le travail en Allemagne.

    À partir de là commença la Résistance seynoise des chantiers, passive d'abord, beaucoup plus active par la suite.

    Les jeunes visés par l'instauration du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire) évitaient les contrôles d'identité, entraient clandestinement dans l'entreprise et en sortaient par des chemins détournés.

    Quand des examens avaient lieu pour la qualification des OP1 et des OP2 (ouvriers professionnels), en particulier dans l'atelier de la soudure, on vit de jeunes apprentis rater volontairement leurs épreuves pour éviter de partir en Allemagne.

    À partir du 27 novembre 1942, jour du sabordage de la flotte, les Allemands pénètrent dans les chantiers et assistent impuissants à la perte du chasseur n° 9 de la marine française, envoyé par le fond en quelques minutes par son équipage.

    L'occupation des chantiers par les bottes allemandes, les ordres comminatoires lancés par des accents gutturaux violents ne furent pas de nature à rassurer les ouvriers, à inciter leur collaboration avec la machine de guerre allemande, mais au contraire à galvaniser leur volonté d'y faire échec.

    On savait, malgré le brouillage des ondes, qu'Hitler essuyait ses premiers échecs cuisants sur le front de l'est surtout depuis la défaite de Stalingrad.

    Les actes de sabotage se multipliaient dans la fabrication des 32 chalands et des trois navires de transport dont les chantiers seynois étaient chargés par la marine allemande : des pièces d'assemblage étaient jetées à la mer, des câbles coupés, des graisseurs de moteur remplis d'acide... Cela malgré la surveillance des ingénieurs allemands !

    Le jeune ouvrier Michel Garcia aime à rappeler dans ses souvenirs comment, avec ses camarades, ils rendirent inutilisables des torpilleurs d'escorte comme La Bayonnaise et La Poursuivante ; comment ils parvenaient presque sous le regard des Allemands à jeter à la mer des obus de petit calibre. Des inscriptions apparurent dans les ateliers : Vive De Gaulle ! Vive Staline ! Des tracts, un journal clandestin Le Coq Seynois furent distribués, au grand dam de quelques collaborateurs, plutôt rares !

    La Résistance prit d'autres formes que les sabotages effectués dans le but d'entraver la production. Louis Puccini souligne le rôle important joué par le sous-directeur de l'époque, M. Vayssière (lieutenant Robert dans la clandestinité) pour la protection de nombreux jeunes visés par le S.T.O. et qui reçurent des affectations spéciales. Il n'oublie pas ses camarades, des syndicalistes ayant joué un rôle important dans la Résistance : Blanchenoix, L. Mary, Guilbaud, Louis Michel, P. Blanchon, G. Bertodato, Navarro qui devint F.T.P.,... presque tous disparus aujourd'hui.

    Il raconte comment se constitua la C.G.T. clandestine avec d'autres camarades courageux : Traversa, Garnier, Chamand, Vidal, Seuzaret avec lesquels il fut possible de prendre en main le syndicat légal autorisé par la charte du travail et de préparer de nouvelles actions : la grève du 10 novembre 1943 et la manifestation du pain oh ! combien justifiée.

    Souvenez-vous les anciens qui avaient goûté au plat unique de la cantine dirigée par les Allemands, un plat qui consistait en une louche de soupe plus ou moins claire et un quignon de pain noir.

    La grève du 10 novembre fut un immense succès suivi d'améliorations quant à la consistance des rations alimentaires. Des centaines d'ouvriers s'étaient réunis dans l'action, ce qu'ils n'avaient pas fait depuis 1940.

    Le lendemain 11 novembre, la manifestation patriotique fut également un succès d'autant plus positif que la répression à laquelle on pouvait s'attendre ne se produisit point. Rappelons qu'au mois de juillet 1943, Mussolini était tombé et qu'à la fin de cette même année les alliés débarquèrent en Sicile tandis que les troupes françaises libéraient la Corse. Peu à peu l'espoir changeait de camp de telle sorte que la bataille revendicative allait se développer dans de meilleures conditions.

    Maintenant les syndicats solidement structurés préparaient des actions étendues au plan régional dans le but d'obtenir des augmentations de salaires, un ravitaillement plus substantiel, de meilleures conditions de sécurité et l'évacuation des familles en lieu sûr.

    Un tract du moment indiquait que de 1939 à 1943, le coût de la vie avait augmenté de 22 % et les salaires de 5 % seulement.

    Toutes ces revendications firent l'unanimité des ouvriers de toute la construction navale : La Seyne, La Ciotat, Port-de-Bouc, Marseille,... La grève du 21 mars 1944 fut un véritable coup de tonnerre dans le bassin méditerranéen.

    Une délégation seynoise fut reçue par le sous-préfet de Toulon qui prit bonne note et la renvoya devant le directeur allemand, responsable des chantiers de La Seyne, qui fit réponse suivante aux délégués : " Ce qui se passe avec vos patrons ne me regarde pas mais je ne veux pas de grève ici. Faites reprendre le travail ! sans quoi... vous savez ce qui vous attend : " C'est l'Allemagne " ". Le lendemain de ce 21 mars, le travail reprit mais on apprit dans les chantiers, qu'à La Ciotat, les responsables syndicaux étaient recherchés par la police et que les ouvriers s'étaient remis en grève.

    Un émissaire venu de là-bas à bicyclette insista pour que partout dans les autres chantiers, jouât la solidarité. Aussitôt, les responsables syndicaux seynois appelèrent à un rassemblement Place de la Lune face à la porte principale des chantiers.

    Mais il s'agissait d'un mouvement sans préparation et sans but bien défini. Tout à coup des camions venus du port avec la troupe allemande casquée, surgirent des armes automatiques, des rafales éclatèrent, en l'air sans doute, mais la menace suffit pour disloquer le rassemblement.

    Le travail reprit, mais les jours suivants des négociations directes s'engagèrent avec le ministre du travail, l'ancien socialiste Marcel Déat. Les décisions tardaient à venir, ce qui devait amener une nouvelle grève le 22 février 1944 dont l'objectif fut aussi le freinage de la production ; autre moyen de multiplier les difficultés de l'ennemi aux abois dont on savait qu'il perdait rapidement l'Europe centrale sous les coups de boutoir de la redoutable armée rouge.

    Et nous voici au 29 Avril, véritable catastrophe pour notre ville décrite dans le tome II de notre ouvrage, dans toute son horreur. Dans son ouvrage, Louis Puccini nous raconte comment il l'a vécue cette journée sinistre : l'alerte vers midi, la fuite vers le quartier Gavet où l'on croyait trouver la sécurité et ce fut précisément dans ces instants d'émotion intense où la vie de chacun était en danger qu'il fut captivé irrésistiblement par le beau sourire d'une employée bien mignonne des chantiers, qui devint son épouse l'année suivante. Ironie du sort ! Cette journée désastreuse qui fit couler tant de sang et de larmes fut pour mon camarade, une journée pleine de promesses et de bonheur en perspective.

    Puis vint le 1er mai, marqué par des mouvements divers d'arrêt de travail et une participation massive aux obsèques des victimes du bombardement, suivies d'une manifestation devant l'école Curie où s'étaient repliés les services municipaux pour exiger des abris et surtout le départ des troupes allemandes.

    Et puis ce fut l'exode de la population terrorisée. Excédés par les privations, les ouvriers décidèrent une nouvelle grève le 15 mai, suivie d'un rassemblement de plusieurs centaines de personnes qui se dirigèrent vers l'hôtel de ville pour réclamer des abris et du pain.

    Ainsi rien ne put émousser la combativité des travailleurs des F.C.M. qui, le 6 juin, jour du débarquement des alliés en Normandie, arrêtèrent encore le travail, pendant que les édiles vichyssois dont l'inquiétude croissait de jour en jour avaient perdu leur morgue et pensaient à assurer leurs arrières.

    La classe ouvrière seynoise a donné indiscutablement à la population de magnifiques exemples de courage et de patriotisme, face aux mouchards de la collaboration avec l'ennemi.

    Rappelons pour en terminer avec la Résistance des chantiers, la catastrophe de l'émissaire commun du 11 juillet où les ouvriers apportèrent des secours qui limitèrent le nombre des victimes et qui fut suivie de nouvelles grèves les 12 et 13 juillet et d'un 14 juillet de manifestation patriotique où furent chantées La Marseillaise et l'Internationale devant l'école Curie, siège de repli des Conseillers municipaux, où Marius Traversa prit la parole.

    À partir de là on ne vit plus aucun élu, ni aucun policier se manifester et les troupes allemandes ne réagissaient plus guère. On peut considérer qu'à partir du 17 juillet, les chantiers ne travaillaient plus. Des centaines d'ouvriers avaient quitté l'entreprise, sinistrés pour la plupart et la ville était quasiment désertée.

    Dans son récit, Louis Puccini en arrive à la Libération et à ses moments les plus forts : la destruction des chantiers par les mines allemandes le 17 août, que M. Vayssière tenta vainement d'empêcher après une entrevue avec les responsables syndicaux ; des gens très courageux, certes, mais dépourvus de moyens efficaces : pas d'artificiers, pas d'armes pour couvrir les opérations d'une équipe de déminage. Autre date mémorable : la fusillade du poste de police le 21 août et la mort de Jacques Brès, Xavier Franceschini et Maurice Marcoul. En représailles, le lendemain, deux collaborateurs seynois et deux prisonniers allemands furent fusillés aux Quatre Moulins.

    La Seyne vivait les derniers jours de l'occupation allemande. Les Allemands ne croyaient plus guère à la bonne étoile de leur Führer. On apprit que leur directeur des chantiers s'était suicidé à la nouvelle d'un bombardement où sa famille entière fut anéantie. Les ouvriers des chantiers en relation avec les Résistants locaux préparaient les dernières actions qui vont aider l'intervention des armées alliées.

    Il nous faut revenir quelque peu en arrière pour vous parler d'une autre forme de résistance qui n'a pas existé à La Seyne même, mais à laquelle nombre de nos jeunes concitoyens ont participé : il s'agit des maquis qui ont fait l'objet au plan départemental et aussi national de nombreux récits.

     

    Les maquis

    Cette forme de résistance apparut tout naturellement quand les illégaux, les hors-la-loi, les déserteurs du travail obligatoire, les évadés des camps d'internement, éprouvèrent la nécessité de se cacher.

    Officiellement les historiens nous disent que les premiers maquis datent de 1943.

    Nos témoignages nous permettent d'affirmer que les embryons naquirent après le 11 novembre 1942, début de l'occupation de la zone sud, après le 27 novembre 1942, marqué par l'entrée des Allemands à Toulon, suivie du sabordage de la flotte.

    Le premier exemple local nous fut donné par Jean Bertolino, secrétaire de l'Union locale C.G.T. de Toulon, qui rencontre dans la forêt des Maures trois autres résistants à la fin de l'année 1942.

    Ces quatre camarades décident d'organiser un maquis, mais avant d'arrêter leurs premières décisions survient un cinquième complice : c'est un Seynois, ouvrier d'état à la pyrotechnie de Toulon. On l'appelle Loulou Diana. Ce valeureux combattant disparu depuis peu, aimait raconter son arrivée dans ce premier camp de Francs-tireurs et partisans.

    Laissons le parler : " Ils étaient quatre au lieu-dit " La Nartello " dans la forêt des Maures. J'ai fait le cinquième. Nous nous sommes regardés et l'un de nous a dit : qu'est-ce qu'on fait ? " et Jean a répondu tranquillement : " Tiens ! Asseyons-nous et on va en discuter... ". Notre premier travail fut la récupération de la cheddite dans les carrières... Nous faisions des kilomètres, le ventre vide... Nous étions sales, minables. On nous appelait les charbonniers. Parfois, notre nourriture c'était tout simplement du blé bouilli. Le jour où nous avons pu nous procurer vingt litres d'huile et de lait, ce fut une fête. Je préparais des bombes avec de vieux bidons et nos premières armes furent de vieux Lebel volés et des fusils de chasse ".

    Ces premiers maquisards loqueteux couchèrent à la belle étoile, puis ils fabriquèrent des cahutes en bois comme aux temps de la préhistoire ; puis ils utilisèrent des cabanons abandonnés où l'on pouvait mettre du matériel à l'abri des intempéries.

    C'est ainsi que débuta ce premier camp qui devint plus tard le camp Faïta (nom d'un jeune communiste fusillé à Nîmes), centre des instructeurs des F.T.P.F. (Francs-Tireurs et Partisans Français).

    En 1943 et 1944, les maquis se multiplièrent : Aups, le Bessillon, Signes (Siou-blanc), Mons, Les Maures,...

    Il est difficile d'imaginer les difficultés de ravitaillement en matériel, armes, munitions et vivres. Les mineurs des puits de bauxite procuraient les explosifs, les cheminots transmettaient les renseignements.

    Après des coups de mains audacieux où les maquisards firent preuve d'un mépris de la mort étonnant, des armes furent récupérées sur les unités italiennes dont le moral n'était pas celui des vainqueurs.

    Au moment de leur débâcle de septembre, les maquisards recueillirent des centaines de déserteurs en armes, désireux surtout d'échapper à l'emprise allemande.

    L'action glorieuse des maquis qui harcelèrent l'ennemi sur ses arrières contribua efficacement à précipiter l'issue des combats. Quel meilleur témoignage que cet extrait d'un ordre du jour du général De Lattre De Tassigny au lendemain de la libération de Toulon : " Sans la Résistance varoise, sans ses informations, sans son audace au moment du jour " J ", l'ennemi n'aurait pas été vaincu aussi aisément ".

     

    La fin du cauchemar

    Aux heures de souffrances et d'espérances allaient succéder les heures de joie. La nouvelle du débarquement des armées alliées sur les plages de Saint-Raphaël, Saint-Tropez, Sainte-Maxime, fusa avec la rapidité de l'éclair.

    Quelques jours après, les convois allemands traversant Toulon essuyaient les coups de feu des Résistants qui apportèrent une aide efficace aux armées de la Libération.

    Le 26 août au matin l'armée française était aux portes de La Seyne. La batterie allemande du jardin de la ville Aristide Briand se rendit sans difficulté, ce qui permit aux libérateurs de traverser la ville sans l'échange d'un coup de feu. Un groupe de F.T.P. seynois, sous la conduite de Klimoff, un Français d'origine russe, obtint la reddition de nombreux soldats, des Polonais sous uniforme allemand qui avaient été enrôlés de force par Hitler.

    Puis les unités de tirailleurs marocains et sénégalais se dirigèrent vers Balaguier dont la garnison allemande hissa le drapeau blanc à la première salve d'artillerie. Il en fut de même quelques heures plus tard avec le Fort Napoléon. Le 27 août l'État-Major allemand capitula à Saint-Mandrier où régnait le contre-amiral Ruhfus. Ce dernier avait reçu l'ordre en préalable de déminer toute la presqu'île avec la précision suivante : " Si une seule mine oubliée vient à exploser, vous serez immédiatement fusillé ! ". L'ordre de déminage fut exécuté scrupuleusement.

    Ainsi prit fin le cauchemar de ces années dramatiques dans notre région tout au moins, de cette période que l'on peut considérer comme un véritable ouragan de l'histoire.

    Durant les premiers jours qui suivirent la Libération, on aurait pu penser que la vindicte publique allait s'exercer avec la plus grande rigueur. Il n'en fut rien. Les Résistants procéderont à quelques arrestations. Quelques collaborateurs furent internés, mais les ordres du gouvernement provisoire estimaient que la justice devait s'exercer en toute légalité, qu'il fallait attendre la décision des tribunaux réguliers. Les affaires traînèrent en longueur et finalement, dans l'immense majorité des cas, les collaborateurs s'en tirèrent à bon compte. On les dénonça dans des réunions publiques : on entendit souvent les noms de Galissard, Maire imposé à La Seyne par le gouvernement de Vichy, du Commandant Vyé, l'un de ses adjoints, de Hollande propriétaire de garage, de Touvier, chef du personnel des chantiers, de Delacour, ingénieur dans la même entreprise dont les archives possèdent la correspondance que ce dernier échangeait régulièrement avec les autorités allemandes...

    Certes tous les Pétainistes ne furent pas compromis avec la même gravité. On en vit qui ne manquaient pas d'aplomb, qui sollicitèrent leur adhésion à des organisations démocratiques ou même à des partis politiques de gauche pour tenter de se disculper. D'autres réussirent à se faire attribuer des titres de résistants quelques semaines avant la Libération : personnages reptiliens capables de toutes les bassesses.

    Il y a toujours eu des Résistants, des hommes au courage bien trempé, pleins d'endurance et de force d'âme..., mais aussi des traîtres.

     

    Épilogue

    Certains pensent que la Résistance n'appartient qu'au passé. Quelle erreur monumentale !

    Il n'est pas possible de connaître les grands enjeux mondiaux dont nul citoyen n'a le droit de se désintéresser, si l'on ne sait pas pourquoi et comment sont nés à travers l'histoire les régimes autoritaires, les guerres, les résistances, les mouvements de libération.

    À travers ce récit que nous avons localisé du mieux possible, nous avons voulu glorifier les Seynois qui de tout temps se dressèrent contre l'oppression dans ses formes les plus variées : lutte en faveur de l'autonomie communale, contre l'augmentation du prix du pain, contre les journées de travail trop longues et harassantes, contre l'injustice des impôts, contre les dictatures politiques,...

    Puis les luttes à caractère local prirent une dimension nationale comme ce fut le cas en 1789, année de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, imposée aux forces de l'absolutisme royal et d'une bourgeoisie qui ne voulait rien perdre de ses privilèges. Et les mêmes phénomènes se produisirent à l'échelle mondiale. Notre XXe siècle finissant n'a-t-il pas connu deux conflits internationaux ?

    Et si nous avons insisté sur les dernières résistances nées du fascisme, du nazisme et de leurs variantes, c'est que l'existence même de l'humanité fut mise en péril.

    Si à l'origine la Résistance fut le réflexe patriotique de ceux qui n'acceptèrent pas la défaite dans le déshonneur et la servitude, elle fut par la suite le combat de la vérité contre le mensonge, de la démocratie contre l'oppression, de la civilisation contre la barbarie.

    À ce conflit mondial, la France apporta une contribution déterminante ; les Varois héritiers des Républicains de 1851 rejoignirent les mouvements de Résistance, les partis politiques interdits et les syndicats clandestins et nous avons vu que les Seynois ont été au premier rang de la lutte.

    Les communistes (en majorité des ouvriers) furent les premières victimes de la répression : les arrestations les frappèrent dès 1939 avant même la déclaration de guerre ; puis ce fut le tour d'autres partis de gauche, des francs-maçons, d'autres couches sociales.

    Mais rien n'a pu abattre les défenseurs des grands idéaux de progrès, de justice, de liberté. Dignes de leurs aînés des siècles passés, ils nous ont donné des exemples admirables de la guerre subversive. Ils poussèrent leur amour de la liberté et de leur patrie jusqu'au sacrifice suprême comme l'attestent les douloureux bilans qui suivent.

    C'est pourquoi en reconnaissance à tout leur passé glorieux, il était nécessaire qu'un hommage leur soit rendu dans ce modeste ouvrage.

    Revenons au cadre local où fut mise en place une délégation désignée par le Comité départemental de Libération. La victoire acquise sur les Allemands, la Résistance ne fut pas au bout de ses peines.

    Après le départ en catastrophe de la municipalité de Vichy, il fallait redonner vie à La Seyne meurtrie, réparer ce qui pouvait l'être, rétablir les administrations, assurer un meilleur ravitaillement.

    Ne fallait-il pas restaurer les routes coupées par les bombes, déblayer les ruines, rajuster les réseaux d'eau, d'électricité, le téléphone, stocker et distribuer des vivres, assurer le retour des évacués et le rapatriement des déportés, préparer la rentrée scolaire, envisager des plans de reconstruction et d'urbanisation et tout cela avant même l'élection d'un conseil municipal prévue seulement neuf mois après la Libération ?

    Autrement dit, ce fut la tâche de la délégation spéciale composée de Résistants et présidée par Pierre Fraysse, d'assurer le fonctionnement des institutions jusqu'à la mise en place de la Municipalité par le peuple souverain.

    Dans tous les domaines, il y eut des résistances énormes à vaincre, que nous avons décrites longuement dans les pages consacrées à la biographie de Toussaint Merle. Nous n'y reviendrons pas.

    Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis les événements dramatiques de la guerre. La Seyne est devenue une grande ville sous l'impulsion des administrateurs avisés qu'elle a su se donner après la Libération... une ville industrielle de renommée mondiale qui savait aussi tirer parti des qualités touristiques de son terroir, de ses collines boisées, de ses côtes magnifiques. Sa population a triplé par rapport au début du siècle par des transferts venus de tous les horizons. Les gens s'y trouvaient heureux. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Hélas ! les choses ont bien changé depuis quelques années. Frappée par le marasme économique, notre ville compte sept mille chômeurs. Les grands penseurs du système économique aux ordres des multinationales ont décidé, hors des frontières de France, de supprimer l'industrie navale qui fit sa gloire et sa prospérité pendant plus d'un siècle. Aussi la population vit-elle maintenant dans l'inquiétude. De quoi demain sera-t-il fait ? Surtout pour la jeunesse à la recherche d'un emploi.

    La Seyne est de nouveau confrontée à des problèmes graves et sa population devra mener d'autres combats pour le triomphe de la vie et la survie de ses enfants. Les Résistances seynoises ? Un sujet inépuisable ! Il nous reste avant de terminer cette étude à faire quelques recommandations aux générations montantes. Il est infiniment souhaitable qu'elles comprennent les angoisses de la dernière période dramatique vécue par des millions d'hommes et de femmes dont l'âpreté des combats a forcé le respect.

    Il serait bien triste que leur héritage de courage, de patriotisme tombât dans l'oubli. Sans eux auraient disparu dans l'enfer du nazisme, les conquêtes de leurs aînés qui donnèrent au peuple français la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

    Soyons fiers que de nombreux Seynois aient participé à la grande Résistance, tout en nous inclinant avec infiniment de respect sur la mémoire de tous les disparus, dont les noms figurent sur les murs de la ville, les stèles des cimetières et dans les bibliothèques publiques et familiales.

    Mais ne croyons pas qu'après avoir assuré la pérennité de la Résistance, notre rôle est terminé. Loin s'en faut. Le nazisme, le fascisme ont été vaincus, il y a 45 ans déjà, mais le danger n'a pas totalement disparu car ils ont encore des disciples qui se manifestent un peu partout. N'y a-t-il pas des courants politiques en France, en Allemagne et ailleurs qui semblent bien favoriser leur résurgence ? Des négligences coupables qui minimisent leurs outrages à la Résistance.

    Comme le cancer, le nazisme n'a-t-il pas ses métastases qui tentent de corrompre ? Nous sommes en droit de nous poser de telles questions car nous avons vécu la négligence et l'inconscience devenues complicité des capitulards d'avant la guerre et nous avons souvenance des paroles de ce Président du Conseil des ministres qui déclarait en parlant de l'avènement d'Hitler au pouvoir : Il ne tiendra pas six mois !

    Et à ces dangers idéologiques est-il exagéré d'y ajouter ceux des intégrismes, religieux surtout, ceux de l'Apartheid, du racisme, de l'antisémitisme, du terrorisme, de la drogue qui font que le monde actuel est tout plein de violences, d'intolérances, d'atrocités, d'insécurité,... Pauvre humanité en proie à tous ces fléaux ! Et pourtant faut-il désespérer ? Il y a bien tout de même des gens de bon sens, des hommes de coeur à la tête des instances internationales !

    Au moment où ces lignes sont écrites, des négociations s'engagent entre les deux plus grandes puissances dont la contribution à l'écrasement du nazisme fut déterminante et qui ont les plus hautes responsabilités dans le domaine des armements. Réjouissons-nous de leurs décisions dans la voix de la paix et du désarmement. Il semble bien que leur volonté soit sur le point de triompher.

    Tous les résistants qui ont pu s'exprimer avant d'être fusillés ont écrit dans leurs dernière lettres : Nous mourons pour la paix et la liberté. Alors faisons tout pour que leurs messages d'espoir deviennent réalité.

    Mais l'une et l'autre ne pourront se gagner qu'avec la lucidité, le courage, la persévérance de tous les humains de la terre entière car le problème est posé à l'échelle de la planète..

    Unissons-nous, rassemblons-nous et agissons sans distinction d'opinions ou de croyances pour exiger le droit à la paix, la paix universelle sans laquelle il ne peut y avoir de bonheur véritable pour l'humanité.. et s'il est possible d'associer cet adverbe et cet adjectif : Soyons violemment pacifistes !


    Bilan de l'action des Résistants Varois

    Avant et après le débarquement des armées alliées sur le littoral varois :
    Armée allemande : 833 tués
    158 blessés
    3760 prisonniers
    Résistants varois : 132 tués
    123 blessés
    Varois déportés et tués pour faits de Résistance :
    Internés dans des camps et prisons en France : 1.023 dont 101 femmes
    Déportés en Allemagne : 404 dont 60 femmes
    141 déportés raciaux
    Déportés fusillés : 107 dans le Var
    33 hors du Var
    Tués dans les combats du Var : 131
    hors du Var : 35

    L'état nominatif des victimes seynoises de la Résistance (morts en déportation et fusillés) est paru dans le tome II de notre ouvrage au chapitre " Des années dramatiques ".


    Douloureux bilans

    Victimes des bombardements :
    24 novembre 1943 Toulon : 484 tués - 305 blessés
    4 février 1944 Toulon et environs : 41 tués - 43 blessés
    11 mars 1944 Toulon et environs : 99 tués - 43 blessés
    11 mars 1944 La Seyne : 10 tués - 17 blessés
    29 avril 1944 Toulon : 72 tués - 62 blessés - 110 blessés non hospitalités
    29 avril 1944 La Seyne : 130 tués - 65 blessés
    Six-Fours : 4 tués - 10 blessés
    Sanary : 3 tués - 8 blessés
    5 juillet 1944 Toulon - La Seyne : 1 tué - 11 blessés
    11 juillet 1944 Toulon - La Seyne : 22 tués - 15 blessés
    Émissaire commun : 94 tués - 60 blessés
    13 août 1944 Bombardement de la région côtière :
    Ollioules : 17 morts -
    Sanary : 11 morts

    Le seul bombardement du 29 avril 1944 a détruit plus de 900 immeubles à Toulon.

    À La Seyne : 277 maisons ont été détruites totalement et 4.093 partiellement.

    Sur 238.000 Français partis dans les wagons plombés, 38.000 seulement ont survécu.

    Au camp de concentration de Buchenwald
    Buchenwald : la faim


    Décision No 78

    Voir par ailleurs : La Résistance à La Seyne, texte de Maurice Blanc, Maire de 1978 à 1983.

     


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